Numéro 17
Janvier, février, mars 2020
édition brochée, 218 illustrations et photographies, couleur, papier couché 120 g, format 19x25, 112 p.
44 €
Revue d'études des doctrines et des méthodes traditionnelles
Cahiers de l’Unité
ÉDITORIAL René Guénon

Les aventures qui ore avienent
sont les senefiances et les demostrances dou Saint Graal.
Car ceste Queste n’est mie queste de terriens ovres,
ainz doit estre li encerchemenz des granz segrez
et dez grans repostailles Nostre Seignor.
Queste del Saint Graal
Nostre amour en apert venra
Et chacun savoir le pourra.
Robert de Boron*
Lancelot est endormi tandis que le Graal apparaît à un autre chevalier.

Mark Dyczkowski
Cf. Cahiers de l’Unité, n°38, 2025

Max Dardevet et son épouse
Cf. Cahiers de l’Unité, n°28, 2022

Vladimir Braginsky
Cf. Cahiers de l’Unité, n° 37, 2025



Lancelot dans la chapelle du Graal

Arrivée du Graal et de Galaad à Sarras
(Roman de Tristan)

Les armes des Rois-Mages

Les armes des Rois-Mages

Le dhikr par Eugène Baugnies, XIXe s.

Un des neuf gisants des chevaliers templiers dans l’église du Temple (Temple Church) à Londres, construite par et pour l’Ordre du Temple au XIIe s.


Fresque de l’église templière de Montsaunès.
Les fresques des voûtes de Montsaunès renverraient à de savantes spéculations cosmographiques. Cf. Claude Andrault -Schmitt, « L’imitation des apôtres et le martyre au combat. Les aspirations des Templiers de Paulhac entre l’abandon de Jérusalem et la chute d’Acre (1244-1291) », Méditerranées, no 29, 2002 ; Michelle Gaborit, Des hystoires et des couleurs. Peintures murales médiévales en Aquitaine, Confluences, Bordeaux, 2002 ; Jean-François Bouvier, Le Programme iconographique de l’église Saint-Christophe de Montsaunès, mémoire de maîtrise, université Toulouse II-Le Mirail, 2004.
Un barrage contre les ténèbres
Voici donc la quarantième livraison des Cahiers de l’Unité, qui marque ses dix années d’existence. À leur fondation, notre but était qu’ils soient une expression régulière de la conscience de l’unité essentielle de toutes les formes traditionnelles. Il était donc naturel que nous nous attachions à maintenir et à perpétuer l’enseignement de René Guénon, le mandataire de cette conscience traditionnelle et initiatique universelle en Occident. Nous voulions participer à montrer les ressources permanentes et incomparables que sa lumière intellectuelle offre toujours à ceux qui se préoccupent sincèrement de spiritualité quelle que soit leur appartenance. Ce qui nous apparaît aujourd’hui plus important que jamais. En même temps, il s’agissait d’établir une sorte de point fixe d’orthodoxie traditionnelle, à la fois un phare et une digue contre les grandes marées noires des opinions confuses ou hostiles qui la menaçaient sans cesse, en un mot : un barrage contre les ténèbres.
Comme nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, mais il n’est jamais inutile de rappeler certaines réalités, il va de soi que les Cahiers de l’Unité ne sont pas une entreprise commerciale et ne poursuivent pas un but de cet ordre. Ils ne relèvent d’aucune institution et d’aucun groupement. En raison de leur orientation traditionnelle telle que définie par René Guénon, ils ne peuvent s’inscrire dans un des schémas économiques de la modernité. À l’époque actuelle, l’obtention d’un lectorat suffisant est devenue une impossibilité inhérente à la nature même de cette orientation. Les Cahiers de l’Unité n’existent donc que grâce au dévouement de ceux qui les constituent, au désintéressement de ceux qui y collaborent par leurs textes, et par les lecteurs qui font l’effort de les soutenir financièrement.
