Numéro 17
Janvier, février, mars 2020
édition brochée, 218 illustrations et photographies, couleur, papier couché 120 g, format 19x25, 112 p.
44 €
Revue d'études des doctrines et des méthodes traditionnelles
Cahiers de l’Unité
La voie de la Croix

PLAN
Le symbolisme de la Croix
L’Ange à l’épée de feu
Le renversement des pôles
La jonction des extrêmes
Le Grand Commandement



« La Croix est Salut »
Louanges à la Sainte Croix
(De laudibus sanctæ crucis)

La crucifixion, avec la Vierge et saint Jean
Jan van Eyck

Louanges à la Sainte Croix
(De laudibus sanctæ crucis)
Vexilla Regis prodeunt : Voyez venir vers nous les étendards du Roy,
fulget Crucis mysterium, Et voyez resplendir la mystérieuse Croix.
Saint Venance Fortunat, Vexilla Regis
Le symbolisme de la Croix
René Guénon a présenté le symbolisme de la Croix comme l’expression de la synthèse des états multiples de l’être. Les deux dimensions, horizontale et verticale, sont donc les deux natures, humaine et divine, de l’Homme universel. Ce sont aussi les deux étapes de la réalisation spirituelle, les « petits et les grands mystères », dont le modèle islamique est le Voyage Nocturne et l’Ascension du Prophète Muhammad. C’est pourquoi l’un des maîtres de Guénon, le Cheikh Elîsh El-Kébir (‘Abd ar-Rahmân ‘Illaysh), a pu dire : « Si les Chrétiens ont le signe de la Croix, les Musulmans en ont la doctrine » (1).
Sachant la place et le rôle central de la Croix dans le Christianisme, la citation d’une telle affirmation au chapitre III (note 2) du Symbolisme de la Croix avait l’allure d’une véritable provocation pour les intellectuels chrétiens. Même si ce n’était pas spécialement à ces derniers que Guénon s’adressait, il ne pouvait pas ne pas avoir pensé à eux, et sans doute voulait-il ainsi, pour ce qui les concerne – et ils l’étaient directement au fond ne serait-ce que par le titre du livre –, à la fois retenir leur attention et les inciter à donner leur mesure en abordant ce point à leur tour. D’autant que la dédicace d’un ouvrage sur le symbolisme de la Croix à un Maître islamique, dont l’auteur disait en outre qu’il lui devait « la première idée de ce livre », n’était pas moins propre à susciter des réactions. Celles déclenchées par ce qui pouvait être ainsi perçu comme un défi pour ces intellectuels se résumèrent seulement à une violente hostilité, mais une hostilité dénuée d’arguments, c’est-à-dire consistant en des réactions d’ordre sentimental comme l’est la haine (2).
À notre connaissance, le premier à avoir relevé publiquement le gant un peu sérieusement sur cette question a été le cardinal Jean Daniélou (1905-1974), membre du Sacré-Collège. Ce fut vingt-deux ans après la parution du Symbolisme de la Croix, en 1953, au chapitre IX consacré à Guénon, de son Essai sur le mystère de l’histoire (rééd. Cerf, 2011) :
« Si la croix a une telle importance […], ce n’est pas d’abord à cause de sa valeur symbolique, c’est parce que c’est sur un gibet composé de deux morceaux de bois que le Christ a été mis à mort. C’est cette donnée historique qui est première. Comme ce gibet avait vaguement la forme d’une croix, la liturgie l’a chargé ultérieurement de tout le symbolisme naturel de la croix, comme signifiant les quatre dimensions ou l’axe du monde. On a marqué par-là que la croix de Jésus-Christ avait valeur de rédemption universelle. Mais ces symbolismes sont seconds par rapport aux faits historiques. Et c’est cette importance du christianisme comme nouveauté absolue que Guénon méconnaît entièrement. »
