ÉDITORIAL

ÉDITORIAL René Guénon

Signa temporum

 

« Au crépuscule, vous dites : il va faire beau temps, car le ciel est rouge feu ;

et à l’aurore, mauvais temps aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre.

Ainsi le visage du ciel, vous savez l’interpréter,

et pour les signes des temps vous n’en êtes pas capables ! »

(Matth. XVI, 1-4)

La mort poursuivant le troupeau des humains

1896 - James Ensor (1860-1949)

Eau-forte et pointe sèche coloriée à l'aquarelle et à la gouache par Albert Croquez (1886-1949) en 1929.  

Michael Snijders,

d’après Hieronimus Wierix,

d’après Joris Hœfnagel (1610-1672).

Maître I. A. M. de Zwolle

Orfèvre et graveur des Pays-Bas du Nord dont la signature associe les initiales I. A. ou I. A. M. et une drille ; actif vers 1462-1495 à Gouda et Delft.

             L’année dernière, en réponse à un partisan de la modernité qui eut l’inconscience de mettre en cause l’enseignement de René Guénon sur ce point, un de nos collaborateurs lui avait fait remarquer « que l’âge d’or promis par le progressisme moderne, et malgré d’incessants ajustements, commence à ressembler aujourd’hui de plus en plus à un point d’arrêt de civilisation, voire à l’époque prodromatique de quelque cataclysme. » (Cahiers de l’Unité, p. 111, n° 13, 2019) Cette remarque avait une valeur annonciatrice, puisqu’elle a été attestée quelques mois plus tard par un événement extraordinaire dont l’ampleur n’avait jamais été vue auparavant dans l’histoire du monde.

                     L’apparition d’une pandémie mondialisée que la modernité la plus malpropre a elle-même produite, sans même savoir comment, permettra sans doute aux âmes les plus simples de prendre enfin conscience du caractère illusoire de la puissance du monde moderne, et de la véritable nature de sa science. On notera d’ailleurs que si l’on ignore l’origine exacte de cette pandémie, on peut néanmoins constater que sa diffusion est directement reliée aux structures économiques modernes. La crise actuelle n’est que la manifestation la plus apparente de leur dangerosité intrinsèque. Au nom du progrès, de la fraternité humaine, de l’égalité, de la liberté, ce monde où le faux emprunte la langue du vrai, a institué partout le malheur, l’ignorance, le chaos social, l’instabilité, la confusion, la bêtise, la laideur, la maladie maintenant, et surtout, devant la Mort même, le contraire du Salut pour les populations.

                 Cette pandémie n’est ainsi que le véritable visage, effroyable et mortifère de la modernité en soi, celui qui apparaît quand elle enlève un de ses masques, quoiqu’ils ne fussent trompeurs que pour les malvoyants... La crise actuelle, même si elle ne dure que quelques mois, n’est évidemment qu’un signe précurseur, une de ces « interférences » inattendues, parmi d’autres à venir, qui menace la dérisoire sécurité de cette « vie ordinaire » sur laquelle a reposé jusqu’ici toute l’organisation du monde moderne. Avec ce coup d’arrêt aux déprédations du colosse aux pieds d’argile, on peut désormais envisager plus nettement comment pourront se mettre en place quelques-uns des évènements eschatologiques annoncés par toutes les formes traditionnelles, et dont Guénon a magistralement présenté les lignes directrices et la signification dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps.

                  Il est d’ailleurs significatif d’observer combien les relais officiels et officieux de l’idéologie antitraditionnelle en place ont prévenu plus ou moins discrètement qu’il ne fallait pas voir dans cette pandémie le quelconque avertissement d’un signe des temps. Cela à titre purement préventif parce que presque personne n’y songeait, ou n’osait le dire publiquement, si ce n’est de rares pasteurs protestants et quelques imâms dont les déclarations simplistes leurs firent jouer un rôle inverse à celui qu’ils croyaient tenir, et que la modernité attendait d’eux pour confirmer le ridicule et l’absurdité de cette idée. Il fallait le rappeler aux masses légitimement inquiètes : Dieu n’est pas mort, il n’a jamais existé. Pour les Modernes, l’histoire du monde, comme la vie des êtres humains, n’a ni sens ni finalité, et il n’y a pas de principes immuables qui sont au-delà de toutes les vicissitudes et que nulle catastrophe ne saurait affecter (cf. Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. IX). Ainsi, derrière l’hégémonie économique et son âme damnée, le consumérisme, on l’avoue implicitement : il n’y a que l’ignorance et le nihilisme.