Ainsi, malgré nos moyens, aussi modestes que la tâche était grande, et conscients de nos faiblesses, nous ne voulions au fond que répondre à un vœu de Guénon lui-même. Il y avait là un devoir. Il incombe à tous ses lecteurs qualifiés, même si, comme Lancelot dormant alors qu’apparaît le Graal, trop peu s’en soucient. Suivre Guénon, c’est suivre l’Esprit universel dont il fut le mandataire et l’interprète, et avec lequel il se confond. Il s’agit ainsi de le servir et non pas de s’en servir pour des visées individuelles ou partisanes comme tant l’ont fait et le font. Ce n’est pas à nous de dire si nous avons été à la hauteur de nos intentions et si nous avons ainsi remplis ce devoir, mais avec environ 5 000 pages de textes et d’iconographies, chacun peut désormais en juger. Et si l’on pense que notre travail présente un véritable intérêt dans le domaine traditionnel et mérite de perdurer dans les dix prochaines années, il convient d’être partie prenante dans sa continuation en y collaborant, en favorisant sa diffusion ou en y apportant un soutien matériel.
Dans diverses formes traditionnelles, il est dit que remercier les hommes, c’est remercier Dieu, mais si la gratitude est ainsi une obligation, c’est d’abord pour nous un plaisir. Nous remercierons donc en premier lieu ceux qui, fort peu nombreux malheureusement, ont tout de suite compris la valeur de nos intentions et qui, en accord avec leur conviction, nous ont accordé généreusement leur aide par la souscription d’un abonnement de soutien depuis le début. Sans leur engagement, conséquence d’un véritable sens de la responsabilité traditionnelle, il est probable que ce quarantième numéro n’existerait pas. Nous ne citerons pas leur nom afin de respecter leur volonté de discrétion si traditionnelle, mais il leur sera facile de se reconnaître. Nous les saluons amicalement et nous invitons tous ceux qui en ont la possibilité à suivre des modèles aussi exemplaires.
Nous remercions également tous nos autres fidèles abonnés et lecteurs avec lesquels nous sommes en communion d’esprit dans l’enseignement de Guénon, en France, en Italie, en Suisse, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, au Luxembourg, en Algérie, au Maroc, au Canada et aux États-Unis. Il nous faut aussi remercier tous nos amis et collaborateurs, c’est-à-dire ceux qui ont compris ce que signifie le dévouement sincère à une cause qui dépasse les individualités et les égos. Nous profitons de cette occasion pour présenter nos excuses à tous ceux qui nous ont écrit et auxquels nous n’avons pas encore répondu, nous espérons qu’ils comprendront que notre silence ne relève aucunement d’un désaveu quelconque ou de l’indifférence, mais simplement d’une difficulté à prendre soin de tous nos nombreux correspondants par un cruel manque de temps et une surcharge de travail, qu’ils veuillent bien nous pardonner. Nos pensées vont enfin aux collaborateurs qui nous ont quitté sur le chemin escarpé de ce grand voyage éditorial et intellectuel : Max Dardevet , Vladimir Braginsky et Mark Dyczkowski.
La quête du Graal
Avec ce numéro 40, nous retrouvons M. Nuccio D’Anna, un des rares auteurs qui, depuis le livre remarquable de Pierre Ponsoye (L’Islam et le Graal, 1957), est revenu sur l’œuvre trop négligée, malgré son importance, de Wolfram von Eschenbach. Il suffit de consulter la gigantesque bibliographie sur la question du Graal pour s’étonner que les études sur le Parzival soient à ce point parcimonieuses.
Nous évoquions à l’instant les opinions confuses ou hostiles qui viennent obscurcir l’œuvre de Guénon. Or, c’est l’union des deux qui s’est manifestée à propos du Graal justement. De manière aussi calomnieuse qu’ingrate, M. Francesco Zambon, professeur de philologie romane à l’Université de Trente, dans Metamorfosi del Graal (415 pages, 2012), a reproché à Guénon d’avoir puisé à ce sujet « essenzialmente alle dottrine occultistiche del XIX secolo », vieille rengaine des mentalités superficielles, voire déficientes, sinon signe d’une volonté de nuire. Que Guénon ait combattu toute sa vie des occultistes ne semble compter pour rien pour M. Zambon. Mme Giulia Baldassarri, dans son Mémoire en philologie et littérature italienne, Il simbolismo del Graal (Università Ca’Foscari Venezia, 2018), lui a brillamment répondu.
