POSTFACE À : L'INTERVIEW DE RENÉ GUÉNON PUBLIÉE DANS COMŒDIA

 

PLAN

 
 
 
 
 
 
 
 

« Les lendemains dangereux. L’Orient contre l’Occident. Une enquête sur un grave problème »

Les « personnages éminents » sollicités pour l’enquête

Massis, un « défenseur de l’Occident »

« Parallèlement » à l'enquête « Orient contre Occident »

L’interview de René Guénon : brèves remarques

 

           L’interview que nous éditons fait partie des documents publiés du vivant de René Guénon, mais qui n’ont jamais été repris dans les divers recueils posthumes. De plus, à ce jour, nous ne l’avons jamais vu citer par l’auteur dans sa correspondance, ni, a fortiori, mentionner dans les nombreuses études qui lui ont été consacrées. Cet entretien, que nous avons nous-même découvert, est actuellement, à notre connaissance, le seul que Guénon a accordé à un journaliste (1).

« Les lendemains dangereux. L’Orient contre l’Occident. Une enquête sur un grave problème »

           Dans le numéro du 15 décembre 1926 de Comœdia (p. 1) (2), on annonçait que ce quotidien allait publier plusieurs chroniques, dont « Une enquête sur La Lutte entre Orient et Occident, par M. Max Frantel ». Le 19 janvier 1927, ce journaliste fit paraître en première page un article intitulé : « Les lendemains dangereux. L’Orient contre l’Occident. Une enquête sur un grave problème ». Son texte était précédé d’un avertissement, d’où nous extrayons ce qui suit : « Une menace pèse sur nous, sur les disciplines intellectuelles et les hiérarchies morales instituées par les grands peuples méditerranéens qui ont fixé la Civilisation. C’est là le problème majeur du moment. Comœdia commencera bientôt la publication des réponses réunies et coordonnées par M. Max Frantel. »   

     Sur la question des « grands peuples méditerranéens qui ont fixé la Civilisation », on rappellera ce que René Guénon a écrit dans son premier livre à propos du “préjugé classique”, qui « est proprement le parti pris d’attribuer aux Grecs et aux Romains l’origine de toute civilisation. On ne peut guère, au fond, y trouver d’autre raison que celle-ci : les Occidentaux, parce que leur propre civilisation ne remonte en effet guère au-delà de l’époque gréco-romaine et en dérive à peu près entièrement, sont portés à s’imaginer qu’il a dû en être de même partout, et ils ont peine à concevoir l’existence de civilisations très différentes et d’origine beaucoup plus ancienne ; on pourrait dire qu’ils sont, intellectuellement, incapables de franchir la Méditerranée. Du reste, l’habitude de parler de “la civilisation”, d’une façon absolue, contribue encore dans une large mesure à entretenir ce préjugé : “la civilisation”, ainsi entendue et supposée unique, est quelque chose qui n’a jamais existé ; en réalité, il y a toujours eu et il y a encore “des civilisations” » (3). Dans le chapitre suivant, il ajoutait qu’il ne fallait pas méconnaître le fait que les échanges commerciaux entre les peuples méditerranéens avec les autres peuples et civilisations « n’ont jamais dû se produire d’une façon suivie sans être accompagnés tôt ou tard d’échanges d’un tout autre ordre, et notamment d’échanges intellectuels ».        

           L’article de Frantel débutait ainsi : « L’insurrection chinoise contre l’étranger donne une dramatique actualité à l’enquête d’ordre tout intellectuel que Comœdia va commencer et dont voici succinctement les bases.

      Alors que les nations européennes, les unes véritablement, les autres en apparence, tentent de se dépersonnaliser, les grands pays asiatiques reprennent conscience de leur génie propre. La culture et la civilisation de l’Europe, qui se faisaient fortes de donner à tous les peuples du monde une pacifiante uniformité, ont fait faillite. Elles ont libéré l’Orient de ses léthargies héréditaires : c’est tout. L’Orient maintenant veut redevenir lui-même. Il garde, certes, nos méthodes scientifiques qui ont une valeur universelle. Mais il renie notre esprit.

        Il s’est dressé à nos côtés comme un égal. Le voilà notre ennemi. Du moins certains l’assurent.

