RENÉ GUÉNON ET LA MAÇONNERIE OPÉRATIVE

René Guénon et la Maçonnerie opérative

(5e partie)

De gauche à droite : William George Major Bailey, 3e Grand Maître ; Robert Bennet Grant ;
W. Grant, 1e Grand Maître ; Clement E. Stretton.
Ouverture au VII°, Loge « Mont Bardon », N° 110, fondée en 1831, Bardon Hill, 15 juin 1911.
« Quand une Loge opérative est ouverte au VII°, les Grands Maîtres posent ensemble leur équerre
sur le Livre de la Loi sacrée, et, de cette façon, forment un swastika. C’est le symbole le plus vénéré
parmi les Francs-Maçons Opératifs, il représente El-Shaddaï ou le Très-Haut Lui-même. »

(Voir ici, en bas de la photographie)

 
 
 

Papier à en-tête de Clement Stretton

Lettre de Clement Stretton

Aimée Bothwell-Gosse
(1866-1954)

Clement Stretton et la résurgence de la Maçonnerie opérative en Angleterre au XXe siècle (suite) 

 

2) L’article de M. Pierre Girard-Augry

 

          À notre connaissance, après René Blois (Marcel Clavelle/Jean Reyor) seul M. Pierre Girard-Augry a repris ensuite, plus largement, de manière publique, cette question des divulgations de Stretton. Ce fut quatorze ans plus tard, dans une conférence publiée en 1981 dans le n° 3 des Travaux de la loge nationale de recherches Villard de Honnecourt sous le titre : « Les survivances opératives en Angleterre et en Écosse. » Comme en témoigne son exposé sur les degrés opératifs, sur la disposition de la Loge chez les Opératifs, leurs rites annuels, l’usage du swastika et leurs prétentions, il ne s’est pas contenté de suivre sans vérification la chronique de René Blois. Il a été consulter lui-même les textes de Clement Stretton, Thomas Carr et John Yarker, à l’origine des divulgations sur les Opératifs anglais. Il a également relevé un certain nombre d’ambiguïtés et d’incohérences. Tout en déclarant avoir conscience d’avoir soulevé plus de problèmes que d’en avoir résolus, il concluait que « certains auteurs ont attribué à Cl. Stretton, Th. Carr et John Yarker la rédaction des rituels opératifs et les ont accusés d’avoir créé de toutes pièces la Worshipful Society [des Opératifs]. La lecture attentive des articles de Cl. Stretton et de Th. Carr donne bien l’impression qu’il existait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle des loges opératives totalement indépendantes de la Grande Loge Unie d’Angleterre. »

3) L’étude de M. Bernard Dat sur « La maçonnerie “opérative” de Stretton »

        Venons-en maintenant à la longue étude de M. Bernard Dat, « La maçonnerie “opérative” de Stretton : survivance ou forgerie ? », paru dans le n° 118-119 de Renaissance Traditionnelle en 1999 (1). Nous l’avons dit, c’est la seule source de l’article de M. Dachez, mais elle est d’un alliage plus solide ; du moins en apparence puisque le titre lui-même en annonce déjà les limites. En effet, pourquoi faudrait-il enfermer le problème dans une équation à seulement deux inconnues ? La Maçonnerie opérative de Stretton ne pourrait être que vraie ou fausse ? Cette simple alternative ne peut que fausser la recherche. Surtout quand il y a derrière elle des enjeux idéologiques, comme on le voit avec les théories anti-traditionnelles que propage M. Dachez. Un titre ménageant plus d’impartialité aurait pu être : « La maçonnerie “opérative” de Stretton : survivance, restauration ou forgerie ? »