Comme nous l’avons vu dans le numéro précédent, à l’instar de Frithjof Schuon qui l’accusait de ne pas s’être référé au Mânava-Dharma-Shastra et aux Purânas, M. Zambon a soutenu que « la “légende du Graal” résumée et interprétée par Guénon ne correspond absolument pas à un texte médiéval ou à un corpus de textes, mais plutôt à ce que l’on pourrait définir comme une “compilation moderne” (XIXe ou début du XXe siècle) basée sur des romans médiévaux, librement combinés et enrichis de nouveaux éléments symboliques et narratifs. C’est-à-dire de ne pas être resté fidèle au texte de la légende du Graal, mais plutôt d’avoir puisé son inspiration pour ses propres réflexions “essentiellement dans les doctrines occultistes du XIXe siècle” » (1).
Gratuitement, M. Zambon va même jusqu’à prétendre que Guénon n’avait pas lu les romans du Graal auxquels il fait référence. Mme Baldassarri a fait remarquer que « si cela est peut-être vrai pour le Parzival de Wolfram von Eschenbach (traduit en français en 1934) et le Jüngerer Titurel d’Albrecht von Scharfenberg (dont il n’existe toujours pas de traduction dans les langues modernes), il n’est pas justifié d’en dire autant des romans de Chrétien de Troyes et de Robert de Boron, que Guénon cite souvent dans ses articles sur le sujet, et de même pour la Queste del Saint Graal. » Ajoutons que Guénon ne faisant jamais référence au Parzival et au Jüngerer Titurel, il est difficile de lui reprocher de ne pas les avoir lus…
Elle signale judicieusement que « formuler une critique, aussi pertinente soit-elle, sur un aspect qu’un auteur ne cherche manifestement pas à explorer ou à approfondir est, à tout le moins, hors de propos, voire sans rapport avec l’évaluation de son travail. Tout texte doit être jugé uniquement à l’aune de l’atteinte de ses objectifs, et non selon son exhaustivité. […] Son intention, manifeste et démontrée, était plutôt de faire apparaître la signification profonde et spirituelle des symboles et des thèmes principaux de la légende du Graal, d’en fournir les clés intellectuelles et d’interprétation, en soulignant sa pertinence initiatique et sa profonde orthodoxie. Guénon lui-même, de son propre aveu, ne prétendait pas résoudre la question complexe de l’édition des textes, et ne souhaitait pas non plus aborder, comme il le souligne, l’étude des raisons historiques de l’apparition soudaine de la littérature du Graal. D’ailleurs, il n’avait aucune raison de le faire, une fois ses objectifs atteints, du moins de son point de vue.
Guénon ne prit même pas la peine de restituer les détails de l’histoire du Graal dans son intégralité, une tâche qu’il laissa à d’autres, s’exprimant même en des termes tels que : “Alors commence à se dérouler l’histoire des Chevaliers de la Table ronde et de leurs exploits, que nous n’entendons pas suivre ici.” (« Le Sacré-Cœur et la légende du Saint-Graal », 1925) Le développement de l’histoire dans les romans, les épreuves affrontées, les multiples et importants protagonistes, etc., sont autant de questions que Guénon laisse sans réponse, qu’il ne relate pas et qu’il ne prend même pas la peine d’aborder, n’ayant aucune raison de le faire, précisément parce que son but n’était certainement pas de produire une édition critique de la légende. De fait, il est tout à fait impossible d’attribuer à Guénon même le travail de compilation qu’il utilise. […]
Quant à son utilisation de différents fragments, qu’il rassemble, provenant des divers auteurs des romans légendaires, cela ne pose aucun problème à ses yeux. En effet, il estime erroné de considérer les auteurs du mythe comme des auteurs modernes, comme s’ils étaient soucieux de leur propriété intellectuelle. Certes, malgré les différences de situations, de contextes et de motivations, ils ont témoigné et relaté une réalité “supra-individuelle” ou spirituelle ; ils ont presque décrit la descente de l’“Évangile du Graal”, pour reprendre l’expression de Robert de Boron. Or, affirmer qu’il est impossible, même avec soin, d’utiliser les différentes œuvres de ces auteurs sur le Graal dans une vision unique et globale revient à affirmer qu’il est illégitime pour un théologien de citer les Évangiles canoniques dans son propre traité, car ce sont des œuvres d’auteurs différents, chacun avec ses propres choix descriptifs, omissions, intuitions et récits, parfois même contradictoires. C’est absurde, car on ne parle pas d’“auteurs” au sens moderne du terme, de visions infaillibles, comme le démontrent les romanciers eux-mêmes, tels que Robert de Boron, qui se prétendent transmetteurs et témoins de réalités qui les transcendent.
