HiRaM. Le Mystère de la Maîtrise et les origines de la franc-maçonnerie

David Taillades

Préface de Louis Trébuchet, 254 pages, Éditions Dervy, 2017.

 

 

Compte rendu

       La publication de cet ouvrage est un événement dans le domaine des études traditionnelles consacrées à la Maçonnerie. Quitte à y revenir ultérieurement, nous voulions dès maintenant le recommander à l’attention de nos lecteurs.   

        On se souvient que M. Roger Dachez avait publié en 2010 un petit livre intitulé Hiram et ses frères qui prétendait faire la part entre le mythe et l’histoire. L’ouvrage remarquable de M. Taillades en est, en quelque sorte, une réponse. De façon précise et irréfutable, il en montre toute l’indigence et les erreurs. Après cela, on doit reconnaître qu’il n’en reste plus grand-chose. Largement au-delà de ce biais, ce sont les limites et les erreurs méthodologiques de l’école historique française sur la Maçonnerie qui sont mises en évidence (1). En voulant prendre le contre-pied du néo-spiritualisme confus qui régnait dans les études maçonniques, la recherche maçonnique française sombra en grande partie dans le matérialisme historique, aboutissement de l’historicisme ; d’Oswald Wirth à M. Roger Dachez, elle est tombée de Charybde en Scylla. L’intérêt des documents qu’elle fit connaître tendit à masquer le sens que cette école donna à ceux-ci, et ils semblèrent ainsi valider les significations qu’elle leur attribua pour les faire entrer, en réalité, dans des théories préconçues. Quelques mentalités averties avaient rapidement compris que l’approche prétendument scientifique de l’école historique française sur la Maçonnerie n’était qu’un trompe-l’œil au service d’une idéologie anti-traditionnelle, mais encore fallait-il le démontrer. Ce n’était pas un mince travail. Comme dit le proverbe espagnol : « un fou jette une pierre dans le puits, il faut cent sages pour la retirer. » Si M. Patrick Geay, que l’auteur remercie dans son livre, fut un des rares à s’y être courageusement employé avec beaucoup de mérite et de sagacité pendant de nombreuses années avec sa revue La Règle d’Abraham, il n’était certes pas inutile que d’autres vinssent apporter leur concours (2). Voilà qui est fait, et bien fait. (On regrettera néanmoins l’absence d’un index)

                    Nous avons toujours pensé que l’histoire serait vaincue par l’histoire, à savoir qu’une véritable recherche historique, si elle est bien menée, ne peut jamais qu’entériner dans son domaine le point de vue traditionnel. La preuve en est faite de manière éclatante avec ce livre qui s’enracine dans une documentation exhaustive. Il démontre ainsi que la prétendue opposition entre le travail historique et les études traditionnelles est un faux débat qui n’a pas lieu d’être. Cette instrumentalisation de la recherche historique a été lancée autrefois dans le but de faire passer R. Guénon et ses lecteurs qualifiés pour des ennemis de l’historiographie. Ce qui est absurde. L’étude historique, lorsqu’elle est sérieuse et sans préjugé, confirme toujours le point de vue traditionnel authentique. Inversement, le point de vue traditionnel ne peut qu’éclairer la recherche historique. Il y a une raison simple à cela : la vérité est une.

          C’est ainsi que M. Taillades prouve que le 3e grade est attesté par des manuscrits bien antérieurs à la date officielle de création de la Grande Loge de Londres. Il explique longuement qu’Anderson, dont on a la preuve qu’il falsifiait l’histoire, a « tout fait pour effacer le Mystère de Hiram ». C’est ce que demandait son hérésie – ici l’auteur parle malencontreusement de sa « tradition »  –, car le presbytérianisme est bel et bien une hérésie chrétienne. Elle ne pouvait certes pas s’accorder aux Old Charges qui exigeaient du Maçon « d’aimer Dieu, la Sainte Église [catholique] et tous les Saints ». Tout le monde semble l’avoir oublié, mais M. Taillades le rappelle, les pasteurs huguenots et presbytériens, comme Désaguliers et Anderson, furent des ennemis de la sainteté, et donc d’Hiram, exactement comme le sont les Wahhabites et les Salafistes en Islam. Ce fut la raison de l’occultation du grade de Maître. Ne parlons pas des historiens positivistes français de la Maçonnerie : pour eux la sainteté n’existe pas ! On comprend pourquoi ils ont tant de mal à voir et à interpréter certaines choses... Maintenant, si la recherche historique dans la Maçonnerie est une chose, la réalisation initiatique par celle-ci en est une autre ; en éclairant l’une par l’autre, le livre de M. Taillades aidera peut-être certains Maçons à comprendre enfin que la Maçonnerie n’est rien d’autre qu’une voie vers la sainteté.

