Ganesha

NOTES

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1. Outre la courte biographie à la fin de la traduction française de Hindouisme et Bouddhisme (Paris, 1949), on pourra lire celle de Roger Lipsey qui a été publiée comme troisième volume à ses Selected Papers : Coomaraswamy: His Life and Work (Princeton, 1977).

2. « Comme vous l’avez probablement compris, je ne rejette pas tout à fait, comme M. Guénon, les “orientalistes” (cependant, je suis pleinement conscient de leurs crimes au nom de l’“érudition”), mais je m’efforce de publier ce que j’ai à dire dans le langage de l’“érudition” : dans l’ensemble, je trouve chez mes collègues une attitude plus ouverte d’esprit et plutôt réceptive que ce à quoi on aurait pu s’attendre. » (Lettre de Coomaraswamy du 10 octobre 1941) Ce sont certainement ses connaissances linguistiques étendues, et la présence quasi constante d’un important apparatus de références dans ses travaux, par lesquels il dominait tous ses confrères orientalistes, qui l’ont protégé de leurs attaques. Il y a aussi que l’instrumentalisation de l’orientalisme et des sciences humaines en général à des fins idéologiques ou politiques, qui était à peu près constante en France et en Europe, l’était beaucoup moins en Amérique du Nord à son époque.

 

3. L’indianiste français Jean Filliozat (1906-1983) disait qu’il était « un des plus brillants érudits anglo-indiens de notre temps » : « Coomaraswamy possédait une double culture indienne et européenne qui en faisait un humaniste au sens le plus large, un homme connaissant l’esprit humain dans sa plénitude, et non pas seulement dans ce que l’information limitée de la culture classique européenne en fait apercevoir. La variété de son érudition et la richesse de ses connaissances philologiques, déjà prouvées depuis longtemps, se manifestent ici en un foisonnement de citations empruntées dans leur texte original à toutes les grandes littératures anciennes et modernes, et destinées à souligner des rapprochements de pensées entre les courants religieux et philosophiques de l’Inde, d’une part, des civilisations les plus diverses, d’autre part. » (Revue de l'histoire des religions, t. 137 n° 1, 1950) Ces louanges n’empêchaient pas J. Filliozat de lui reprocher ensuite son point de vue traditionnel au nom de « l’histoire des religions ». Ce qui prête à sourire.

4. Il paraît significatif que Guénon ait choisi la traduction anglaise de son article sur les « Les Mystères de la lettre Nûn » (1938) (The Mysteries of the letter Nûn) comme texte à publier dans le volume d’hommage à Coomaraswamy à l’occasion de son 70e anniversaire (22 août 1947). L’ouvrage fut imprimé peu de temps après sa mort, survenue le 10 septembre 1947 (cf. Art and Thought. A volume in Honour of the late Dr. Ananda K. Coomaraswamy, edited by Bharatha Iver, Londre 1947).

5. Cf. sa préface aux Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Paris, 1962. 

6. Ce n’est pas le cas ailleurs. L’indianiste J. Frits Staal (1930-2012), fondateur du Department of South & Southeast Asian Studies à l’université de Berkeley, qui n’a pas eu peur de citer Guénon et Coomaraswamy, tout en effectuant une recherche par lui-même, remarque : « On peut dire qu’il est clair que dans le bouddhisme comme dans l’Advaita Vedanta, la doctrine quelque peu simple ou naïve de la transmigration des âmes ou de la réincarnation au sens populaire ne peut pas se produire. Dans les deux cas, les forces générales et impersonnelles, et les relations causales supra-individuelles remplacent la vision de la simple continuité de l’ego après la mort, et nous revenons donc à l’ancienne doctrine du Karman impersonnel. » Il ajoute : « Si nos interprétations sont correctes, il n’y a pas de réincarnation dans les Védas, tandis qu’elle est également rejetée ou subordonnée à différentes manières [de la comprendre] dans le bouddhisme comme dans l’Advaita. (Cf. Advaita and Neoplatonism, pp. 51-52, Madras, 1961  