            M. Dat aggrave encore les limites de la formule binaire de son titre en prévenant que pour répondre à la question qu’il pose, il n’entend pas prendre en compte la tradition, le rituel ou le symbolisme. D’après lui, c’est un « trop vaste territoire, constamment mouvant, dépourvu de limites historiques ou même d’une simple chronologie et totalement inapproprié pour les buts de (sa) recherche. » Il est quelque peu étrange de vouloir enfermer volontairement, dès le début, une étude dans un cadre aussi étroit sachant que les textes de Stretton que M. Dat dit vouloir examiner portent principalement sur la tradition, le rituel et le symbolisme… Dans ces conditions, on se doute que l’on peut parvenir à démontrer tout ce que l’on veut. Il est instructif d’observer qu’il prend ainsi exactement le contre-pied du conseil de Guénon selon lequel « les cadres d’une telle étude doivent être aussi larges que possible, si l’on ne veut pas s’exposer à laisser en dehors certaines catégories de faits, et précisément celles qui, d’ordinaire, paraissent les plus difficilement explicables. » (2)

             Néanmoins, comme le montre la dernière partie de son étude sur les « incohérence du système de Stretton », M. Dat ne respectera pas les limites qu’il s’est imposé et abordera des questions de tradition, de rituel et de symbolisme dans la mesure où celles-ci sembleront pouvoir soutenir son point de vue, point de vue qui, comme l’indique déjà le titre de son étude, sa déclaration sur les contours de sa recherche et le fait d’y avoir dérogé, n’est pas dénué de parti pris. Son texte prend même parfois les allures d’une instruction qui serait seulement à charge. Les éléments qui paraissent en faveur de la supercherie sont soigneusement commentés tandis que ceux qui témoigneraient de l’authenticité sont laissés de côté. Pourtant, si l’on veut bien considérer la Maçonnerie opérative divulguée par Stretton comme authentique, à un degré ou à un autre, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse de recherche, les mêmes choses peuvent apparaître sous un jour très différent. D’autre part, si refuser de prendre en compte la tradition, le rituel ou le symbolisme est dès l’abord déjà singulier quand on étudie un « système » maçonnique particulier, il est encore plus étrange de ne pas tenir compte des points historiques mentionnés par l’auteur de ce « système ». Ce qu’a pourtant fait M. Dat sans en avertir le lecteur.

         On notera cependant, en sa faveur, qu’il signale dans sa Conclusion à quel point ce qu’il appelle le « système de Stretton » est intéressant, mais sans que l’on sache au juste ce qu’il veut dire par là, et qu’il a l’intention de publier ultérieurement une autre étude sur le contenu de celui-ci. Nous en aurions volontiers accepté l’augure, mais il y a maintenant presque vingt ans qui se sont écoulés sans que nous ne voyions rien venir. Nous espérons alors qu’il verra dans notre texte un encouragement à publier enfin le résultat de ses recherches

           

Les sources de M. Dat

 

            M. Dat donne un descriptif détaillé des trois types de documents qui sont la base de son étude, à savoir des articles, des livres, des correspondances et des manuscrits. À propos des articles, on regrette qu’il n’ait pas donné une bibliographie aussi complète que possible de ceux de Stretton. Il en mentionne seulement quatre dans sa bibliographie alors qu’il y en a bien d’autres. Il est vrai qu’il précise ensuite que la source principale de son travail est, d’une part, les lettres écrites par Stretton à Yarker de juillet 1908 à octobre 1910, dont une copie dactylographiée se trouve à la bibliothèque de la Grande Loge d’Angleterre, et d’autre part, les lettres de Stretton à Bothwell-Gosse d’août 1910 à janvier 1915 qui sont inédites (3). On regrettera également qu’il n’ait pas fourni de précisions sur le nombre de ces lettres ni quelques indications plus détaillées sur leur style et leur contenu. Il indique enfin qu’il détient les photocopies des livres de notes manuscrites de John Yarker qui contiennent les rituels opératifs et de nombreuses remarques sur le sujet. Cette documentation de première main atteste de la valeur des sources de son étude. On peut toutefois se demander si en raison de son refus de prendre en compte la tradition, le rituel ou le symbolisme, il est parvenu à y voir tout ce qu’il y avait à y voir. On s’étonne ainsi qu’il ne cite pas un seul extrait des lettres à Bothwell-Gosse. Celles-ci n’allaient-elles pas dans le seul sens qui intéressait M. Dat ? On retiendra qu’il n’a trouvé dans aucune de ces lettres, qui paraissent pourtant très nombreuses, une seule phrase qui donnerait la preuve irréfutable que la Maçonnerie opérative de Stretton serait une « forgerie. »