On peut ne pas les croire sur parole, mais on ne saurait nier que tel était leur point de vue. À cet égard, citons un passage de Pierre Ponsoye concernant la Queste del Saint Graal, avec lequel nous sommes en accord, sur lequel nous reviendrons au paragraphe suivant et qui nous paraît particulièrement pertinent:
“Œuvre relativement tardive et très élaborée, elle n’en reste pas moins tributaire de la tradition du Graal, qui s’était déjà imposée dans les textes antérieurs comme un enseignement majeur, multiple, sans doute, dans ses interprétations d’école, mais unique dans son objet essentiel et les fondements de sa doctrine.” (p. 7)
Par conséquent, l’utilisation de matériaux provenant de différents auteurs dans une vision ou une interprétation unifiée et globale, même lorsque ces matériaux ne concordent pas sur tous les points, est, de toute évidence, justifiée par le discernement et la raison, et à notre avis, cela est possible et légitime, précisément en raison de l’unité de l’“objet essentiel”, des “fondements de sa doctrine” et du caractère “supra-individuel” de ces “matériaux”, du moins essentiellement pour ce qui est de leur “inspiration”. En définitive, le jugement de Zambon sur la contribution de René Guénon peut se résumer ainsi :
“L’enseignement de Guénon conserve toute sa valeur quant aux principes généraux d’interprétation, mais apparaît désormais irrémédiablement dépassé dans ses références aux sources et ses applications concrètes aux textes médiévaux.”
Pour notre part, nous souscrivons à la première affirmation, nous approuvons la seconde, sous réserve des considérations que nous venons de mentionner, et nous contestons la dernière. Le fait que Guénon n’ait pas mené d’étude spécifique sur son application concrète aux textes ne signifie certainement pas que cela soit impossible. En effet, selon nous, d’autres auteurs, tels que Corbin, Eliade, Evola (2) et surtout Ponsoye (mais aussi Zambon lui-même, peut-être plus que quiconque), ont démontré la pertinence de ces principes d’interprétation, sans lesquels il est impossible de parvenir à une compréhension profonde de la légende du Graal. » (3) (C’est nous qui soulignons)
En langue française, M. Zambon a notamment publié une étude intéressante, quoique biaisée par ses préoccupations « gnosticistes » (4), intitulée « Robert de Boron, les “secrets du Graal” et la “tradition gnostique” des apôtres » (Heresis, n° 22, 1994) où il rattache la notion de « secrets du Graal », qui figure dans le cycle des romans de Robert de Boron, à l’idée d’un « enseignement secret » donné par Jésus à un petit nombre de disciples spécialement qualifiés. S’il rappelle, contre la déclaration d’Irénée qui nie « l’existence d’une tradition ésotérique des Apôtres différente de la tradition publique », celle de Clément et d’Origène qui affirme le contraire, il ajoute qu’« il y a encore au IVe et au Ve siècles des écrivains chrétien, comme saint Basile [et saint Denys l’Aréopagite], qui font allusion à une “tradition tacite et mystique maintenue jusqu’à nos jours”, à un “enseignement tenu privé et secret, que nos pères gardèrent dans un silence exempte d’inquiétude et de curiosité” et portant sur les mystères tus par l’Écriture » (5).
