LE MYSTÈRE DE LA FRANCE

Le Mystère de la France
suite & fin

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PLAN DE LA DEUXIÈME PARTIE

La Révolution et le renversement des castes

Le sens eschatologique de la Révolution française

La Révolution et la contre-mission de la France

L’inspiration de la Révolution

Contre-révolution et modernisme

Le Grand Monarque et les survivantistes

Napoléon Bonaparte selon René Guénon

Les signes de l’investiture de Napoléon

Les signes de la déviation

Le sens de la fonction de Napoléon et de son échec 

L’Émir Abd el-Kader et la « Lettre aux Français »

L’aide orientale

La laïcité et la fonction de René Guénon

La seconde mission de la France

 

 

La Révolution et le renversement des castes        

 

       Pour comprendre le sens de la Révolution française, il faut bien sûr se référer à l’ordre social traditionnel, qui se divise en quatre fonctions ou castes. L’Inde ayant offert l’exemple le plus complet de cette division qui doit en réalité se retrouver dans toutes les sociétés traditionnelles, nous rappellerons ici la description que donnait René Guénon de l’institution hindoue des castes : 

« (…) les Brâhmanas représentent essentiellement l’autorité spirituelle et intellectuelle ; les Kshatriyas, le pouvoir administratif, comportant à la fois les attributions judiciaires et militaires, et dont la fonction royale n’est que le degré le plus élevé ; les Vaishyas, l’ensemble des diverses fonctions économiques au sens le plus étendu de ce mot, comprenant les fonctions agricoles, industrielles, commerciales et financières ; quant aux Shûdras, ils accomplissent tous les travaux nécessaires pour assurer la subsistance purement matérielle de la collectivité. » (1)

      Or, en Occident, à partir de la fin du moyen-âge, la royauté, et spécialement la royauté française, enclencha un processus de centralisation du pouvoir par lequel elle entra en conflit à la fois avec l’autorité spirituelle à laquelle elle devait normalement être subordonnée, et avec le reste de la noblesse dont elle ne représentait pourtant que « le degré le plus élevé ». Elle renversa ainsi la hiérarchie traditionnelle, et, dans cette entreprise, elle ne pouvait s’appuyer que sur la troisième caste, à laquelle correspond la bourgeoisie. C’est pourquoi, comme l’a souligné Guénon là encore, les rois les plus « centralisateurs » furent aussi ceux qui promurent le plus largement la bourgeoisie auprès d’eux : ce fut le cas de Philippe le Bel, de Louis XI et de Louis XIV (2).    

         On peut donc dire que, sans être capable de le prévoir, la monarchie scia en quelque sorte la branche sur laquelle elle était assise, puisqu’elle préparait ainsi inconsciemment la phase suivante de la descente cyclique, au cours de laquelle la bourgeoisie devait se substituer au pouvoir royal et récolter les fruits de son travail de centralisation. Le processus commencé au XIVe siècle avait été instigué et accompagné par la royauté, avant que la bourgeoisie en prît le contrôle et le poursuivît. C’est pourquoi un historien comme Jacques Bainville pouvait écrire, sans en mesurer toutes les implications, que « la Révolution a continué au moins autant qu’elle a innové » (3). Aujourd’hui encore, quand certains esprits veulent voir une unité dans l’œuvre des rois et celle de la Révolution, ils ont effectivement raison sur plusieurs aspects, tout en négligeant qu’il s’agissait là précisément de la déviation de la royauté, et non de son rôle normal.

        La Révolution paracheva ce qui avait été commencé par les derniers rois à la fois en matière de centralisation au-dedans, et d’affirmation du nationalisme moderne au-dehors. Et si la centralisation et le nationalisme ont été à la fois les causes de la dégénérescence de la monarchie et les principes qui ont guidé la Révolution, Guénon relevait avec pertinence qu’il y avait une singulière incohérence à voir des royalistes contemporains se réclamer de ces deux principes, en confondant ainsi la notion traditionnelle du Royaume et la notion moderne de l’État.      

        La nation révolutionnaire n’était plus un membre du corps de la Chrétienté, dans laquelle chaque organe devait par définition avoir sa vocation unique et son génie propre, mais une unité quantitative, prétendant former un tout complètement clôt, à l’image exacte de l’individualisme qui, comme nous l’avons dit, remonte également à cette époque. Ces caractéristiques, propres au Règne de la Quantité, se trouvent confirmées dans le fait que la Révolution prétendait en même temps défendre une « unité du genre humain » qui était en fait une « uniformité », détruisant tous les aspects qualitatifs représentés au-dedans par les anciennes provinces royales et au-dehors par la diversité des monarchies voisines qu’elle prétendait soumettre à ses idées. Chaque nation devait donc devenir en soi identique aux autres, tout en ayant une existence individuelle approchant du degré maximal de séparativité (4).         

         Tout en ayant donc ce caractère de continuité avec l’action du pouvoir royal sur son déclin que nous avons dit, la Révolution devait aussi marquer une rupture définissant le début du pouvoir propre de la troisième caste. Cette rupture se manifesta par le fait que, sitôt la période de bouleversements révolutionnaires achevée, l’Occident entra dans une ère où les préoccupations d’ordre économique primèrent désormais sur toutes les autres, ce qui était logique à partir du moment où la bourgeoisie assumait le contrôle de la société et y imprégnait son état d’esprit et ses buts. C’est pourquoi il y a par définition un lien intime entre la Révolution et le capitalisme, et son avènement devait nécessairement coïncider avec celui de l’ère industrielle.      

       On pourrait compléter ces observations en rappelant que les trois premières castes ont parfois été associées sous un certain rapport à l’esprit, à l’âme et au corps ; et, dans celui-ci, à la tête, à la poitrine et aux jambes (notamment chez Platon). Si la révolte des Kshatriyas est celle de l’âme contre l’esprit, la révolte des Vaishyas doit représenter symboliquement une descente au niveau de l’animalité. Lorsqu’elle atteint son point extrême et cède la place aux Shudras, le corps social n’est plus qu’un corps sans âme, c’est-à-dire un cadavre, pouvant comme tel être investi et ranimé artificiellement par les influences les plus inférieures.

Le sens eschatologique de la Révolution française

         

          Ce que nous venons de voir montre que la Révolution doit être regardée, non comme un évènement rompant brutalement avec l’ordre normal des choses, mais comme la conséquence d’une déviation antérieure et une étape à l’intérieur d’un processus plus large de la descente cyclique. Mais, en s’exerçant précisément dans un sens résolument « descendant » comme le montrent toutes ses caractéristiques, elle doit aussi contribuer à acheminer notre humanité vers ses fins dernières et vers le rétablissement ultime de son état primordial, la fin d’un cycle coïncidant nécessairement avec le début du cycle suivant. C’est ce que René Guénon avait en vue en donnant les explications suivantes :

« (…) Suivant la doctrine...

 

Benoit Gorlich

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Jacques Bainville

Jacques Bainville

 (1879-1936)

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Louis XVI roi de France

Louis XVI, roi de France

(1710-1774)

Loin des caricatures ignobles de la propagande révolutionnaire et républicaine, Louis-Auguste de son vrai nom, mesurait 1 mètre 96 et parlait plusieurs langues (latin, italien, espagnol, allemand, anglais).

 

Pour citer cet article :

Benoit Gorlich, « Le Mystère de la France », Cahiers de l’Unité, n° 26, avril-mai-juin, 2022 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2022