Sous le signe du Lotus et de la Triade

           

           Il est emblématique que cette pandémie provienne d’une ville sans âme, affreuse disons-le, comme le sont la plupart des villes modernes, et qui, bien que chinoise, pourrait être n’importe où. Pourtant, ne faut-il pas voir un signe dans le fait que c’est déjà à Wuhan qu’avait débuté la fin du régime impérial de la Chine traditionnelle ? Et ne fallait-il pas que ce fût à l’endroit où était le commencement que se trouvât le début de la fin ? Comment les Chinois, ceux sous l’emprise de la modernité, c’est-à-dire de cette Chine devenue l’empire du crime, du vol et du mensonge (simulacre d’elle-même qui n’est certainement pas la Chine véritable, à l’instar de la France républicaine qui n’est pas la France véritable, puisque le faux est la marque du monde moderne), peuvent-ils croire qu’ils échapperont toujours au « choc en retour » de leurs exactions anti-traditionnelles, d’abord contre leur propre tradition, puis contre celles de leurs voisins en Mongolie, au Tibet, au Népal et en Inde ? Ceci, on peut également le dire de tous ceux qui sont au service du monde moderne, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident.

              Certes, aux Cahiers, nous avons fait nôtre depuis longtemps cette phrase du rituel de la Hong-houei : « Aujourd’hui nous soulevons la Cité des Saules, pour renverser Ts’ing et restaurer Ming... » Mais si nous sommes partisans des Ming contre les Qing, nous sommes cependant également, par défaut, partisans des Qing contre toutes les formes de la modernité... Bien entendu, cela ne doit pas s’entendre au point de vue politique, mais à la lumière de ce mouvement « qui, comme l’écrivait Pierre Grison, porte les hommes à tenter de rétablir les liens autrefois rompus entre le Ciel et la Terre, la restauration de l’équilibre cosmique ébranlé, le retour de l’être intérieur à sa condition primordiale, à la quête méthodique du Paradis perdu. Le combat sous le signe du Lotus et de la Triade n’a pas pour but premier de renverser les dynasties, mais les obstacles dressés sur le chemin qui conduit à l’immortalité. C’est dans cette perspective, ouverte déjà par René Guénon – et l’on peut dire par lui seul – que se situe notre travail. » Travail qui consiste notamment à maintenir la présence intellectuelle et salvatrice toujours vivante de la Tradition, qu’elle soit de forme religieuse ou non, et qui est le seul recours de ceux qui ne veulent pas se laisser emporter dans les ténèbres extérieures par l’effondrement en marche.

Michel Chodkiewicz (1929-2020)

             Nous avons appris avec tristesse la mort de M. Michel Chodkiewicz survenue le 31 mars de cette année. Nous présentons à sa famille, à ses amis et à ses disciples nos sincères condoléances. Akbarien de première importance, il était parvenu en un tour de force hors du commun, notamment grâce à son livre Le Sceau des saints (1986), à orienter toute l’islamologie française et internationale dans un sens traditionnel. Lecteur qualifié de René Guénon, il fut le plus éminent disciple de Michel Vâlsan. Devenu ensuite Maître d’une voie initiatique, certains le considéraient comme son véritable successeur intellectuel, bien qu’il ne l’eût jamais prétendu. Nous gardons de lui le souvenir lumineux d’une rencontre autrefois à Paris, dans son appartement du IXe arrondissement, en compagnie de son Cheikh syrien. Nous serions heureux de lui rendre hommage, et nous invitons ceux qui le souhaitent à se mettre en rapport avec nous en nous adressant leur contribution.

Studia traditionis

        À l’occasion de ce premier numéro de l’année 2020, pour notre cinquième année de parution qui débute de façon si inhabituelle, il nous a paru nécessaire de publier l’intégralité d’une vaste fresque non pas historique, mais plutôt historiosophique en quelque sorte. On se souvient de ce qu’écrivait René Guénon : « L’histoire, telle qu’elle est enseignée officiellement, s’en tient aux événements extérieurs, qui ne sont que des effets de quelque chose de plus profond, et qu’elle expose d’ailleurs d’une façon tendancieuse, où se retrouve nettement l’influence de tous les préjugés modernes. Il y a même plus que cela : il y a un véritable accaparement des études historiques au profit de certains intérêts de parti, à la fois politiques et religieux. » S’il est vrai qu’il y a une histoire derrière l’histoire, c’est-à-dire une contre-histoire dont l’histoire apparente ne serait que la conséquence, cette étude donne quelques-unes des clefs de sa véritable compréhension, et permet d’y voir enfin un peu plus clair.

