RENÉ GUÉNON ET LA MAÇONNERIE OPÉRATIVE

René Guénon et la Maçonnerie opérative

(4e partie)

 
 
 

Clement Stretton et la résurgence de la Maçonnerie opérative en Angleterre au XXe siècle

 

          Contrairement à ce que prétend M. Dachez, aucun des lecteurs qualifiés de Guénon, ou du moins aucun de ses lecteurs plus ou moins qualifiés, n’a jamais écrit ni même pensé que les divulgations de Clement Stretton étaient la résurgence inaltérée de la Maçonnerie opérative anglaise. Il y a une raison très simple à cela : Guénon lui-même a écrit publiquement en 1950 dans son article sur « La lettre G et le swastika », déjà cité, que non seulement Stretton ne fut que le « restaurateur » des rituels opératifs, mais aussi que certains éléments de ces rituels furent perdus. Marjorie Debenham, porte-parole des Opératifs, ne s’y était pas trompée puisqu’elle publia immédiatement une note pour contredire la remarque de Guénon. Il avait ajouté que ces éléments perdus auraient été remplacés par des emprunts faits aux rituels spéculatifs, mais que rien ne garantissait la conformité de ces rituels ainsi « restaurés » avec ce qui existait auparavant. Dans une lettre à Jean Tourniac du 20 juin 1950, il écrivait encore : « Il est bien exact qu’il existe toujours une Maçonnerie opérative en Angleterre ; du reste M[issak] a reçu encore dernièrement à ce sujet quelques renseignements intéressants qu’il vous aura probablement communiqués comme à moi. Malheureusement il y a un point qui reste obscur : c’est l’étendue et la valeur des “restaurations” qui ont, paraît-il, été opérées dans les rituels à une époque récente. »

        À notre connaissance, avant l’article de M. Bernard Dat [1], trois auteurs étaient déjà revenus publiquement sur cette question de la valeur des divulgations de Clement Stretton. Il s’agit de René Blois, alias Jean Reyor (Marcel Clavelle), dans le n° 343 d’octobre-novembre des Études Traditionnelles en 1957 ; de Jean Tourniac (Jean Granger), avec son article sur « L’Ordre royal d’Écosse et les Opératifs dans la perspective de René Guénon », dans le n° 3 des Travaux de la loge nationale de recherches Villard de Honnecourt (1981), et de M. Pierre Girard-Augry dans un article paru dans le même numéro de la même revue sous le titre : « Les survivances opératives en Angleterre et en Ecosse. » M. Girard-Augry en a encore traité en 1986, toujours dans la même revue, au n° 13, dans un article intitulé « La Tradition du Nom chez les Opératifs. » Nous l’avons dit, M. Dachez ne mentionne aucun d’entre eux.

 

1) L’article de René Blois (Marcel Clavelle)

 

            La chronique de René Blois (Jean Reyor/Marcel Clavelle), a été reproduite intégralement par M. Jean-Pierre Bayard dans le tome 1 de son Symbolisme maçonnique traditionnel (pp. 52-57, Paris, 1982). Contrairement à ce que veut croire M. Dachez, avec beaucoup d’empressement et peu d’esprit critique, cette chronique permet notamment de voir que l’étude de M. Bernard Dat, publiée en 1999, n’apporte finalement pas grand-chose de nouveau sur le fond de l’affaire Stretton. L’essentiel avait déjà été dit il y a plus de quarante ans. Reyor avait déjà relevé que l’on avait déjà considéré « que cette Maçonnerie opérative était sortie tout entière de l’imagination fertile de Stretton. » Sans affirmer quoi que ce soit, il estimait néanmoins que cela lui paraissait improbable.

             Pour la bonne intelligence des choses et parce qu’il offre un résumé toujours actuel de cette affaire, nous allons le citer à notre tour :

         « À diverses reprises, René Guénon avait signalé dans cette chronique, l’intérêt de diverses informations relatives à la Maçonnerie opérative publiées dans la revue anglaise The Speculative Mason. Depuis la fin de 1950 jusqu’à présent, cette revue a consacré la plus grande partie de ses fascicules à la mise au jour d’autres informations touchant au même sujet et provenant de la même source. Il ne semble pas que cette publication ait beaucoup retenu l’attention, jusqu’à présent, des maçons français. À notre connaissance, seul M. Marius Lepage a traduit, dans les numéros de février et de juin 1950 du Symbolisme, de minces extraits des textes du Speculative Mason. Cependant, ceux-ci apportent – ou prétendent apporter – outre des indications inédites sur la structure et le rituel de la Maçonnerie opérative, des indications de nature à éclairer d’un jour nouveau les origines de la Maçonnerie spéculative. […]

            Ces informations se présentent sous un double aspect : d’une part des lettres du F∴ Clement Stretton au F∴ John Yarker, datées des années 1908 et 1909, et des lettres adressées à la direction du Speculative Mason par Clement Stretton, de 1910 jusqu’à sa mort survenue en 1915, d’autre part des articles de l’éditeur du Speculative Mason, analysant, commentant et s’efforçant de coordonner les indications contenues dans les lettres.