           Dans la Revue Universelle du 15 octobre 1925, M. Henri Massis qui a, l’un des premiers écrit les plus lumineux articles sur cette rivalité de l’Europe et de l’Asie… » Frantel reprenait alors plusieurs citations de Massis, dont celle-ci : « La civilisation occidentale enfoncée dans le matérialisme est à la veille de sombrer… Ce qui s’impose c’est d’orientaliser encore une fois le monde » (4). Restant dans la perspective de Massis, le journaliste s’interroge : « De cette hostilité qui s’affirme chaque jour, qu’adviendra-t-il ? » (5) Et il conclut ainsi : « Qu’on n’aille pas croire que la suprématie de l’Orient doive inquiéter seulement les hommes politiques d’Europe, ou les sociologues et les philosophes. Elle doit troubler les artistes, ceux qui, en quelque art que ce soit, sont les fils de la Grèce et de Rome. Si l’Orient l’emportait, ce serait, pour reprendre une expression d’André Gide, “la liquidation des influences méditerranéennes”.

         Qui envisagerait de gaieté de cœur une issue semblable : l’abolition de notre passé intellectuel et artistique de nos disciplines de raison, la ruine des chers espoirs qu’elles contiennent et qui ne s’épanouiraient plus ? »

      Entre cette conclusion et l’interrogation précédente de Frantel, ce dernier indique qu’il s’est adressé « à des personnages éminents par leur science de l’Asie et du monde oriental » pour connaître leur avis sur ce qu’ils pensent « de ce combat de l’Orient et de l’Occident ». Il rappelle enfin que « maints écrivains de France et d’ailleurs se sont préoccupés » de cette question, et que « Les Appels de l’Orient » ont rendu compte de leurs ouvrages (6).

 

Les « personnages éminents » sollicités pour l’enquête

         Max Frantel publia dans Comœdia ses huit interviews dans une rubrique intitulée : « Orient contre Occident ? » On remarquera la présence du point d’interrogation, alors que dans son article Frantel était nettement plus affirmatif : « L’Orient contre l’Occident ». Son premier entretien, avec Paul Morand, parut le 20 janvier 1927. Il fut indiqué que son livre à paraître, Bouddha vivant, « inspire la lutte de l’Orient et de l’Occident. Déjà, dans Rien que la terre, M. Paul Morand entrevoit les conflits de l’avenir. Il écrit : “Aujourd’hui, il ne s’agit pas de savoir si le Japon aime ou non l’Amérique, l’Australie. La question est : qui le Japon, surcomprimé, tuera-t-il en éclatant ?” »

          S’ensuivirent les interviews de Pierre Benoit (23 janvier), de Paul Masson-Oursel (29 janvier), d’Henri Massis (11 février). Celle de René Guénon parut le 14 février ; nous en reparlerons brièvement plus loin. Furent éditées ensuite celle de Robert Chauvelot (25 février), un spécialiste du Japon, puis celle de Louis Massignon (8 mars). Cet auteur affirma à juste raison que « nous avons dépouillé les Orientaux au nom de notre civilisation ! La civilisation ! Ils savent très bien maintenant ce que cela veut dire ! Ils en ont assez ! On les a bernés comme on berne les électeurs ! […] Notre hypocrisie les a lassés : ils aimeraient mieux qu’on leur ait dit franchement que nous avions besoin de leurs matières premières et de débouchés pour nos produits manufacturés. […] Nous n’avons cherché que notre gain. […] Notre passé pèse lourdement sur nos têtes. Nous portons, nous tous, Européens, les péchés de la colonisation depuis Christophe Colomb. D’après nos principes, nous n’avions pas le droit d’agir ainsi. » L’enquête s’acheva le 14 mars avec l’historien de l’art Henri Focillon qui se demanda si, de ce conflit, sortira « un nouvel humanisme » ?

          À l’exception de Morand, Benoit et Focillon, les autres auteurs interviewés pour Comœdia avaient participé à l’enquête des Cahiers du mois citée dans la note précédente : Massis avec ses « Mises au point » (pp. 30-40) (7), Guénon avec « Le Roi du Monde », texte daté de « Novembre 1924 » (pp. 206-215) ; les autres écrivains, avec Guénon, répondirent au questionnaire proposé par cette revue (pp. 240-241). On notera que la troisième question était ainsi formulée : « Êtes-vous d’avis, avec Henri Massis, que cette influence de l’Orient puisse constituer pour la pensée et les arts français un péril grave et qu’il serait urgent de combattre… » Cette question, et l’entretien de Massis par Frantel nous conduisent à regarder d’un peu plus près quelle était l’idéologie de Massis. 