Sur ce thème qui concerne directement l’ésotérisme chrétien, M. Zambon a trouvé le moyen de ne jamais citer Guénon, alors qu’il connaît son œuvre, en est tributaire pour une grande part, et qu’il cite élogieusement l’ouvrage de Ponsoye dédié à… René Guénon. Son omission est si flagrante qu’on ne peut que s’interroger sur un comportement aussi infantile de la part d’un professeur d’université. Il est vrai qu’Henry Corbin avait déjà donné l’exemple d’une mesquinerie analogue (6).
À la suite en quelque sorte de l’article de M. D’Anna, c’est la première partie d’une étude qui nous est proposée par M. Ibranoff. Si la répétition est la première figure de la rhétorique, nous avons néanmoins toujours conseillé aux auteurs, quand ils nous consultaient, de résister à la tentation du « citationnisme » dans le recours à l’œuvre de Guénon, et de préférer les applications des principes, la mise en relief par des éclairages nouveaux, l’illustration ou la confirmation documentaire, la contextualisation, et les documents inédits ou peu connus. Le texte sur « La Voie des Preux et le secret des Révélations Mekkoises » (At-tarîqat al-Futuwwa wa as-sirr al-Futûhât) est en accord avec cette perspective. Il présente une vision nouvelle sur certains points de l’historiographie moderne, vision qui met à mal des clichés rebattus instillés dans la mentalité contemporaine. En d’autres termes, on y verra la dissipation de certaines des illusions soigneusement entretenues par trop de médiévistes ayant instrumentalisé leur domaine d’étude pour le mettre au service de l’idéologie d’une vaste entreprise de suggestion. La question des croisades y est ainsi traitée comme elle doit l’être au point de vue traditionnel. En complément de la mention des Templeisen de Wolfram chez M. D’Anna, c’est l’affaire de l’Ordre du Temple, issu de ces mêmes croisades, et sa parfaite innocence qui est également clarifiée. Enfin, sept siècles après son apparition, la fameuse énigme du « Baphomet », qui a engendré tant de spéculations hasardeuses et fantastiques, se trouve désormais définitivement résolue.
Il semble d’ailleurs que la signification de ce nom « Baphomet » était en réalité bien connue à la fin du XIIIe siècle, et comme on ne définit pas ce qui est évident pour tout le monde, personne n’a trouvé nécessaire d’en donner une explication écrite. Mais ce qui allait de soi à une période et pour les clercs d’une génération ne l’a pas été à l’époque suivante et pour les nouvelles générations. Si le mot est resté, son sens s’est perdu. D’autant qu’un voile d’oubli jeté sur le procès des Templiers était la solution la plus efficace pour tenter d’effacer son iniquité trop apparente où s’étaient compromises de manière sordide les plus hautes sphères de la royauté et de la religion en Europe.
En terminant cette première partie, la question de l’initiation dans la chevalerie occidentale est brièvement abordée d’une façon qui nous paraît différente de tout ce qui a été publié jusqu’ici à ce sujet.
On découvrira finalement la suite de l’étude de M. Balcus sur Dante. À ce propos, on nous a signalé un texte de M. Enzo Cosma où il a voulu démontrer que Guénon aurait été abusé par la description d’une médaille, portant l’acronyme F. S. K. I. P. F. T., médaille indiquée par Eugène Aroux, qui citait Gabriele Rossetti, citant Giuseppe Pelli, qui citait Apostolo Zeno. C’est possible, mais était-il nécessaire d’user d’un ton aussi déplaisant pour ce faire ? M. Cosma, tellement heureux de croire avoir pris Guénon en défaut, et ivre d’une vanité puérile, en a perdu tout sens des proportions. Libre à lui de ne pas admettre que sous un langage d’apparence socio-politique et philosophico-théologique, l’œuvre de Dante renferme des vérités d’un ordre beaucoup plus profond. Cela ne change rien à ce que dit Guénon à ce propos. Tout le monde sait que l’absence de preuves formelles, qui ne prouve que l’absence de preuve, est la caractéristique des affiliations initiatiques en Occident avant le XVIIIe siècle (7). Il faudrait une autre occasion pour montrer toutes les limites, et les erreurs, de la prétendue démonstration de M. Cosma dont l’intérêt reste toutefois passablement restreint. Ce que nous retiendrons surtout c’est la persistance de cette volonté obsessionnelle qu’il y a de différents côtés, encore aujourd’hui, à vouloir absolument nier toute filiation spirituelle qui serait liée à l’Ordre du Temple. À croire que son procès et son abolition n’ont pas suffi à certains.