           Après avoir présenté Stretton, Miss Bothwell-Gosse et John Yarker, M. Dat en s’appuyant sur la correspondance Stretton-Yarker montre que John Yarker a mis par écrit les rituels opératifs sous la direction de Stretton. Ceci était déjà bien connu. Malheureusement, alors qu’il avait tous les éléments en main, il ne montre pas quelles sont les différences, s’il y en a, entre les informations communiquées par Stretton et les rituels rédigés par Yarker. On ne connaît donc toujours pas la part exacte de Yarker dans la rédaction. Fut-il seulement un scribe fidèle ou ajouta-t-il des éléments de son cru, et dans quelle mesure ? Aucune indication, non plus, n’est donnée sur les emprunts provenant des rituels spéculatifs. Quid encore de la question d’une éventuelle « restauration » ?

         Nous avons évoqué la présence d’un parti pris chez M. Dat, il nous semble qu’il se manifeste également dans ses interprétations des motivations de Stretton pour agir par l’intermédiaire de John Yarker. Sur celles-ci, M. Dat formule de nombreuses hypothèses : soit « la modestie », soit « un manque de confiance en sa propre capacité à mettre tout cela par écrit », soit une « politique délibérée » ou « même d’autres raisons. » Ce n’est là en réalité qu’un aveu d’ignorance, mais ne s’agit-il pas aussi d’une façon très suggestive de jeter le doute sur les véritables motivations de Stretton ? Si l’on en croit le portrait « astrologique » que M. Dat cite dès le début de son étude, et auquel il fera encore référence dans sa Conclusion, son idée de la psychologie de Stretton ne s’accorde guère à ces traits de caractère. Pourquoi alors évoquer « la modestie » ou « le manque de confiance » ? Que recouvre également cette « politique délibérée », et quelles peuvent bien être ces « autres raisons » auxquels il fait allusion ? Il est quelque peu curieux, puisque ce dont il s’agit s’apparente à la divulgation de rituels maçonniques, que M. Dat ne mentionne pas tout de suite, en premier lieu, qu’il s’agissait évidemment pour Stretton d’une manière de procéder sans avoir à enfreindre directement, et en personne, le serment du secret que connaissent tous les Maçons. D’autant que c’est la raison que donne expressément Stretton dans sa lettre du 17 août 1908 que cite M. Dat.

 

Laurent Guyot

(À suivre)

 

NOTES

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1. Une version légèrement remaniée, traduite en anglais, est parue en 2008 (cf. « Stretton’s “Operative” Masonry : Legacy or forgery ? » in Alexandra Heidle, Jan A. M. Snoek (éd.), Women’s Agency and Rituals in Mixed and Female Masonic Orders, Leyden-Boston, Brill).

2. La France antimaçonnique, 11 juin 1914.

3. Rappelons qu’elle entra en relation avec Clement Stretton à partir de 1910, semble-t-il. Elle fut initiée chez les Opératifs dans la Loge Mount Bardon n° 110. Elle devint, plus tard, membre de la loge Leicester n° 91, et reçut ensuite le degré le plus élevé de la hiérarchie des Opératifs. Elle fut la fondatrice et la directrice de The Co-Mason, qui deviendra The Speculative Mason, où elle signait ses textes « Editor » ou « John Lloyd » (cf. Elyassaa Elbanna, H.R.A., « Posface aux “Réponses” d’Abdul Wahid Yahya (A.W.Y.) publiées dans The Speculative Mason », Cahiers de l’Unité, n° 6, 2017). Ses relations avec les Opératifs s’interrompirent avec la mort de Stretton et Yarker, en 1913, et en raison de la Première Guerre mondiale. Les Loges Mount Bardon et Leicester ne purent continuer leurs travaux. Après la guerre, Robert Bennet Grant, un des derniers Opératifs encore vivants, refusa d’en reprendre l’activité en raison de son grand âge.

 

 

Pour citer cet article :

Laurent Guyot, « René Guénon et la Maçonnerie opérative » (5e partie), Cahiers de l’Unité, n° 7, juillet-août-septembre, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017 

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