La Reine et l'Avatar
le theatre de l’extase

NOTES

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1. La Reine et l’Avatar, p. 7.

 

2. Dominique Wohlschlag traduit plutôt ce titre par L’Océan de nectar des saveurs de la dévotion, mais, pour des raisons que nous exposerons plus loin, le terme d’ « adoration » nous paraît plus approprié que celui que celui de « dévotion ».

3. En langue française, l’une des principales études consacrées au Krishnaïsme est celle de Robert Sailley, Chaitanya et la dévotion à Krishna, Dervy, 1986. Elle retrace fidèlement l’histoire de ce courant et contient beaucoup d’informations intéressantes, mais elle n’aborde pas en profondeur ses aspects initiatiques. Il faut aussi mentionner le livre d’art publié sous la direction d’Enrico Isacco, Krishna. L’amant divin, Edita Vilo, 1982, qui offre un panorama très complet de la geste de Krishna et des cultes basés sur celle-ci à travers leur rôle dans le domaine artistique. Il y a également eu un ouvrage de Jean Herbert sur le même sujet, Le Yoga de l’amour, Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes », 1973, qui synthétise les différentes versions de la geste de Krishna et propose des rapprochements pertinents, mais malheureusement ses interprétations sont souvent plus « psychologiques » qu’initiatiques.

         

4. L’« International Society for Krishna Consciousness » (ISKCON), surtout connue en France comme le « mouvement Hare Krishna », n’est qu’un prolongement de la Gaudiya Math Mission, une organisation réformiste hindou fondée en 1920 par Bhakti-siddhânta Sarasvatî (1874-1937), fils du réformateur moderniste d’une branche de la Gaudîya-vaishnava-Sampradâya : Bhaktivinoda Thâkura (1838-1914). La Gaudiya Math Mission fut un des « mouvements réformistes les plus puissants » du Bengale colonial au XIXe et au début du XXe siècle. Quoiqu’il fut tout aussi déviant que la Râmakrishna Mission, un de ses buts était de s’opposer à l’influence du néo-advaita vêdânta moderne de Vivekânanda – hérité du Brahmo Samâj dont il fit partie avant de devenir disciple de Râmakrishna – qui dominait alors à la fois la sensibilité spirituelle de la classe moyenne hindoue (bhadralok) au Bengale, et de modifier la manière dont l’Hindouisme était perçu en Occident. L’ISKCON proprement dit a été institué en 1966 à New York par A. C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada (Abhay Charan De, 1896-1977), disciple de cet intellectuel kshatriya quelque peu « révolté » qu’était Bhakti-siddhânta Sarasvatî (Bimala Prasâd Datta). La volonté du fondateur de l’ISKCON de diffuser la bhakti krishnaïte en Occident n’était donc que la continuation de ce qui avait été déjà entrepris par son maître, le fondateur de la Gaudiya Math Mission qui avait établi autrefois des centres à Londres et à Berlin. Dès son origine, l’ISKCON fut ainsi un mouvement hétérodoxe au regard de l’Hindouisme traditionnel. (Cf. Ferdinando Sardella, Modern Hindu personalism: The history, life, and thought of Bhaktisiddhanta Sarasvati, Oxford University Press, 2013) 

            Sur le plan des pratiques spirituelles, l’ISKCON s’appuie principalement sur la répétition continuelle (japa) du mahâ-mantra de Chaitanya, dont elle tire son surnom, le célèbre « Hare Krishna Hare Krishna/Krishna Krishna Hare Hare/Hare Râma Hare Râma/Râma Râma Hare Hare ». Toutefois, un recueil de citations des paroles du fondateur de l’ISKCON démontre que celui-ci n’avait aucune compréhension véritable de ce qu’est réellement l’initiation (dîkshâ) et qu’il ignorait les modalités techniques de sa transmission (cf. www.iskcontimes.com/archive/compendium-of-quotes-on-diksha). En raison de la supériorité qu’il attribuait à la shiksâ (« enseignement ») au détriment de la dîkshâ (« initiation »), les modalités de transmission de ce mantra et des autres utilisés par le mouvement semblent n’avoir jamais suivi les règles traditionnelles. Aujourd’hui, la prétendue initiation est effectuée seulement par l’attribution d’un nouveau nom après la remise d’un chapelet ayant touché une photographie du défunt fondateur de l’ISKCON, et par un engagement verbal du récipiendaire... Ce qui n’a évidemment aucune valeur initiatique.         

      D’ailleurs, en Occident et en Inde même, nombreux sont ceux qui considèrent que la connaissance et la récitation d’un mantra sont suffisantes sans avoir à se soucier des conditions de sa transmission. Toujours est-il que ce japa s’accompagne de préconisations sourcilleuses et obsessionnelles sur la « pureté » du mode de vie des disciples qui sont là encore éloignées de l’esprit traditionnel, et on peut reprendre sur ce point le jugement de K. Klostermaier cité par Dominique Wohlschlag : « (…) le mouvement occidental Hare Krishna (mis à part ses atours culturels indiens) ressemble davantage à un mouvement piétiste et puritain britannique du dix-neuvième siècle qu’à un mouvement  religieux hindou typique. Ses idées d’ordre, de propreté, de travail efficace et d’obéissance littérale aux injonctions du maître n’ont guère de parallèle dans l’histoire religieuse traditionnelle de l’Inde » (Journal of Asian and African Studies, XV, janv.-avril 1980, p. 100). Il faut sans doute mentionner à ce propos de manière plus explicite l’influence du Protestantisme sur les Hindous en général pendant l’occupation anglaise. (Cf. Max Dardevet, « L’erreur réincarnationniste », Cahiers de l’Unité, n° 18, 2020) Comme l’a signalé M. Marc Brion : « Vers 1830, les Anglais ont cherché à imposer de nouvelles modalités politiques, religieuses, administratives et juridiques pour abolir ou modifier les aspects de la tradition hindoue qui heurtaient les intérêts ou la morale des Britanniques. Ainsi que le disait un anthropologue, “la colonisation a également assujetti l’ensemble du passé et des histoires des sociétés dominées” ». (Nicolas B. Dirks, Castes of Mind. Colonialism and the making of Modern India, Princeton, 2001, cf. Avadhût Gîtâ, Le Chant du Délivré, p. 18, Éditions de l’Unité, 2018) 