7. Les nouveaux nervis du prétendu progressisme semblent d’ailleurs avoir une étrange passion, au nom de la liberté et de la tolérance, pour le négationnisme, le révisionnisme, la censure et l’interdiction dans de nombreux domaines. Il est éloquent que le terme « discriminer », qui désigne une opération indispensable à l’intelligence, soit maintenant chargé d’un sens négatif. En Angleterre et en Espagne, des organisations féministes ont cherché à faire interdire le conte de « La Belle au bois dormant » en raison d’un baiser non consenti. Ce conte est pourtant une forme du mythe platonicien, rapporté dans les Métamorphoses d’Apulée, de Psyché réveillée par l’Éros divin, c’est-à-dire de l’âme qui change d’état par l’Amour de Dieu ; en termes tantriques, c’est la Shakti qui s’éveille par le désir de l’Union divine. « Qui a jamais compris le Mythe scripturaire, écrivait Coomaraswamy dans Hindouisme et Bouddhisme, en reconnaîtra les paraphrases dans tous les contes de fées du monde, qui n’ont pas été créés par le “peuple”, mais hérités et fidèlement transmis par lui à ceux à qui ils étaient originellement destinés. » Et si ces « féministes » savaient lire, elles auraient aussi vu que dans la version de Charles Perrault (1697), il n’y a pas de baiser, contrairement à la version de Grimm, mais un regard. Le conte a d’ailleurs chez lui un sens caché en faveur des femmes : « Cependant, MADEMOISELLE, quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces Récits, & les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blâmable que je parois d’abord. Ils renferment tous une Morale très-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent. » (Cf. Ute Heidmann, « Tisserandes fatales (Apulée) et Fées de Cour (Perrault) : Le sort difficile d’une Belle “née pour être couronnée” » ; Noémie Chardonnens, « D’un imaginaire à l’autre : la belle endormie du Roman de Perceforest et son fils, Études de lettres, n° 3-4, 2011) 

        Il est inquiétant de noter que la simple constatation des différences de genre, et non l’affirmation de préjugés, soit devenue maintenant du « sexisme », c’est-à-dire que l’observation de la réalité appartenant au domaine sensible et accessible à tous, soit considérée comme répréhensible, et devienne une sorte de délit idéologique. L’hermaphrodisme qui était désigné autrefois comme une anomalie, avec raison, paraît désormais le modèle idéal à atteindre, au moins idéologiquement, et sans doute avant que la science moderne ne trouve un moyen pour le produire artificiellement. Il semble ainsi que la descente cyclique veuille conduire à l’inverse de l’Androgyne primordial. La grotesque écriture inclusive en France relève aussi de cette tendance. 

8. Nous croyons que seule l’œuvre de Guénon propose une explication « technique » qui permette de comprendre la raison d’être d’un acte rituel. 

9. Sur les positions antagonistes adoptées par les Catholiques et les luthériens du XVIIe siècle à propos du « droit des laïcs à lire les Écritures », voir R. Preus, The Inspiration of Scripture, Edinbourg, 1957. Avec l’apparition de l’imprimerie, « le rôle traditionnellement médiateur du sacerdoce devint également moins sûr après que les imprimeurs érudits eurent engagé des grammairiens et des philologues profanes pour les aider à éditer les textes anciens. Le prêtre pouvait bien prétendre au rôle sacré de médiateur entre Dieu et les hommes ; en ce qui concerne l’exégèse des Saintes Écritures, les imprimeurs furent nombreux à estimer que les érudits versés en grec et en hébreu étaient plus qualifiés pour cette tâche. » (Elizabeth L. Eisenstein, « L’avènement de l’imprimerie et la Réforme. Une nouvelle approche au problème du démembrement de la chrétienté occidentale », Annales, 26ᵉ année, n° 6, 1971) L’un des auteurs du Dictionnaire a prétendu que « le texte évangélique peut être transmis dans toutes les langues sans que l’on doive penser que le message en soit altéré. » Ce qui est faux comme l’a bien relevé M. Desfontaines. On ajoutera, à la suite de E. L. Eisenstein, que l’apparition de multiples traductions du livre sacré de la civilisation occidentale lui fit perdre en unité ce qu’il gagna en diffusion. La cessation de l’emploi de la même langue, le latin, chez les Européens pour citer les Écritures ou dire leurs prières a eu pour conséquence de renforcer les barrières linguistiques et de favoriser les nationalismes. E. L. Eisenstein signalait encore : « Il est fort probable que la diffusion accrue des Bibles traduites en langue vulgaire ait conduit à de nouvelles formes d’un christianisme morcelé en sectes comme elle a conduit au “fondamentalisme” littéral. »  