            L’auteur des lettres, Clement Stretton, ingénieur de profession, affirme être entré en contact avec une Loge relevant de l’ancienne Maçonnerie opérative qui aurait subsisté dans le comté de Leicester ; il affirme d’ailleurs également qu’il subsistait à cette époque, en Angleterre, d’autres Loges de cette ancienne Maçonnerie qui n’aurait pas reconnu comme authentique et légitime la Maçonnerie de la Grande Loge de Londres en 1717 dont procèdent, directement ou indirectement, toutes les Loges et Obédiences actuellement répandues à travers le monde.

           Cette histoire n’était pas absolument inconnue jusqu’à ces dernières années. Entre 1908 et 1913, Clement Stretton et John Yarker avait publié, sur cette Maçonnerie opérative, des lettres et des articles dans The Freemason de Londres, l’American Freemason d’Iowa (Etats-Unis) et The Co-Mason de Londres (dont The Speculative Mason actuel est la continuation) [2], mais il paraît bien que la somme d’informations la plus importante est constituée par les lettres et articles publiée par The Speculative Mason depuis quelques années. La série de fascicules que nous avons en main couvre les années 1950 à 1955. Il ne saurait être question d’exposer ici en détail ni les indications historiques ni les indications d’ordre rituel publiées dans ces cinq années car cela représente quelque deux cents pages, mais seulement d’en donner une idée générale.

         [...]

         Sur les circonstances de la fondation de la Grande Loge les lettres de Clement Stretton prétendent jeter une lumière nouvelle, principalement d’après un manuscrit, le Guild Minute Book de la Loge de Saint-Paul conservé par les maçons opératifs existant encore au début du XXe siècle. Contrairement à l’opinion qui semble prévaloir actuellement chez les historiens de la Maçonnerie, c’est à Anderson et non à Désaguliers que la correspondance de Stretton attribue le principal rôle. On ignore tout de la carrière maçonnique d’Anderson avant la formation de la Grande Loge ; on ne sait ni où ni quand a été initié ce ministre d’une chapelle presbytérienne ; on ne sait pas davantage ce que fut la vie maçonnique de Désaguliers avant son élévation à la Grande Maîtrise [3]

           En ce qui concerne Anderson, la correspondance Stretton est très affirmative : Anderson fut chapelain de la Loge opérative de Saint-Paul à partir de 1710. En septembre 1714, il commença à tenir, le soir, des réunions pour “gentlemen” où il ne voulut admettre aucun maçon opératif. Ce fut en septembre 1715 que les opératifs se plaignirent de n’avoir pas le “mot de passe” leur permettant d’aller au Goose and Gridiron (à la taverne de “l’Oie et du Gril” où se tenait la Loge devenue célèbre sous ce nom) les mercredis soirs. “Pourquoi cela ? écrit Clement Stretton. Que faisaient Anderson et ses amis ? Évidemment, ils étaient en train de travailler à la nouvelle forme moderne de Maçonnerie.”  

          D’après la correspondance Stretton, la Maçonnerie moderne est une “copie” simplifiée de l’ancienne dont l’organisation et le rituel auraient été gravement altérés.

            Citons encore Stretton :

             Anderson supprima :

Le degré de Grand Maître Maçon ou 7e degré

Le degré de Passed Master ou 6e degré

Le Surveillant des travaux ou 5e degré

Le quatrième degré ou Lieu du Temple qu’il appela Festin ou Banquet

                Il modifia le service commémoratif du 2 octobre et il le donna au 3e degré moderne... Il fit un apprenti en une nuit au lieu de sept ans. Il fit d’un homme un compagnon un mois après.) Il prit le compas de l’Arch Guild et l’introduisit dans le Square Guild. Il introduisit un nouveau grade pour les maîtres qui se sont retirés de leur office, auxquels il donna le nom de Past Master.

         Il est certain que, dans la mesure où on ferait crédit à Stretton, beaucoup d’idées seraient à réviser relativement aux origines du rituel spéculatif. C’est ainsi qu’on admet habituellement que l’ancienne Maçonnerie comportait seulement deux degrés, ceux d’Apprenti et de Compagnon, et que celui de maître aurait été élaboré dans le premier quart du XVIIIe siècle, alors que selon Stretton ce grade, auquel quatre autres se superposaient, existait depuis une époque lointaines et auraient été seulement modifié postérieurement à 1714. 

            [Ici, l’auteur expose des considérations sur les sept degrés de la Maçonnerie opérative.]

          La question qui se pose inévitablement est celle du crédit qu’il convient d’accorder à Stretton...

Laurent Guyot

(À suivre)

La suite de cet article est contenue

dans l'édition imprimée du numéro 5

des Cahiers de l'Unité

 

NOTES

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[1. « La maçonnerie “opérative” de Stretton : survivance ou forgerie ? », Renaissance Traditionnelle, n° 118-119, 1999.]

[2. Il y en eut quelques autres, dont The American Tyler-Keystone.]

[3. Cf. Pierre Méreau, Les Constitutions d’Anderson, Vérité ou imposture, Monaco, 1995.]

 

 

Pour citer cet article :

Laurent Guyot, « René Guénon et la Maçonnerie opérative » (4e partie), Cahiers de l’Unité, n° 5, janvier-février-mars, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017 

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