 

Massis, un « défenseur de l’Occident »

        Nous avons vu que dans son article Frantel se référait à un texte d’Henri Massis paru dans la Revue Universelle du 15 octobre 1925. Cet écrit, dont le titre n’était pas précisé, s’intitulait : « Défense de l’Occident » ; il préfigurait l’ouvrage, portant le même titre, édité en 1927 (8). La même année paraîtra La Crise du Monde moderne (9). Or, dans le chapitre 8 de ce livre, René Guénon critiqua bien des thèses contenues dans le livre de Massis, remarquant tout d’abord que c’est  au « moment où l’Occident envahit tout […] que certains choisissent pour dénoncer, comme un péril qui les remplit d’épouvante, une prétendue pénétration d’idées orientales dans ce même Occident » ; c’est la fameuse “orientalisation du monde” dont Massis parlait au moins dès 1925. Guénon attira l’attention sur le fait que Massis portait « toute la discussion […] sur un terrain politique », alors que lui se plaçait « à un tout autre point de vue, celui de l’intellectualité pure », ajoutant : « la seule question qui se pose est une question de vérité ».

           Massis s’en prenait aussi à ce qu’il appelait les « propagandistes orientaux », qui « seraient animés d’une haine farouche à l’égard de l’Occident, et c’est pour nuire à celui-ci qu’ils s’efforceraient de lui communiquer leurs propres doctrines, c’est-à-dire de lui faire don de ce qu’ils ont eux-mêmes de plus précieux, de ce qui constitue en quelque sorte la substance même de leur esprit » ! En outre, Massis s’appuyait « sur des citations empruntées à quelques orientalistes plus ou moins “officiels”, et où les doctrines orientales sont, ainsi qu’il arrive d’ordinaire, déformées jusqu’à la caricature », etc. Guénon en profita pour faire la mise au point suivante : « bien que cela nous oblige à parler de nous, ce qui est peu dans nos habitudes, nous devons déclarer formellement ceci : il n’y a, à notre connaissance, personne qui ait exposé en Occident des idées orientales authentiques, sauf nous-même ; et nous l’avons toujours fait exactement comme l’aurait fait tout Oriental qui s’y serait trouvé amené par les circonstances, c’est-à-dire sans la moindre intention de “propagande” ou de “vulgarisation”, et uniquement pour ceux qui sont capables de comprendre les doctrines telles qu’elles sont, sans qu’il y ait lieu de les dénaturer sous prétexte de les mettre à leur portée ».

           D’autre part, Guénon a relevé que « ce qui est vraiment singulier »,  c’est que certains parlaient à son époque de “défense de l’Occident”, alors que « c’est celui-ci qui menace de tout submerger et d’entraîner l’humanité entière dans le tourbillon de son activité désordonnée ; singulier, disons-nous, et tout à fait injustifié, s’ils entendent, comme il le semble bien malgré quelques restrictions, que cette défense doit être dirigée contre l’Orient, car le véritable Orient ne songe ni à attaquer ni à dominer qui que ce soit, il ne demande rien de plus que son indépendance et sa tranquillité, ce qui, on en conviendra, est assez légitime. La vérité, pourtant, est que l’Occident a en effet grand besoin d’être défendu, mais uniquement contre lui-même, contre ses propres tendances qui, si elles sont poussées jusqu’au bout, le mèneront inévitablement à la ruine et à la destruction ; c’est donc “réforme de l’Occident” qu’il faudrait dire, et cette réforme, si elle était ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une vraie restauration traditionnelle, aurait pour conséquence toute naturelle un rapprochement avec l’Orient » (10).

           Toujours en 1927, René Guénon avait déjà parlé du fait que l’Occident avait « grand besoin d’être défendu, mais uniquement contre lui-même », et de la “réforme de l’Occident”, en des termes quasi identiques, dans « Terrains d’entente entre l’Orient et l’Occident » (11). C’est aussi ce qu’il avait affirmé dans La Métaphysique orientale, fin 1925 : « De divers côtés, on parle beaucoup aujourd’hui de “défense de l’Occident” ; mais, malheureusement, on ne semble pas comprendre que c’est contre lui-même surtout que l’Occident a besoin d’être défendu, que c’est de ses propres tendances actuelles que viennent les principaux et les plus redoutables de tous les dangers qui le menacent réellement. Il serait bon de méditer là-dessus un peu profondément, et l’on ne saurait trop y inviter tous ceux qui sont encore capables de réfléchir » (12).