        Sur le plan formel, Dominique Wohlschlag considère que les productions artistiques de ce mouvement n’ont que peu à voir avec l’art traditionnel hindou : « Ces représentations relèvent de ce que l’on appelle désormais l’art néo-védique. Ses productions envahissent l’Inde moderne et semblent calquées sur ce qu’en Occident on appelle l’art pompier ou le kitsch. Cela doit bien signifier quelque chose quant à la qualité spirituelle du mouvement. » (Le théâtre de l’extase, p. 91). En réalité, le style dont parle M. Wohlschlag, qualifié d’« occidentalisant » et jugé « vulgaire et sentimental » par certains Hindous, est directement issu de l’influence des œuvres du peintre indien Ravi Varmâ (1848-1906), et de l’introduction de la chromolithographie en Inde dans la seconde partie du XIXe siècle, pendant l’occupation anglaise (cf. Gods in Print. Mandala Publishing, 2012). Pour ce qui est des illustrations contenues dans les livres publiés par l’ISKCON, il nous semble qu’elles relèvent à la fois de l’école du réalisme américain (on pense notamment à Howard Pyle), et du courant inauguré par Ravi Varmâ, d’ailleurs lui-même néo-réaliste dans son style pictural influencé par la peinture anglaise du XIXe siècle. Au point de vue du traitement artistique proprement dit, il n’y a pas de grandes différences entre les illustrations des ouvrages édités par l’ISKCON et celles qui figurent, par exemple, dans certaines éditions du Livre de Mormon, style que l’on retrouve dans le domaine de l’illustration publicitaire aux États-Unis à la même période.          

        Ceux qui s’étonnent de l’envahissement de la laideur moderne en Inde et de sa rupture avec l’art traditionnel devraient prendre conscience que la disparition de la plupart des écoles artistiques et architecturales traditionnelles est un des effets directs de la colonisation anglaise. Il faudrait une autre occasion pour traiter ce sujet. Signalons seulement que si le beau est la splendeur du vrai, il faut néanmoins savoir que la doctrine des cycles enseigne que cet axiome ne fut plus normatif à partir du VIe siècle avant l’ère chrétienne, c’est-à-dire depuis le début de l’époque « historique ». On se souviendra ainsi de l’exemple bien connu de Socrate qui, s’il était l’homme le plus sage de son temps selon la Pythie de Delphes (Platon, Apologie, 21a ; Diogène Laërce, II), était aussi en même temps un des plus laids. La beauté sensible ne peut plus être un critérium de vérité intangible, et ne peut donc être un argument décisif. En réalité, la beauté peut être aujourd’hui particulièrement trompeuse ; « il ne faut pas se fier aux apparences » dit d’ailleurs le proverbe.              

      L’hétérodoxie initiale des enseignements des maîtres du fondateur de l’ISKCON, l’absence d’une initiation véritable, ainsi que le sentimentalisme exacerbé qui imprègne le mouvement, et qui se résume pratiquement à une dévotion exubérante confinant parfois à la débilité mentale (cela dit sans vouloir participer aux moqueries vulgaires des matérialistes imbéciles), auxquels s’ajoute une indigence doctrinale dissimulée sous une abondante production littéraire apologétique et ratiocinante, ont conduit cette organisation à n’être que la contrefaçon d’une voie spirituelle authentique.       

      Enfin, concernant les scandales provoqués par certains membres de l’ISKCON, et rendus publics seulement à la fin des années 1990, scandales qui sont toujours plus choquants lorsqu’ils se produisent dans les milieux à prétentions spirituelles, ils illustrent les dangers du prosélytisme intensif. En abolissant la question des qualifications au profit d’un recrutement quantitatif, certaines organisations favorisent l’entrée en leur sein d’individus déséquilibrés ou dévoyés qui y trouvent la possibilité d’assouvir leurs pulsions ou leur volonté de domination. 

     Cette mise au point un peu longue a pour but de souligner que le courant traditionnel krishnaïte, dont il est question dans les ouvrages de D. Wohlschlag, et notre compte rendu doit être complètement différencié de ce mouvement hétérodoxe à l’image duquel il est généralement associé en Occident.

5. ...

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Le Gouverneur du Bengale, John Anderson, avec Bhakti-siddhanta, le maître du fondateur de l’ISKCON, au quartier général de la Gaudiya Math Mission à Mayapur en 1935.

Le fondateur de l’ISKCON et Karlfried Graf Dürckheim à Francfort en juin 1974. Dürckheim (1896-1988), qui devait se tourner vers le néo-Zen et la psychologie jungienne, avait appartenu au milieu des occultistes nazis avant la guerre. (Le maître du fondateur de l’ISKCON avait d’ailleurs déjà lui-même envoyé des émissaires aux dignitaires nazis, et instauré des centres missionnaires à Londres et Berlin.) Dürckheim fut un élément représentatif de la « pseudo-initiation » au XXe siècle.

Bhaktivinoda Thakura (Kedarnath Datta), réformateur et propagandiste du Vishnuïsme Gaudiya au XIXe siècle. Père du maître du fondateur de l’ISKCON.

Bhaktisiddhânta Sarasvatî 

Le maître du fondateur de l’ISKCON