ÉDITORIAL

ÉDITORIAL René Guénon

       Dans ce dernier numéro de l’année 2020 qui fut si singulière pour tout le monde, nous sommes heureux d’accueillir un nouveau collaborateur en la personne de M. Benoît Gorlich. Ce lecteur qualifié de l’œuvre de René Guénon donne ici un compte rendu qui a la proportion d’une véritable étude. C’est une introduction à la signification de l’histoire sacrée de Shrî Krishna, le huitième avatâra de Vishnu, et de sa fonction à la fin du cycle, ainsi qu’aux symboles et aux modalités de la réalisation spirituelle dans le Krishnaïsme. Ce travail remarquable, qui sera publié en deux parties, rend compte des ouvrages de l’indianiste M. Dominique Wohlschlag. Ceux-ci intéresseront d’ailleurs tous nos lecteurs en ce qu’ils mettent en évidence, entre autres choses, des points significatifs de concordance entre l’Hindouisme et les monothéismes abrahamiques.

       M. Gorlich propose une importante mise au point sur la question de la bhakti. Il s’emploie à dissiper la confusion entre le sens initiatique et le sens exotérique de ce terme. Ce qui le conduit à reprendre la question du mysticisme et de ces différences avec l’initiation. Il est bien connu que beaucoup d’auteurs qui veulent traiter de spiritualité, même quand ils sont plus ou moins d’esprit traditionnel, préfèrent utiliser encore aujourd’hui le terme « mystique » au lieu de celui d’« ésotérisme » en raison de la dévaluation de ce dernier mot dans le grand public ou chez des lecteurs non-avertis.

           Dans l’esprit de ce public, ce terme « mystique » désigne certainement, et sans autre examen, une forme supérieure de la spiritualité. L’inconvénient majeur qu’il présente vient de ce qu’il laisse croire que l’on peut atteindre une spiritualité véritablement élevée sans initiation, c’est-à-dire seulement par une sorte d’aspiration psychologique plus ou moins continue et intense. Nous ne disons pas que cette dernière serait inutile chez quelques-uns, mais c’est une erreur qui n’est pas sans conséquence pour la plupart. Dans le meilleur des cas, elle enferme dans le domaine exotérique des religions, et dans le pire, elle cloître dans le « psychologisme » chaotique des milieux néo-spiritualistes qui n’offrent même pas la sauvegarde éventuelle de l’exotérisme.

             C’est pourquoi il nous paraît indispensable d’inviter les auteurs qui traitent de spiritualité dans un livre de prendre toujours la précaution de rappeler d’abord, au moins succinctement, la différence entre les domaines exotériques et ésotériques, en précisant le caractère indispensable d’une initiation, au sens technique du terme. On ne peut implicitement éluder la quête de celle-ci. Si la préparation théorique est essentielle, demeurer dans la théorie est spirituellement assez vain. De plus, ceux qui ont compris cette nécessité, mais remis à plus tard cette recherche peuvent voir aujourd’hui, avec plus d’acuité que naguère, qu’ils n’auront pas toujours la possibilité de s’y consacrer. Les armes de Galaad (1) qui figurent sur notre couverture n’ont d’autre but que de les inciter à ces « granz aventures » qui leur permettront de découvrir les « granz merveilles ». C’est le seul véritable grand voyage.

     Pour cette livraison, nous proposons la traduction d’un texte de A. K. Coomaraswamy sur les symboles. Alors que le symbolisme est la langue initiatique et traditionnelle par excellence, c’est l’occasion de regretter que si peu de lecteurs qualifiés de René Guénon se soient attachés à poursuivre ce que leur maître avait si brillamment et si amplement exposé dans une somme qui reste incomparable (2).

              En Occident, l’étude du symbolisme n’a pas été ignorée, mais elle s’est totalement fourvoyée et perdue dans des voies sans issues. Elle était très mal partie si l’on considère que l’ancêtre de la théorisation du symbolisme en anthropologie est James G. Frazer. On connaît ses travaux basés sur l’hypothèse gratuite d’un « naturalisme » primitif, faisant des dieux, par exemple, de simples personnifications du ciel visible ou des phénomènes atmosphériques. Mais que ce soit chez Durkheim, avec son fantaisiste « dieu est l’hypostase de la Société », ou Marcel Mauss, avec sa théorie du mana, et même s’il avait perçu qu’il y a dans le symbole autre chose que la raison positiviste, ou Lévi-Strauss, confondant signe et symbole tout en s’égarant dans la sociabilité et la linguistique, il n’est pas besoin d’une longue analyse des textes de l’anthropologie française pour constater que le symbolisme chez elle n’a jamais été défini de façon précise. Ce n’est pas l’ouvrage de M. Camille Tarot, Le symbolique et le sacré. Théorie de la religion (Paris, 2008), qui présente un panorama de celle-ci dans sa deuxième partie (Durkheim, Mauss, Eliade, Dumézil, Lévi-Strauss, Girard, Bourdieu, et Gauchet), qui contredira la nature pseudo-scientifique de ces constructions, engendrées par le désordre intellectuel de notre époque. Le contraste avec l’œuvre de Guénon permet de constater l’inanité de ces travaux.