        Des années plus tard, à propos d’un article intitulé : « Pour la Défense de l’Occident » (13), Guénon écrivit qu’« on se plaint amèrement que le “beau livre” (!) de M. Henri Massis n’ait pas rencontré dans tous les milieux catholiques une admiration sans mélange. Il est vraiment difficile de garder son sérieux en voyant affirmer que “l’Occident est, en fait, profondément chrétien”, alors qu’aujourd’hui, il est exactement le contraire, et que “ce n’est pas en Occident que la xénophobie anime les foules” » ; il s’interrogea : « où donc le “nationalisme” a-t-il été inventé ? » (14)

     Enfin, on remarquera que Massis, qui continuait à se poser une fois encore comme « défenseur de l’Occident », fut favorable à un rapprochement avec le régime fasciste de Mussolini. Il publia alors son « Manifeste des intellectuels français pour la défense de l’Occident et la paix en Europe » le 4 octobre 1935, notamment dans Le Temps (p. 2). C’est à ce document que René Guénon fait allusion en décembre 1935 ; parlant de paul le cour, il écrit : « ce qui est vraiment bien curieux, c’est de voir ce “défenseur de l’Occident” prendre parti pour l’Éthiopie, juste au moment où d’autres, précisément au nom de la “défense de l’Occident”, viennent de lancer un manifeste en sens contraire ; que ne se mettent-ils d’accord entre eux ? » (15)

          Considérons maintenant l’entretien avec Henri Massis publié dans Comœdia ; il était titré : « L’Allemagne et la Russie sont les alliés de l’Orient contre notre civilisation ». On y affirmait qu’« il ne faut pas se méprendre sur la querelle de M. Henri Massis. Il n’en veut point tant à l’Orient qu’à ceux des nôtres qui, en Occident, prêchent des doctrines teintées d’orientalisme. Prônent-ils l’esprit authentique de l’Orient ? Non ! Mais ils font sans nul doute son jeu. » Massis assurait que « l’Asie maintenant regarde étrangement l’Europe dont elle veut la ruine spirituelle. […] À cette attaque de l’esprit occidental, l’Orient trouve en Europe même des alliés venus à lui spontanément : la Russie et l’Allemagne » (16). Dans La Crise du Monde moderne, Guénon écrira à ce sujet que cela « serait vraiment comique, si ce n’était le signe de la plus déplorable ignorance des choses de l’Orient, de voir qu’on fait figurer des Allemands et des Russes parmi les représentants de l’esprit oriental » (17) !

         Enfin, le 30 mai 1927, toujours dans Comœdia, sous la rubrique « Orient contre Occident », sans point d’interrogation cette fois, on rendit compte d’un banquet organisé par Les Cahiers d’Occident (18) au cours duquel « Henri Massis prononça un véritable manifeste » dont on reprit les conclusions. « Mettant en garde l’univers civilisé contre les rêveries de l’Orient et leurs alliées occidentales, M. Henri Massis déclara : 

        “À cette restauration des valeurs intellectuelles, religieuses et morales, dont l’urgence apparaît aux esprits les plus dissemblables, rien ne saurait être plus funeste que le vague conseil de certain idéalisme. Pour que cette volonté salvatrice se ranime, encore faut-il qu’elle s’incarne dans l’organe de quelques nations. […]    La civilisation ne vivra que dans la mesure où nous le voudrons, où nous en ferons une idée maîtresse, une idée-chef. […] Tradition, culture, lumière, tout ce que nous avons reçu en partage renoncera-t-il à exercer ses bienfaits ? Il y a l’unité morale de l’Europe à refaire, les conditions d’un langage commun à retrouver, la philosophie de l’ordre à répandre, la notion de l’homme et de Dieu à rendre manifeste dans les idées et dans les mœurs…” »