Julien Arland
Directeur littéraire
NOTES
* – « Les aventures qui se produisent aujourd’hui sont des signes et des manifestations du Saint Graal. »
– « Cette quête n’est pas une recherche de choses terrestres, mais des secrets les plus profonds de Notre Seigneur. »
– Cf. Luc (VIII, 17) : « Car rien n’est caché qui ne deviendra manifeste, rien non plus n’est secret qui doive être connu et venir au grand jour. »
1. Dans son Metamorfosi del Graal, M. Zambon reconnaît toutefois sans équivoque l’importance de la contribution de Guénon : « Il faut rendre un grand hommage à Guénon pour avoir souligné la signification symbolique du Graal et en avoir esquissé [sic !] un déchiffrement en indiquant ses relations avec d’autres symboles, tels que ceux du vase, de la coupe, du cœur, de la pierre céleste, de la “Parole perdue”, du Centre du Monde, etc. Cette perspective herméneutique a servi de base à certaines des études ultérieures les plus importantes sur le mythe, comme celles d’Evola, Corbin, Eliade et Ponsoye. À la lumière de toutes ces interprétations, qui trouvent incontestablement leur modèle dans l’interprétation guénonienne, toute recherche purement historico-littéraire actuelle ne peut qu’apparaître fortement limitée et partielle. » (p. 328) Il a même encore considéré qu’« un autre mérite de Guénon est d’avoir mis en lumière les liens entre les romans du cycle du Graal et les courants de l’ésotérisme chrétien qui imprégnaient la période médiévale, démontrant la dépendance de ces textes à l’égard d’une vision “mystique” et “symbolique” – mais néanmoins pleinement orthodoxe – du christianisme. » (Ibid.) Au regard de ses critiques contre Guénon dans le même livre et sachant que les travaux de M. Zambon sont eux-mêmes indéniablement redevables à la contribution fondatrice de Guénon, on ne peut s’empêcher d’observer que sa pensée manque pour le moins de cohérence.
2. Si Evola (1898-1974) a volontiers reconnu sa dette envers René Guénon pour son Il Mistero del Graal e la tradizione ghibellina dell’Impero (1937), Corbin (1903-1978) et Eliade (1907-1986) s’en sont toujours abstenus. Nous ne pouvons ici revenir une fois de plus sur le détournement et la déformation par Evola de certaines idées traditionnelles, empruntées ou non à l’œuvre de Guénon, à des fins politiques (cf. Cahiers de l’Unité, n° 2, 2016). Pour de nombreux médiévistes militants néo-trotskistes (mais qui se gardent bien de se déclarer comme tels), comme ce professeur d’histoire médiévale à l’université d’Urbino, M. Tommaso di Carpegna Falconieri ou comme M. Florian Besson en France, Evola est un de leurs auteurs favoris. Il sert parfaitement leurs travaux pseudo-sociologiques de reductio ad hitlerum, où ils mêlent conspirationnisme, pseudo-érudition, amalgames fantaisistes et falsifications, pour empêcher une lecture véritable du moyen âge, non pas en réalité celle d’Evola, mais celle que permet l’œuvre de Guénon. Tous ces professeurs, historiens et médiévistes de pacotille, alignés derrière M. Patrick Boucheron*, donnent l’image pathétique d’une servile rangée de rabatteurs tapant sur des casseroles pour effrayer le petit-bourgeois et le pousser dans leurs filets idéologiques.