10. Cf. Eugène Tavernier, Cinquante ans de politique : L’Œuvre d’irréligion, Paris, 1925. Voir aussi le compte rendu de René Guénon dans la Revue de philosophie, mai-juin 1925. On se rappellera aussi les massacres de masse des membres du clergé, des religieux et des religieuses lors de la Révolution française, cf. Jean Dumont, La Révolution française ou les Prodiges du sacrilège, Limoges, 1984 ; Collectif, Le Livre noir de la Révolution française, Paris, 2008 ; Patrick Geay, La Révolution française ou le triomphe de la troisième fonction, Milan, 2013. 

11. En permettant la diffusion de Bibles en langues vernaculaires, et donc une lecture individuelle dépourvue des moyens exégétiques traditionnels, l’imprimerie dès sa naissance a contribué à briser l’unité chrétienne en Occident. Elle joua ainsi un rôle déterminant dans la propagation des idées hérétiques de Luther et de Calvin. Dans son article particulièrement intéressant, Elizabeth L. Eisenstein l’a fait remarquer : le protestantisme fut « le tout premier mouvement de quelque nature que ce soit à avoir exploité ce nouveau moyen de communication à grande échelle dans des buts de propagande et d’agitation. Par leurs pamphlets qui visaient à gagner l’appui populaire et s’adressaient à un public non familiarisé avec le latin, les réformateurs ont inconsciemment ouvert la voie aux techniques de communication de masse. Ils ont aussi laissé des “empreintes indélébiles” sous forme de polémiques et de caricatures. Destinées à frapper l’esprit et à enflammer les passions des lecteurs du XVIe siècle, leurs caricatures antipapistes conservent, dans nos propres livres d’histoire, une grande force d’impact. »  

         « L’analyse du développement des traductions en langue vernaculaire que favorisaient les imprimeurs permettrait d’élucider les rapports entre le protestantisme et le nationalisme. De même, en insistant sur d’autres effets du passage de l’écriture à l’impression, on pourrait éclairer d’un jour nouveau les rapports entre le protestantisme et un nouvel “esprit” du capitalisme. » (art. cit.) Outre son rôle dans la destruction de l’unité chrétienne en Europe, « l’imprimeur était plus compétent pour les choses de ce monde-ci que de l’au-delà. Produisant guides, cartes et tableaux, il encourageait le public des lettrés à recourir moins aux prières qu’à une organisation pratique pour les réussites terrestres. (Natalie Z. Davis, « Sixteenth Century French Arithmetics on the Business Life », Journal of the History of Ideas, XXI (1960), offre une étude éclairante de la manière dont les transactions commerciales étaient retranchées de tout contexte moral ou religieux et présentées comme problèmes neutres afférant à la réalisation du maximum de gain.) » L’imprimeur « a aussi rendu possible une orchestration générale des vieux thèmes anticléricaux. Avec le transfert de la production du livre dans les milieux laïcs urbains, avec le remplacement de l’enluminure par l’estampe et la gravure, les forces anticléricales se trouvèrent munies de moyens publicitaires dont elles n’avaient jamais disposé auparavant. » (art. cit.) On peut se demander si ce n’est pas ce rôle dangereux de l’imprimerie qui expliquerait pourquoi c’était la légende de Faust qui constituait la partie principale du rituel d’initiation des ouvriers imprimeurs dans le Compagnonnage.

 
 
 
 
 

Caricature antipapiste

Martin Luther

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