           L’article se concluait ainsi : « la mobilisation de l’esprit occidental saura résister aux tentatives “du chant hindou” derrière lequel gronde[nt] la colère et la haine » (19). Nous l’avons vu, Guénon a parlé de cette soi-disant « haine » qui animerait, selon les « défenseurs de l’Occident », les « propagandistes orientaux ». Il a ajouté un peu plus loin que « les représentants authentiques des doctrines traditionnelles n’éprouvent de haine pour personne, et leur réserve n’a qu’une seule cause : c’est qu’ils jugent parfaitement inutile d’exposer certaines vérités à ceux qui sont incapables de les comprendre ; mais ils n’ont jamais refusé d’en faire part à ceux, quelle que soit leur origine, qui possèdent les “qualifications” requises ; est-ce leur faute si, parmi ces derniers, il y a fort peu d’Occidentaux ? Et, d’un autre côté, si la masse orientale finit par être vraiment hostile aux Occidentaux, après les avoir longtemps regardés avec indifférence, qui en est responsable ? Est-ce cette élite qui, toute à la contemplation intellectuelle, se tient résolument à l’écart de l’agitation extérieure, ou ne sont-ce pas plutôt les Occidentaux eux-mêmes, qui ont fait tout ce qu’il fallait pour rendre leur présence odieuse et intolérable ? Il suffit que la question soit ainsi posée comme elle doit l’être, pour que n’importe qui soit capable d’y répondre immédiatement » (20).

 

         Nous l’avons rappelé, René Guénon a critiqué les idées d’Henri Massis, à commencer par celle de « défense de l’Occident ». Si ce dernier prôna en 1935 un rapprochement avec le régime fasciste de Mussolini (21), ses théories furent d’abord représentatives d’un certain courant de l’Action française, plutôt maurrassien, et donc distinct de la tendance propre à Léon Daudet. Depuis des années, et dans bien des pays, elles sont désormais les “lieux communs” de l’extrême droite. Dès lors, comment peut-on affirmer que les doctrines exposées par René Guénon relèveraient de cette mouvance politique profane, puisqu’il les a lui-même combattues ? D’une façon générale, cette accusation est totalement infondée et parfaitement ridicule ; elle l’est bien évidemment dans le cas particulier des conceptions de Massis, et il serait facile de montrer qu’il en est de même pour chaque opinion relevant de tel ou tel courant d’extrême droite au regard des idées traditionnelles exposées par Guénon.

« Parallèlement » à l’enquête « Orient contre Occident ? »

          « Parallèlement » à l’enquête « Orient contre Occident ? », on notera aussi que Comœdia publia le 26 février, sous la rubrique : « Nations nouvelles », un article intitulé : « Les Sionistes construisent un amphithéâtre ». Prenant prétexte de la publication d’un reportage de Joseph Kessel dans la Revue de France, on donna l’information selon laquelle « les Juifs sionistes, qui travaillent en Palestine à la construction d’un nouvel État, commencent déjà, en dépit de toutes les difficultés et parfois d’une extrême pénurie, à réaliser des travaux d’art et d’agrément ». Un des correspondants du journal signalait « que l’on a commencé, depuis quelques mois, la construction d’un immense amphithéâtre qui contiendra plus de 4 000 places, et sera achevé au mois de juin de cette année », et que cet édifice était établi « selon les méthodes antiques ». L’article s’achevait ainsi : « N’est-il pas singulier de constater que le premier des grands amphithéâtres, bâti comme tant d’Occidentaux l’ont rêvé sans le réaliser, selon les principes adoptés par les Anciens, s’achève aujourd’hui dans la Palestine nouvelle ? »

            Dans la mesure où l’on ne perçoit pas de façon évidente le « parallèle » établi entre la question de l’Orient et de l’Occident, d’une part, et la construction d’un amphithéâtre « sur le mont Scopus, près de l’Université hébraïque de Jérusalem », d’autre part, on pourrait suggérer que, pour le correspondant de Comœdia, les Sionistes sont des Occidentaux qui privilégient, en art, « les méthodes antiques » et « les principes adoptés par les Anciens » : en ce domaine culturel, les Sionistes peuvent être considérés comme les héritiers et les continuateurs de la civilisation gréco-romaine, et ils ne doivent donc rien à l’Orient (21 bis).