Ce qui revenait donc à dire que ce serait seulement par une sorte de hasard si le Christ avait été mis à mort sur un gibet ayant « vaguement [sic !] la forme d’une croix », et que toute la méditation chrétienne sur la croix reposerait en définitive sur un évènement purement fortuit… Ce qui paraît en contradiction avec le reste du livre du cardinal où il décrit comment la théologie chrétienne se réfère au déroulement de l’histoire comme à une succession d’événements à caractère salvifique. La croix étant un des symboles fondamentaux du Christianisme, on ne peut certes pas dire que l’explication historicisante et profane du Père Daniélou lui rendait justice… (3) Il y avait même là une étrange inversion. À savoir que la croix est un symbole éternel au point de vue du Principe, et un évènement historique au point de vue de la manifestation, mais c’est bien la manifestation qui procède du Principe, et non l’inverse. De la part de l’éminent théologien, il y avait ainsi à la fois une méconnaissance de la nature du symbolisme et une incompréhension de ce qu’avait écrit Guénon qui avait déjà répondu à l’objection « historique » en envisageant tant le point de vue du Principe que celui de l’histoire :
« La croix, avons-nous dit, est un symbole qui, sous des formes diverses, se rencontre à peu près partout, et cela dès les époques les plus reculées ; elle est donc fort loin d’appartenir proprement et exclusivement au Christianisme comme certains pourraient être tentés de le croire. Il faut même dire que le Christianisme, tout au moins sous son aspect extérieur et généralement connu, semble avoir quelque peu perdu de vue le caractère symbolique de la croix pour ne plus la regarder que comme le signe d’un fait historique ; en réalité, ces deux points de vue ne s’excluent aucunement, et même le second n’est en un certain sens qu’une conséquence du premier ; mais cette façon d’envisager les choses est tellement étrangère à la grande majorité de nos contemporains que nous devons nous y arrêter un instant pour éviter tout malentendu. En effet, on a trop souvent tendance à penser que l’admission d’un sens symbolique doit entraîner le rejet du sens littéral ou historique ; une telle opinion ne résulte que de l’ignorance de la loi de correspondance qui est le fondement même de tout symbolisme, et en vertu de laquelle chaque chose, procédant essentiellement d’un principe métaphysique dont elle tient toute sa réalité, traduit ou exprime ce principe à sa manière et selon son ordre d’existence, de telle sorte que, d’un ordre à l’autre, toutes choses s’enchaînent et se correspondent pour concourir à l’harmonie universelle et totale, qui est, dans la multiplicité de la manifestation, comme un reflet de l’unité principielle elle-même. » (Le Symbolisme de la Croix, Avant-propos)
En France, en 1931, à l’époque de la parution du Symbolisme de la Croix – qui est un des plus grands livres du monde occidental –, le point de vue doctrinal et impersonnel de Guénon, tout autant dénué de tendance apologétique que contre-apologétique, c’est-à-dire sans aucun parti pris, distancié en quelque sorte, pouvait être déconcertant quand il s’agissait d’un symbole touchant le cœur même du Christianisme. Sans doute l’incompréhension du cardinal venait-elle du fait que Guénon, qui n’avait donc pas adopté un point de vue chrétien particulier, n’avait pas relié plus explicitement et plus étroitement la doctrine universelle du symbolisme de la Croix au Christianisme. On le sait, pour les Chrétiens, la Croix ne relève pas seulement d’une géométrie sacrée de portée transcendante, dont ils avaient d’ailleurs perdu de vue la signification, mais elle est aussi Sacrifice : Passion et Résurrection. Il est vrai que les milieux ecclésiastiques, et Jacques Maritain (1882-1973) le premier, exerçaient à l’époque un monopole qui s’était toujours opposé à tout ce qui relevait de l’universalité doctrinale du domaine initiatique tel que Guénon la représentait, en ne déniant pourtant à aucune forme traditionnelle son unicité et son excellence spirituelle. On se souvient à ce propos de ses mésaventures lors de sa collaboration à la revue catholique Regnabit (4).
Cette situation ne l’encourageait pas à aborder certains aspects de la doctrine chrétienne de façon plus particulière. C’est d’ailleurs la même raison qui l’incita, par exemple, à ne pas consacrer un numéro spécial du Voile d’Isis au Christianisme dans les années 1930 : « Je trouve, écrivait-il dans une lettre du 28 octobre 1934, que c’est un sujet bien dangereux, surtout si...