              Guénon, qui souhaitait que certains de ses lecteurs s’attachassent à cette question du récit historiographique, avait déjà demandé si la crainte de certaines découvertes ne serait pas une des raisons qui ont fait de la superstition du document écrit la base exclusive de la « méthode historique ». De cette manière l’essentiel échappait nécessairement aux investigations de ceux qui voulaient aller plus loin dans la compréhension. L’avancement du temps a heureusement vu l’apparition de nouveaux documents qui étaient demeurés inconnus et de nouvelles études plus ou moins affranchies des idéologies partisanes. Ils permettent aujourd’hui de fournir des exemples concluants, et même des preuves, de la « dynamique » spéciale de plusieurs volontés diverses ainsi que leurs résultantes. « Dynamique » qui fait apparaître, à l’instar des pièces d’un puzzle enfin réunis, voire des trois parties d’un symbole unique, comment le destin des traditions abrahamiques, souvent perçues de manière soigneusement séparée, se trouve entrelacé et réuni, dans la lumière comme dans l’obscurité.

         Après avoir présenté succinctement le plus important des akbariens du XVIIe siècle, et afin d’éclairer une décision de celui-ci dont la conséquence est venue jusqu’à nous, notre collaborateur expose un des effets majeurs, quoique méconnu, de la rupture occidentale de 1648 : la fin de la fonction katéchontique, d’abord en Occident, puis en Orient. Dans ce texte, la véritable signification de l’énigmatique Coffre d’Héraclius et son lien avec cette fonction sont proposés pour la première fois. En accord avec la doctrine paulinienne de l’Épître aux Thessaloniciens, il est montré l’enchaînement caché des choses où la rupture de 1648 – celle des traités de Westphalie – fut la prémisse à l’apparition publique de la réplique typologique de l’agnus nocens, c’est-à-dire de la figure d’un précurseur préparant les voies du faux Logos, cet inexistant éphémère et sans nom précis, innommable par manque de substance ontologique : « Depuis Dan nous entendons le bruit de la course de ses chevaux ; au hennissement de ses coursiers toute la terre sera épouvantée ; et il viendra, et il dévorera la terre et ce qu’elle renferme, la ville et ceux qui l’habitent. » (Jérémie, VIII, 16) 

            En raison de l’ampleur de cette étude, nous avons été obligés de reporter dans le prochain numéro la suite de l’étude de Mme Jane Clark sur Qûnawî. En revanche, on trouvera ici la suite de l’étude de M. Houberdon sur le symbole des « Deux Arcs ». Nous terminons avec le compte rendu d’un livre fournissant l’exemple d’une société qui procède de principes supra-individuels. En intégrant la connaissance métaphysique des vérités éternelles dans ses formes d’organisation, il est montré qu’elle offre à chacun, selon les diverses natures et possibilités, l’enseignement et les moyens qui permettent de réaliser cette connaissance ou de faire participer à ces vérités. On découvre ainsi l’existence d’une voie initiatique orientale toujours vivante aujourd’hui. C’est sans doute une indication de perspective spirituelle qui est donnée alors à ceux qui veulent se tourner vers l’Orient. 

 

         Dans ces circonstances nouvelles et quelque peu dramatiques, nos pensées vont à nos abonnés d’Italie, d’Espagne et de France, ainsi qu’à tous ceux qui ont gardé malgré tout quelque chose de l’esprit traditionnel. Nous leur rappelons cette phrase d’espoir : « Les exemples du passé, montrent clairement que tout ce qui ne s’appuie que sur le contingent et le transitoire passe fatalement, que toujours le désordre s’efface et l’ordre se restaure finalement, de sorte que, même si le désordre semble parfois triompher, ce triomphe ne saurait être que passager, et d’autant plus éphémère que le désordre aura été plus grand. »

 

 

Julien Arland

Directeur littéraire

 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Éditorial », Cahiers de l’Unité, n° 17, janvier-février-mars, 2020 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2020

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