* Né en 1965, médiéviste, professeur au Collège de France, son militantisme néo-marxiste affiché lui a ouvert toutes les portes du système médiatique français, lequel est aujourd’hui assujetti presque entièrement à la même idéologie. M. Boucheron est ainsi l’un des quatre scénaristes de la grotesque cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024, à propos de laquelle il a estimé avoir mis « en avant la France et ses valeurs ». Cette déclaration ne relève pas d’une ironie perverse comme on pourrait le croire de prime abord, elle correspond à son grand projet d'éducation populaire qui est de mettre en place une narration nouvelle de l’histoire de France, où, par exemple, Simone de Beauvoir est substituée à sainte Jeanne d’Arc, etc., c’est-à-dire une histoire où les figures et les valeurs traditionnelles sont remplacées par des images inversées. C’est sans doute ce qu’on appelle le progrès…
3. Giulia Baldassarri, Il simbolismo del Graal, un’analisi comparata dei testi del Ciclo Graaliano con un approfondimento finale su Le roman du Graal di Robert de Boron, Università Ca’Foscari Venezia, 2018. Cette thèse analyse les sources, l’histoire et la signification du Graal à travers une étude comparative de certaines œuvres du Cycle du Graal. Mme Baldassarri examine ensuite les sources chrétiennes et non chrétiennes ayant contribué à la création du Cycle lui-même. Enfin, elle analyse les lectures modernes de l’œuvre, et se penche sur une analyse plus approfondie du texte de Robert de Boron, considéré comme le plus complet du Cycle. L’objectif est de démontrer que le niveau d’interprétation le plus profond est celui qui est symbolique ou anagogique.
4. Dans L’Église et le Graal. Étude sur la présence ésotérique du Graal dans la tradition ecclésiastique (Archè, 1997, pp. 88-90), M. Manuel Insolera a rectifié ce point et a très bien répondu aux arguments de M. Zambon.
5. De Spir. Sanct., 17, 188a-189c ; cf. Basile de Césarée, Traité du Saint-Esprit, éd. par B. Pruche, Ed. du Cerf 1947, pp. 233-236. Cf. également Pseudo-Denys l’Aréopagite, Ep., IX, 1, 1105C-1108A : « Il faut considérer d’ailleurs que les théologiens livrent leur savoir selon un double mode : indicible et mystique d’une part, évident d’autre part et plus facilement connaissable. Le premier mode est symbolique et suppose une initiation ; l’autre est philosophique et s’opère par voie de démonstration », etc. (Œuvres complètes du Pseudo-Denys l’Aréopagite, trad., comm. et notes par M. De Gandillac, Aubier Montaigne 1980, p. 353)
6. Cf. « L’Imago Templi face aux normes profanes », Eranos Jahrbüch, vol. 43, 1974, repris dans Temple et Contemplation, Flammarion, 1981. Comme il avait déjà été rappelé en 2023 dans le n° 31 des Cahiers de l’Unité, Mme Baldassarri, à la suite de M. Xavier Accart, a également signalé que le premier texte publié par Corbin en 1927, sous pseudonyme, était un hommage à Guénon. Corbin, devenu d’ailleurs ami avec Jean Tourniac et Frédérick Tristan, deux lecteurs notoires de Guénon, a suivi toute sa vie la publication de ses livres, mais sans ne plus jamais reconnaître ce qu’il lui devait.
7. Par exemple, dans un autre domaine, il n’existe aujourd’hui aucun manuscrit des trouvères qui nous offre le texte cité par Dante dans son De vulgari eloquentia. (Wendy Pfeffer, « Les manuscrits ne mentent pas : le cas de Dante et le De vulgari eloquentia », Revue des langues romanes (Les Troubadours et l’Italie), t. CXX n° 1, 2016) Il est aussi connu que beaucoup de commanderies templières n’ont pratiquement pas conservé de sources propres. Dans certains cas, les archives d’époque templière qui existaient encore au XVIIIe siècle ont disparu par la suite.