           Ainsi que l’écrivait Guénon : « Pour ceux qui ne sont pas disposés à accepter aveuglément de telles interprétations, les ouvrages de ce genre ne peuvent valoir que comme recueils de faits ; et encore faut-il prendre garde que ces faits peuvent souvent être déformés par les idées préconçues de ceux qui les rapportent. » C’est donc avec plaisir que l’on retrouvera ici le véritable symbolisme, qu’il soit maçonnique, comme dans l’excellente traduction annotée de la correspondance de Clement Stretton par M. Pierre Notuma, ou islamique avec la dernière partie du travail de M. Jean-François Houberdon sur le Qâba Qawsayn.

        Nous terminerons avec le compte rendu du livre de M. Hervé Dumont sur Le Mythe d’Arthur. À la suite de la filmographie arthurienne que présente l’ancien directeur de la cinémathèque suisse, M. Laurent Guyot aborde la question des inventions modernes, et en particulier celle du cinématographe. Il apporte des éléments de discrimination et de réflexion qui ne manqueront pas de retenir l’attention de tous ceux qui sont obligés de vivre ou de survivre dans le monde moderne. Notre collaborateur rappelle également que les origines de la légende du Graal se rapportent à la transmission d’éléments traditionnels, d’ordre initiatique, de la tradition celtique à la tradition chrétienne, et qu’ainsi ces éléments firent désormais partie intégrante de l’ésotérisme chrétien. Sur cette question, il présente une indication éclairante au sujet de l’énigmatique « Roi Pêcheur ». Cette période étant celle des vœux, nous formulons celui de pouvoir lire un jour prochain un grand ouvrage d’exégèse traditionnelle des divers épisodes de la quête du Graal, que ce soit par M. Dumont ou par M. Guyot, qui nous paraissent tous deux qualifiés pour cela.

     Et puisque nous formons un souhait, nous en profitons pour présenter nos meilleurs vœux d’accomplissement spirituel à tous nos collaborateurs et à nos fidèles lecteurs de France, d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne, du Canada et d’ailleurs pour cette nouvelle année.  

     Avec ce numéro 20 de l’année 2020, ce sont environ 2 500 pages d’iconographies et de textes inédits visant à défendre et à maintenir une certaine conscience de l’esprit traditionnel tel que René Guénon l’a enseigné qui ont été proposées. C’est l’occasion de mettre en pratique l’adage selon lequel « qui remercie les hommes, remercie Dieu », en exprimant notre gratitude à ceux qui nous ont soutenu dès le début et qui nous sont restés fidèles par leurs travaux ou par leurs contributions financières toutes désintéressées. Nous rendons hommage à leur générosité et à leur volonté de servir la vérité en participant à un projet commun qui dépasse les individualités.

Julien Arland

Directeur littéraire

1. « D’argent à la croix de gueules » ; cimier : une tête de jeune fille au naturel, chevelée d’or ; supports : deux licornes d’argent ; devise : O L’AIDE DIEV.

2. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Paris, 1962.

 
 
 

Vâc, वाच्

la déesse de la Parole

Lancelot du Lac

Chevalier allégorique se préparant à combattre les sept péchés capitaux avec le Scutum Fidei de la Trinité comme bouclier (William Peraldus, Traité sur les vices, 1255) 

Armes de Perceval de Galles

« De pourpre semé de croisettes d’or »

Cimier : une croix d’or

Supports : deux griffons d’argent

Devise : CRVX CHRYSTI  

 

L’Œil qui voit tout

Horae ad usum romanum

Lancelot sur le Pont de l’Épée

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Éditorial », Cahiers de l’Unité, n° 20, octobre-novembre-décembre, 2020 (en ligne).

 

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