L’interview de René Guénon : brèves remarques

        Tout d’abord, nous ferons observer que le nom du journal Comœdia n’est pas inconnu des lecteurs de René Guénon : en effet, il s’est référé une fois à ce quotidien dans l’un de ses textes publiés. Il écrit à propos de Jules Bois qu’il fut « compromis pendant la guerre et accusé d’avoir reçu des fonds de la propagande allemande ; il resta en Amérique où il était allé faire une tournée de conférences (voir un article intitulé Qu’est devenu Jules Bois ? paru dans Comœdia, 14 septembre 1923)… » (22)

        Nous nous contenterons maintenant de faire quelques brèves remarques à propos du titre et de la partie introductive de l’interview de Guénon faite par Max Frantel.

         Le titre retenu : « C’est l’Orient qui détient la vérité… mais ni Tagore, ni Kayserling ne sont ses prophètes nous dit l’orientaliste René Guénon », mérite qu’on s’y arrête. La première partie reflète la pensée de Guénon, car, à la question posée : « Et l’esprit oriental ? », il répondit : « C’est lui qui est dans la vérité. » En revanche, Guénon n’a aucunement parlé de la qualité, réelle ou supposée, de « prophète » de l’Orient (?) qui aurait été attribuée à Tagore et Kayserling (23) ‒ l’écriture de ce dernier nom doit être corrigée en : « Keyserling ».

          Nous reviendrons à une autre occasion sur Tagore, lors de la publication d’un article de René Guénon le concernant, texte qui est resté inédit, et dont la partie introductive est en rapport direct avec le sujet qui nous occupe présentement, puisqu’il y est question de « L’opposition de l’Orient et de l’Occident, telle qu’elle existe actuellement ». Nous nous limiterons à signaler que Comœdia rendit compte, le 26 décembre 1926, de sa conférence faite au Caire le 29 novembre dans un article intitulé : « Rabindranath Tagore veut réconcilier l’Orient et l’Occident », d’où nous extrayons quelques passages. Tagore regretta que « la philosophie hindoue » soit habituellement considérée « comme une philosophie mystique, sans aucune attache avec la réalité. Cette erreur de conception est particulière aux Occidentaux, car notre philosophie a un caractère franchement positif.

           Nous croyons à une réalité en toutes choses et nous la cherchons. […] Le rôle de l’art et de la littérature est de réveiller en nous cette conscience de la réalité. Le poète sait transpercer les brumes dont s’enveloppent les idées, pour rendre ces dernières intelligibles à la majorité des hommes ; ceux-ci, la plupart du temps, ne sont pas libres, ils songent à leur profit immédiat et matériel. C’est donc aux intellectuels qu’incombe cette noble tâche de la révélation, car ils peuvent se dégager de l’influence des faits. […]

           J’ai eu la révélation soudaine de la poésie en voyant, à dix-huit ans, le soleil se lever derrière une forêt et animer la nature. »

       Le résumé de la conférence de Tagore fut suivi d’« Un entretien avec le poète », dans lequel ce dernier parla de « son Université de Santiniketan ». Il présenta celle-ci comme n’étant « pas une institution nationale au sens étroit du mot ; elle est internationale par son idéal, et la vie de mon pays, de l’Inde, pénètre dans le mouvement européen et mondial.

        J’aime l’Occident et je crois à une coopération de l’Occident et de l’Orient. L’idéalisme est difficile à concrétiser, à obtenir, mais j’ai bon espoir. Je suis, du reste, aidé dans ma tâche par des savants européens, dont Sylvain Lévy, et par Winternitz, Fromichi, et bien d’autres…

           L’ensemble de mon système d’éducation est basé sur cette idée que bien que les nations diffèrent par l’apparence, la tradition et même l’idéal, on ne peut accomplir de progrès durables que grâce à l’activité collective de l’esprit humain. »

        Peu après, Tagore parla « des étudiants européens et américains, qui partagent [son] idéal », qui veulent « créer une activité morale collective, semblable à celle qui existe déjà en Europe », et qui aident « au développement d’une coopération intellectuelle entre l’Orient et l’Occident. »

           On l’aura compris, pour Tagore, c’est l’art, la littérature, la poésie, la culture, et un « idéalisme » non défini qui remplacent l’intellectualité véritable ; en outre, avec l’enseignement dispensé à Santiniketan, qui est au service des progrès du seul « esprit humain », et qui a une finalité nettement morale, point n’est besoin désormais d’une quelconque relation entre un Guru et un disciple, etc.

