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ÉDITORIAL René Guénon

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Partie centrale de la carte du monde (Mappa Mundi) de la cathédrale de Hereford (Angleterre), XIIIe siècle.

Sur cette carte médiévale, le Paradis est situé au nord de l’Inde, située elle-même à la fois en Orient et au nord du monde. Jérusalem en tant que centre du Christianisme (et aussi du Judaïsme, mais la carte ici est d’origine chrétienne) est au centre du monde, comme une image visible du Centre suprême.

« L’Écriture enseigne que le Paradis est en Orient et le parfum des fruits

quand on va vers l’Inde indique bien qu’on s’en approche. »

(Athanase, Quaestiones ad Antiochum)*

« C’est un lieu très agréable, séparé de notre zone habitable par un long

espace de terre et de mer et si élevé qu’il atteint le cercle de la lune,

de sorte que les eaux du Déluge n’y sont pas parvenues. »

(Petrus Comestor, Historia scolastica, P. L. 198 col. 1059 et s.)


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Première édition, 1927

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« La première région d’Asie en Orient est le Paradis, un lieu remarquable par toutes sortes d’agréments, inaccessible aux hommes, ceint qu’il est d’un mur de feu montant jusqu’au ciel. Là est l’Arbre de Vie, c’est-à-dire l’Arbre dont le fruit confère l’immortalité pour toujours à celui qui le mange. Là aussi jaillit une source qui se partage en quatre fleuves. Ces fleuves disparaissent en terre en dessous du Paradis, mais reparaissent au loin en d’autres régions. » (Honorius Augustodunensis, De imagine mundi libri tres PL. 172 L, I col. 121 et s, Elucidarium, P. L. 172 col. 1109, cité par Christiane Deluz, « Le paradis terrestre, image de l’Orient lointain dans quelques documents géographiques médiévaux », Images et signes de l’Orient dans l’Occident médiéval, Presses universitaires de Provence, 1982)

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Livre des Propriétés des Choses

(De Proprietatibus Rerum)

Vers 1200, BnF-Manuscrits-Fr.-9140-f.-243v

Le Centre suprême est placé à l’Est, en Orient, lui-même substitué sur la carte au Nord du monde (Uttara), lieu d’origine de l’Hyperborée. Cf. « Noms et représentations symboliques des centres spirituels », Le Roi du Monde, ch. X.

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Barthélémy de Bologne, 1670

           Les lecteurs qualifiés de l’œuvre de René Guénon savent que toute chose à un centre parce que toute chose à un cœur, lequel est le centre de l’être intégral et la « résidence divine » (Brahma-pura) ; c’est le point de contact de l’individu avec l’Universel. Le « Centre du Monde », que le symbolisme traditionnel de tous les peuples compare au cœur, est la demeure de l’Esprit universel ou la présence immanente de Dieu sur terre. Analogiquement, il correspond dans notre monde au point originel d’où est proféré le Verbe créateur, et il est aussi le Verbe lui-même manifesté au point central de l’Univers, lieu de l’unité première et Verbe éternel toujours présent au sein de l’humanité terrestre. Le centre originel est le point unique d’où toutes choses sont contemplées sous l’aspect de l’éternité. Ce Centre suprême est le Soleil spirituel «en lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science». Archétype de tous les centres spirituels, esprit de toutes les formes traditionnelles, il est devenu invisible et inaccessible à l’humanité ordinaire, qui a perdu le « sens de l’éternité » lequel est aussi le « sens de l’unité », mais il subsiste d’une façon plus ou moins cachée sous des noms multiples du commencement à la fin du cycle, c’est-à-dire entre les deux phases extrêmes de ses manifestations extérieures que sont le « Paradis terrestre » et la « Jérusalem céleste ». Les symboles qui le figurent sont notamment la montagne, la caverne, l’île, une ville, une citadelle, un palais, un temple, ou une « Terre sainte » (1).

              Le Roi du Monde de René Guénon en est le doctrinal (2). Émanant d’un magistère ésotérique, c’est en réalité un livre eschatologique scellé dont la multitude ne peut briser le sceau pour en entendre les révélations secrètes, sa signification demeure close à la plupart. La preuve en est que depuis sa parution en 1924 (en Italie) et en 1927 (en France), c’est-à-dire depuis un siècle, en dehors des sept articles remarquables publiés dans les Cahiers de l’Unité en 2017 et 2018 (n° 5, 6, 7, 8, 9, 10, et 11), précisément sous le titre général « Le Centre suprême », ainsi qu’à travers diverses indications fournies par certains de nos collaborateurs, cette question du « Centre suprême » et du « Roi du Monde » n’a pour ainsi dire jamais été traitée de nouveau, du moins dans des textes réellement dignes d’intérêt au point de vue traditionnel. Il y a eu ainsi comme une sorte d’interdit dogmatique de compréhension, y compris dans plusieurs milieux traditionnels. On voulait bien croire en Dieu, lui rendre un culte, connaître effectivement la vérité du domaine ésotérique, voire reconnaître la réalité de l’unité essentielle des formes traditionnelles, mais admettre la permanence de la présence divine au Centre du Monde : non.

