ÉDITORIAL

ÉDITORIAL René Guénon

Ibn ‘Arabî est l’un des rares initiés de l’ésotérisme islamique qui a souvent utilisé des diagrammes symboliques pour transmettre ses dévoilements spirituels au lecteur. C’est afin de donner un aperçu des réalités invisibles qui surplombent le monde sensible que l’auteur a entrepris de réunir dix-neuf des diagrammes figurant dans les manuscrits du Cheikh al-Akbar ; il en a traduit tous les termes en anglais, ainsi que les indications fournies par Ibn ‘Arabî pour les comprendre. À bien des égards, ces diagrammes servent de synthèse visuelle et de résumé de sa doctrine, c’est donc une « cartographie silencieuse de la Réalité spirituelle » qui est présentée dans ce livre.

             Si dans le numéro précédent, notre collaborateur, M. Ibranoff mentionnait « le grand secret de l’Hindouisme », on peut dire que le grand secret de l’ésotérisme islamique est Ibn ‘Arabî. Affirmons-le d’emblée, celui qui l’ignore et celui qui le conteste se tiennent hors du cœur de la tradition islamique. Les raisons en apparaîtront dans la lecture de cette dernière livraison de l’année 2019 qui est plus particulièrement consacrée au Cheikh al-Akbar.

                     Ceux qui ne se considèrent pas concernés au prétexte qu’il s’agit d’un auteur et d’un saint appartenant à une forme traditionnelle différente de la leur se privent néanmoins, pensons-nous, d’une lumière qui transcende les formes extérieures. Et celui qui voudra bien essayer de vaincre les obstacles apparents qui peuvent, de prime abord, troubler sa lecture, trouvera ensuite dans cette œuvre une récompense à la mesure de ses efforts : « Il y a pourtant diversité de dons, mais c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune. » En effet, l’interprétation ésotérique de la Communio sanctorum, ou Koinônia tôn hâgion, nous dit que tous les saints véritables, du passé et du présent, de toutes les formes traditionnelles depuis le début du cycle humain, constituent ces « élus » qui forment l’« Arche Rouge » dans les temps inchoatifs de la Fin.

                 Nous sommes honorés aujourd’hui de publier la traduction d’un excellent texte sur Qûnawî par Mme Jane Clark d’Oxford, laquelle a déjà tant fait pour la diffusion et la conservation de l’œuvre d’Ibn ‘Arabî depuis plus de trente ans, et que connaissent tous les akbariens. Depuis la monumentale bibliographie d’Osman Yahia, Histoire et classification de l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, qui date de 1964, et qui demandait à être vérifiée et actualisée, elle est une des rares personnes à avoir repris la recherche, l’inventaire, l’examen et la reproduction des manuscrits du Cheikh al-Akbar dispersés dans le monde ; travail gigantesque, mais indispensable et éminemment précieux. Son étude sur Qûnâwî est la première en langue française sur le fils spirituel d’Ibn ‘Arabî et légataire du manuscrit holographe de la somme spirituelle inégalée que sont les Révélations mekkoises (Futûhât al-Makkiyya).

                  Dans la première partie de son panorama général des études akbariennes en Occident, M. Ibranoff rappelle la genèse historique et spirituelle de celles-ci. Il montre que si le Cheikh al-Akbar a joué un rôle direct dans la formation de l’œuvre de René Guénon, inversement celle-ci s’inscrit pleinement dans la constitution des études akbariennes en Occident. Signalons d’ailleurs que ce rôle effectif d’Ibn ‘Arabî dans l’œuvre de Guénon a conduit certains à imaginer, de manière presque enfantine, pour s’en féliciter ou le déplorer, que l’enseignement de ce dernier avait pour but de convertir les Occidentaux à l’Islam. Ce qui reviendrait à ramener cette œuvre à un simple outil sophistiqué de propagande religieuse. C’est n’avoir rien compris à celle-ci que de la voir ainsi.

            De son côté, M. Houberdon offre une interprétation détaillée de « la distance de deux arcs » (Qâba Qawsayn) selon le Cheikh al-Akbar. Enfin, M. Alî Hussain, né en 1984, d’un père irakien et d’une mère égyptienne, auteur d’une thèse sur le Christ dans l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, et d’un livre récent sur ses diagrammes symboliques, nous propose le compte rendu d’un ouvrage paru dernièrement aux États-Unis qui tente de situer les études akbariennes à l’intérieur des tendances intellectuelles et sociopolitiques de la pensée moderne. 

              Nous n’oublions pas M. Steffen Greif qui termine ici, en ouvrant de nouvelles perspectives, sa magistrale étude sur les Amis de Dieu, courant initiatique catholique de la fin du moyen âge, dont on ne soulignera sans doute jamais assez l’importance. M. Greif est le premier à en avoir traité amplement d’une manière strictement traditionnelle.

             Ayant pris un peu de retard pour la réalisation de ce numéro, nos abonnés le recevront après le début de la nouvelle année civile, il nous est donc permis, comme le veut l’usage, de leur présenter nos meilleurs vœux traditionnels. Nous les remercions tous, et plus spécialement ceux qui ont fait l’effort de souscrire à un abonnement de soutien. Nous l’avons dit maintes fois, et nous le répétons : sans eux, cette revue n’existerait pas. Le fait que le nombre des abonnés ait doublé cette année est pour nous un puissant signal d’encouragement. Il y a là un élément nécessaire pour une revue comme la nôtre qui se tient résolument en dehors de l’omniprésent registre commercial de la société consumériste, et qui ne dépend d’aucune institution. Nous adressons également les mêmes vœux à tous nos collaborateurs qui se dévouent si amicalement dans un esprit traditionnel, ainsi qu’à nos lecteurs connus et inconnus pour leur fidélité.

 

 

Julien Arland

Directeur littéraire

 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Éditorial », Cahiers de l’Unité, n° 16, octobre-novembre-décembre, 2019 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2019  

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