          Quant à Keyserling, dont le nom est mentionné à trois reprises par Guénon dans son interview, il apparaît peu dans ses écrits. Nous relèverons, par ordre chronologique, les quelques occurrences qu’il fit du soi-disant « sage de Darmstadt ». Tout d’abord, dans sa lettre du 12 octobre 1924 à Guido Di Giorgio, il constate qu’« Il se produit en ce moment une chose singulière : on, voit paraître un peu de tous les côtés, et dans des organes de tendances très différentes, des articles dont l’idée principale est d’assimiler l’Orient avec l’Allemagne et la Russie, et d’opposer le tout au reste de l’Europe. On exploite beaucoup pour cela les écrits de Keyserling, que l’on prend ou que l’on feint de prendre pour l’exposé de doctrines orientales authentiques. Il semble qu’il y ait là un mot d’ordre ; je ne sais d’où il vient, mais il serait invraisemblable qu’il n’y ait pas là une campagne voulue, sans doute pour servir certains intérêts politiques. Je voudrais bien savoir si cela se limite à la France, ou si la même chose n’a pas lieu dans d’autres pays, en Italie notamment ; peut-être pourrez-vous me renseigner là-dessus. »

            Dans la précédente livraison de cette revue, nous avons publié la première version complète d’« Orient et Occident », article qui avait paru de façon tronquée dans le radeau le 31 janvier 1925. Guénon remarquait dans ce texte qu’« Il est pitoyable de voir tant de gens croire qu’il y a des idées hindoues dans les élucubrations théosophistes, ou prendre les rêveries d’un Keyserling pour une expression de la sagesse orientale ». Peu après, dans le numéro des Cahiers du Mois auquel nous nous sommes déjà référé, édité en février-mars 1925, il commençait sa réponse ainsi : « En prenant connaissance de votre questionnaire, j’ai tout d’abord éprouvé un certain embarras, tant le point de vue où il se place m’a paru différent du mien. Habitué comme je le suis à penser en Oriental, je ne saurais vraiment prendre parti dans des querelles purement occidentales, comme celle qui divise les partisans et les adversaires d’un Orient de fantaisie. Je me soucie fort peu, je l’avoue, des théories du comte Keyserling ou d’Oswald Spengler, et je n’y vois qu’une nouvelle tentative de déformation des idées orientales, à ajouter à toutes celles qui ont déjà vu le jour en Europe, et plus particulièrement en Allemagne. Malheureusement, les gens mal informés prennent trop facilement ces théories pour ce qu’elles ne sont pas, je veux dire pour un exposé authentique de doctrines orientales, et il y a là un danger assez sérieux » (p. 277).

           Plus tard, le 12 février 1935, il écrit au Dr Favre que « La sympathie ne suffit pas et peut porter à faux ; il ne faut pas oublier que, sans même parler des théosophistes chez qui la chose est poussée jusqu’à la caricature, il y a des gens qui se sont pris de sympathie pour un Orient fantaisiste qu’ils ont rêvé et qui font le plus grand tort au véritable Orient ; Keyserling et Romain Rolland en sont des exemples assez typiques. »

         Enfin, le nom de Keyserling est cité dans deux comptes rendus de livres. Dans le premier (24), Guénon regrette que, sur la question « des rapports de l’Orient et de l’Occident », Lebey n’ait « qu’une connaissance trop indirecte de l’Orient [qui] lui fasse accorder un peu trop d’importance à certaines vues occidentales contestables, comme celles de Spengler et de Keyserling par exemple, ou aux déclarations de quelques Orientaux beaucoup moins “représentatifs” qu’il ne paraît le croire. » Dans le second, c’est une donnée d’ordre biographique qui est rapportée, à savoir le baron von Ungern-Sternberg appartenait « à une famille balte très connue, et apparentée à celle du comte Hermann Keyserling, dont une lettre est d’ailleurs reproduite dans le présent livre » (25).