           C’est donc avec beaucoup d’intérêt que nous avons appris dans le cours de nos échanges avec cet éminent contemplatif qu’est M. Christophe Attali, que nous avons eu le plaisir et l’avantage de présenter à nos lecteurs dans le numéro précédent, l’existence d’un document probatoire rédigé en 1984 par sa mère, Monique-Éliane André-Gillois (1924-1999), intitulé « Le “Roi du Monde” et la localisation du Centre suprême ». En effet, avant son initiation, à la requête de Louis Gros (1908-1994), alors Chevalier-Maître de l’Ordre du divin Paraclet (et de l’Estoile Internelle), il lui avait été demandé, pour son entrée dans cette Fraternité initiatique, d’apporter une réponse à la question posée par René Guénon dans le dernier chapitre du Roi du Monde :

    « Maintenant, la localisation [du Centre suprême] dans une région déterminée doit-elle être regardée comme littéralement effective, ou seulement comme symbolique, ou est-elle à la fois l’un et l’autre ? »

        Guénon lui-même avait signalé qu’il avait « à peu près entièrement laissé de côté la question de la localisation effective de la “contrée suprême” » qu’il qualifiait de « très complexe ». C’est dans une étude de pas moins de 100 pages dactylographiées que Monique-Éliane André-Gillois a tenté de répondre à la question difficile de la situation de ce lieu secret, « secretus » selon les textes, séparé par les eaux de la mer et par l’altitude : « In Oriente omni terra sublimior positus fuit », selon Jean Damascène (3). Monique-Éliane André-Gillois y souligne qu’elle traite de ce sujet sans être encore entrée réellement dans le domaine initiatique – et donc en en restant à un point de vue quelque peu extérieur, du moins à certains égards. Cet écrit n’en révèle pas moins la profondeur de son intuition spirituelle, et la rigueur de sa pensée. Elle y réunit aussi une documentation qui vient amplifier et appuyer les indications présentées par Guénon dans son livre de 1927.

        Ce texte a été communiqué directement à M. Christophe Attali par sa mère lors d’un séjour à Magnien, dans le canton d’Arnay-le-Duc en Bourgogne, où il demeurait seul en tête à tête avec elle. Il y avait ainsi la volonté d’un leg doctrinal spécifique. Il trouve aujourd’hui sans doute sa pleine signification. En nous le confiant pour sa publication, et afin d’en présenter l’auteure, jusqu’ici à peu près inconnue, et lui rendre hommage, M. Attali a bien voulu également nous offrir d’elle une belle et profonde biographie spirituelle ; certains la trouveront sans doute parfois un peu trop empreinte de philosophie, mais il s’en explique. Il y dessine les lignes fondamentales qui font l’unité, la force et la centralité du destin spirituel de sa mère. S’il s’agit d’un témoignage de gratitude filiale, c’est surtout d’abord la rare illustration d’un cheminement spirituel et initiatique authentique au XXe siècle qui témoigne du rôle opératif de l’œuvre de René Guénon, et auquel ses lecteurs aujourd’hui ne pourront être que très sensibles.

            On se souvient que René Guénon avait rappelé que Joseph Bédier (1864-1938), le spécialiste de littérature médiévale, à propos des routes de pèlerinages, dans Les légendes épiques. Recherches sur la formation des Chansons de geste (Paris, 1908-1913), « a eu le mérite de reconnaître le lien existant entre les sanctuaires qui en marquaient les étapes et la formation des chansons de geste. » Il ajoutait que « l’on pourrait dire la même chose en ce qui concerne la propagation d’une multitude de légendes dont la réelle portée initiatique est malheureusement presque toujours méconnue des modernes. En raison de la pluralité de leurs sens, les récits de ce genre pouvaient s’adresser à la fois à la foule des pèlerins ordinaires et… aux autres ; chacun les comprenait suivant la mesure de sa propre capacité intellectuelle, et quelques-uns seulement en pénétraient la signification profonde, ainsi qu’il arrive pour tout enseignement initiatique. » (4) La fresque que nous propose aujourd’hui M. Nuccio D’Anna, à la fin de cette livraison, est une illustration de certains aspects de cette perspective.

Julien Arland

Directeur littéraire

NOTES

 

 

* Cité par H. R. Patch, The other World according to descriptions in medieval Literature, Cambridge Mass., 1950, ch. V.

1.  M. Attali nous faisait remarquer que « ces symboles appartiennent à l’ordre initiatique commun des formes traditionnelles illuminées “de l’Intérieur” par le rayonnement toujours actuel de la Tradition primordiale. Ils nous rappellent que le Centre suprême, foyer vivant de la Présence d’immensité du Principe en Sa manifestation, est aussi au point de vue de l’ordre ésotérique du monde, le Lieu de la communion céleste des hiérarchies initiatiques. Dans l’unité opérative de l’Esprit, c’est le foyer universel de déploiement des déterminations intellectives du Verbe qualifiant les êtres en voie de réalisation de l’unité actuelle de leurs états multiples. Et parce que ces déterminations sont homologues de celles qui constituent “de l’Intérieur” les formes traditionnelles, le Centre suprême est aussi le lieu de la suprême analogie qui gouverne l’intégration eschatologique de ces formes. »

2.  Au sens médiéval : « traité de doctrine ».

3. Cf. Jean Damascène, De fide orthodoxa, P. G. 94 col. 913-914 24.

3. « À propos des pèlerinages », Le Voile d’Isis, juin 1930.

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