             Sans pouvoir faire ici une étude détaillée de l’ouvrage, nous relèverons un point, qui ne met d’ailleurs pas du tout en cause la démonstration de l’auteur, mais dont l’explication semble encore plus complexe que celle qu’il propose, même quand on examine les choses de près comme il l’a fait. Cette extrême complexité tient sans doute au fait que plus les choses sont qualitatives, plus elles sont différenciées, et échappent à une quelconque uniformité. Or, les choses les plus qualitatives de l’histoire humaine sont celles qui appartiennent à l’ésotérisme. Elles sont donc les plus difficiles à appréhender extérieurement et rétrospectivement, au-delà de la question de la documentation, comme l’a bien vu l’auteur. Nous voulons parler de la question du nom de l’architecte du Temple de Salomon. En octobre 1949, le Speculative Mason, après avoir donné un aperçu général du contenu des manuscrits des Old Charges, dont on connaissait alors près d’une centaine, a étudié spécialement la question du nom qui lui y est donné. D’après cette étude, il apparait que ce nom n’est jamais celui d’Hiram. M. Taillades a montré que ce n’était pas tout à fait le cas. Toutefois, il reste assez rare et « dans la plupart des manuscrits, il est soit Amon, soit quelque autre forme qui parait bien n’en être qu’une corruption. » Pour M. Taillades, à la suite de M. Alex Horne dans Le temple de Salomon dans la tradition maçonnique (p. 243, Paris, 1994), le nom Hiram « était dissimulé, notamment par le biais de mot substitués, car il était uniquement porté par la tradition maçonnique ésotérique orale. » (p. 155) Il se pourrait cependant que ce soit le contraire. Dans un compte rendu d’avril-mai 1950, Guénon remarque : « il semblerait donc que le nom d’Hiram n’ait été substitué que tardivement à celui-là [Amon], probablement parce que la Bible en fait mention, bien qu’en réalité elle ne lui attribue d’ailleurs pas la qualité d’architecte, tandis qu’il n’y est nulle part question d’Amon. Ce qui est étrange aussi, c’est que ce mot a précisément en hébreu le sens d’artisan et d’architecte ; on peut donc se demander si un nom commun a été pris pour un nom propre, ou si au contraire cette désignation fut donnée aux architectes parce qu’elle avait été tout d’abord le nom de celui qui édifia le Temple. Quoi qu’il en soit, sa racine, d’où dérive aussi notamment le mot amen, exprime, en hébreu comme en arabe, les idées de fermeté, de constance, de foi, de fidélité, de sincérité, de vérité, qui s’accordent fort bien avec le caractère attribué par la légende maçonnique au troisième Grand-Maître. Quant au nom du dieu égyptien Amon, bien que sa forme soit identique, il a une signification différente, celle de “caché” ou de “mystérieux” ; il se pourrait cependant qu’il y ait au fond, entre toutes ces idées, plus de rapport qu’il ne le semble à première vue. » Ce nomen sacrum cache et révèle tout à la fois ; Rabelais, dans le Livre rituel de la Dive Bacbuc, indiqua comment l’écrire : « avec un stile d’or quelques traits projetés comme si ont l’eust escrit, mais de l’écriture rien ne nous apparaissoit », laissant en blanc le nom caché du Mussé, Amon, Horamon. (3) Il y a sans doute là quelque chose qui se rapporte, à la fois à la filiation maçonnique et aux rites cachés d’« incantations » (4) dans la Maçonnerie opérative. (5)

        Par son étude, M. Taillades prouve que l’idée d’une invention tardive du grade de Maître, comme de sa légende, n’est pas recevable. Cette assertion ne résiste pas à son examen rigoureux (6). La ridicule théorie dite de la synthèse, reprenant celle dite de l’emprunt élaborée par les Anglais, dont M. Dachez s’est fait le chantre infatigable n’est qu’une imposture qui conduit à des impasses, aussi bien dans la recherche historique que dans la vie spirituelle. C’est sans doute la vraie raison de son apparition. On se souvient que celle-ci prétend que les artisans des corporations de métier n’avaient pas de pratiques rituelles symboliques, et que la Franc-Maçonnerie ne serait qu’un théâtre fictionnel pseudo-ésotérique élaboré par des érudits au XVIIIe siècle. C’est à ce résultat lamentable qu’est parvenue l’école historique française ! À la décharge de ceux qu’elle parvint à tromper, il faut reconnaître qu’elle déploya un arsenal impressionnant pour produire cette illusion. Le livre de M. Taillades, qui deviendra une référence indispensable à l’avenir, semble enfin indiquer le début de la dissipation de celle-ci et de ses méfaits.

              On le sait, « qui s’instruit sans agir, laboure sans semer. » Nous signalerons donc pour terminer, puisqu’il a déjà été question du retour à l’opérativité de la Maçonnerie dans cette revue, que M. Taillades consacre ses derniers chapitres à la question du travail opératif par le Nom divin El-Shaddaï. Ce n’est pas la partie la moins intéressante de son étude.

           

L. G.

 
 
 

Dernière page du manuscrit du Ve Livre de Rabelais :

« Quant leur estude addonneront et labeur a bien rechercher par imploration de Dieu souverain lequel jadis les Egiptiens nommoient                       . C’est a dire [Amon] en leur langue l’abscond le mussé, le caché et par ce nom l’invoquent le supplioient a eux se manifester et »

(Cf. Claude Gaignebet, « Sur un mot en /  / du Cinquième Livre », Études rabelaisiennes, T. XXI, Rabelais en son demi-millénaire. Actes du Colloque international de Tours (24-29 septembre 1984), édité par Jean Céard et Jean-Claude Margolin, Genève, 1988

 

Pour citer cet article :

L. G., « Compte rendu du livre : HiRaM. Le Mystère de la Maîtrise et les origines de la franc-maçonnerie, David Taillades, Cahiers de l’Unité, n° 8, octobre-novembre-décembre, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017  

NOS ÉDITIONS

Revues

Recueils

Livres