          Nous remarquerons d’autre part que des « Fragments du Journal de voyage d’un philosophe », de Keyserling, furent publiés dans le numéro des Cahiers du mois précité. Dans le second extrait, intitulé « Orient et Occident », l’auteur s’interroge : « L’opposition qui existe entre l’Occident et l’Orient ne date-t-elle pas de l’époque où nous avons commencé à progresser au pas de course ? Ou plus exactement : n’a-t-elle pas existé durant toutes nos périodes de transformations rapides ? » (p. 149) Toujours sur le même sujet, il écrit plus loin : « Je préfère l’Orient à l’Occident parce que je préfère la perfection dans toutes ses formes au résultat pratique » (p. 150). Pourtant, le baron Ernest Seillière, qui est l’un de ceux qui firent connaître en France les idées de Keyserling (26), a relevé que celui-ci avait demandé d’« excuser les contradictions » contenues dans son Journal (27). La « contradiction fondamentale », selon Seillière, réside dans le fait que, dans ce livre, « La sagesse de l’Extrême-Orient y est exaltée, à tout propos, comme une véritable révélation que nous aurions le plus grand profit à recueillir », ce qui s’oppose à un autre fait : « l’expérience sociale acquise par nos races européennes et les résultats obtenus par leur effort vital sont présentés par le philosophe comme assurant une supériorité incontestable à notre conception du monde ». De son côté, Paul Claudel écrira : « Les théories de Keyserling et de Spengler, autant que je puis en juger par les analyses que j’en ai lues, n’ont pas de rapports avec la réalité » (28).

            Après le titre, passons à la présentation de l’interview. C’est Max Frantel qui utilise ce dernier terme pour désigner l’échange qu’il a eu avec René Guénon, et qu’il publie dans Comœdia ; il se servira aussi de ce vocable pour Focillon ; ses autres interlocuteurs auront droit à des “entretiens”. On notera toutefois que Guénon a lui-même employé ce nom d’“interview” dans son article : « Le Compagnonnage et les Bohémiens » (29), puis, à trois reprises, dans un compte rendu (30). On le rencontre aussi dans sa correspondance, notamment à propos d’une « interview du Dr Carrel » (31).

           On se demandera si c’est à dessein que Frantel parle de « la reine Berthe [qui] filait » : l’épouse de Guénon se prénommait « Berthe », et elle cousait ou brodait pendant l’interview… D’autre part, ni Berthe Guénon ni Mme Duru, la tante de Guénon, les soi-disant « maman et […] vénérable grand’mère », ne furent mères. Il est vrai que la première a joué ce rôle vis-à-vis de la nièce de son époux, Françoise, et que la seconde avait manifestement l’âge d’être grand-mère. Mais notre journaliste s’en est tenu un peu trop à certaines apparences !

          Frantel arrive quand Guénon feuillette « avec un ami des livres hindous » : sur cet « ami » qui pourrait avoir assisté à l’entretien, nous n’en saurons pas davantage. 

            La description relative au physique de Guénon vient s’ajouter à toutes celles qui ont déjà été publiées de lui dans divers ouvrages et articles. On remarquera cependant le « timbre voilé » de sa voix, caractéristique qui ne semble pas avoir été mentionnée auparavant.

     Enfin, Guénon est présenté comme un « orientaliste », désignation généralement  utilisée à son époque pour tenter de le “classer”, sans que cette “étiquette” soit d’ailleurs ici péjorative (32). Il fera à ce sujet plusieurs mises au point, dont celles-ci : « nous refusons absolument de nous laisser appliquer une étiquette occidentale quelconque, car il n’en est aucune qui nous convienne » (33) ; « Nous avertissons une fois de plus que nous ne sommes disposé à nous laisser enfermer dans aucun des cadres ordinaires, et qu’il serait parfaitement vain de chercher à nous appliquer une étiquette quelconque, car, parmi celles qui ont cours dans le monde occidental, il n’en est aucune qui nous convienne en réalité » (34).

Patrice Brecq

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Portrait de Max Frantel (1932)
par August Albo

Max Frantel en 1944

Henri Massis en 1941

(1886-1970)

Rabindranath Tagore
et le comte Hermann von Keyserling
à Darmstadt en mai 1921

Comte Hermann von Keyserling 
(1880-1946)

Romain Rolland et Tagore

 

Jules Bois
(1868-1943)

Rabindranath Tagore
(1861-1941)

 

Pour citer cet article :

Patrice Brecq, « Postface à : “L'interview de René Guénon publiée dans Comœdia, le 14 février 1927“ », Cahiers de l’Unité, n° 4, octobre-novembre-décembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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