Gabriel Giraud
NOTES
1. Cette déclaration est attribuée par Guénon dans Le Symbolisme de la Croix (ch. III, note 2, 1931) à « un personnage occupant alors dans l’Islam, même au simple point de vue exotérique, un rang fort élevé. » Depuis 1971, on sait qu’il s’agit du Cheikh Elîsh (‘Abd ar-Rahmân ‘Illaysh, 1840-1929) auquel est dédié Le Symbolisme de la Croix. Guénon lui reconnaissait la réalisation de l’« état primordial ». Cf. Michel Vâlsan, « Références islamiques du symbolisme de la Croix » (É. T. 1971), L’Islam et la fonction de René Guénon, ch. V, Éditions de l’Œuvre, 1984.
2. Sur la typologie de la haine, cf. Íngrid Vendrell Ferran, « Hate: toward a Four-Types Model », Review of Philosophy and Psychology, n° 15, 2021.
3. « Parmi les erreurs spécifiquement modernes que nous avons eu souvent l’occasion de dénoncer, une de celles qui s’opposent le plus directement à toute compréhension vraie des doctrines traditionnelles est ce qu’on pourrait appeler l’“historicisme”, qui n’est d’ailleurs, au fond, qu’une simple conséquence de la mentalité “évolutionniste” : il consiste, en effet, à supposer que toutes choses ont dû débuter de la façon la plus rudimentaire et la plus grossière, puis subir de là une élaboration progressive […] » (« Le cinquième Vêda », É. T., août-sept. 1937)
Denys Roman avait lu le texte du Père Daniélou, repris dans la revue Planète Plus en avril 1970 : « L’essentiel de l’article du cardinal Daniélou est conforme au chapitre intitulé : “Grandeur et faiblesse de René Guénon” de son ouvrage : Essai sur le mystère de l’Histoire. À vrai dire, le cardinal, dans Planète, ne fait que répondre à diverses questions qui toutes gravitent autour du thème, majeur pour Guénon, de l’équivalence essentielle des traditions. Cette équivalence est naturellement contestée par l’auteur de l’article, qui soutient la “nouveauté absolue du christianisme”. Il semble même que, pour lui, ce qu’il appelle “l’irruption de Dieu dans l’histoire” ne se soit produite qu’au sein de la tradition judéo-chrétienne. On ne saurait évidemment faire montre d’un exclusivisme plus radical.
L’auteur reconnaît l’importance de l’œuvre guénonienne, surtout en face de “certaines formes de modernisme, de progressisme, qui s’imaginent qu’il y a dans l’ordre de la métaphysique elle-même un progrès”. II faut aussi lui reconnaître le mérite d’avoir épargné à Guénon les accusations faciles et coutumières d’“orgueil” et de panthéisme. Mais on s’étonne, après tout ce que Guénon a écrit sur la nature de la doctrine qu’il expose, de voir le cardinal Daniélou traiter le Védânta de “philosophie”, et lui reprocher de nous laisser “incertains sur des données aussi essentielle que la transcendance absolue de Dieu, l’immortalité personnelle, la création”. Après quoi, il écrit que “chez Guénon, la vérité supérieure est d’ordre philosophique”. Il est inutile de rappeler que Guénon a constamment soutenu le contraire.
Nous relevons l’assertion du cardinal selon laquelle, pour Guénon, “le processus de l’histoire est uniquement un processus de désagrégation par rapport à une tradition primitive”. En réalité, Guénon, notamment au début de La Crise du Monde moderne, a clairement spécifié que, lorsque la décadence devient extrême, une “action divine” intervient en sens contraire, constituant une “réadaptation” de telle ou telle tradition. On peut dire qu’alors il y a “irruption de la Divinité dans l’histoire” ; mais de telles irruptions n’ont pas eu lieu au seul bénéfice du monde judéo-chrétien. » (Études Traditionnelles, n° 421-422, 1970)
4. Cf. Cahiers de l’Unité, n° 1 et 3, 2016.
5. ...
L’intégralité de cet article est exclusivement réservée à nos abonnés
ou aux acheteurs du numéro 41 des Cahiers de l’Unité
Janvier-févier-mars 2026

