ÉDITORIAL

ÉDITORIAL René Guénon

Dante et Béatrice devant l'Aigle de justice Giovanni di Paolo

Giovanni di Paolo, Dante et Béatrice devant l’Aigle de Justice, 1450 (Paradiso,  canto XX) 

 
 
Flamboyant Architecture and Medieval Technicality

J.-M. Guillouët, Flamboyant Architecture and Medieval Technicality. The Rise of Artistic Consciousness at the End of Middle Ages (c. 1400 – c. 1530), Brepols, 2019. 

Section de l'église cistercienne d'Altenberg en Westphalie

Section de l’église cistercienne d’Altenberg en Westphalie avec superposition géométrique par Robert Bork (« Dynamic Unfolding and the Conventions of Procedure: Geometric Proportioning Strategies », Gothic Architectural, 2014). Le plan gothique impliquait des conventions de procédure, régissant le déroulement dynamique des étapes géométriques successives. Cette procédure est difficile à saisir avec des mots. Elle produit des formes d’un genre qui diffère qualitativement des conven-tions plus familières de l’ordre architectural dans la conception clas-sique qui gouverne les proportions du bâtiment final. La logique des étapes utilisées dans la création du plan gothique a été largement méconnue depuis la Renaissance, et souvent l’objet de travaux peu fiables.

 
 

 Ars sine scientia nihil

     

        « L’art sans la science n’est rien », rarement adage fut aussi connu que mal compris. C’est le titre que porte l’article d’A. K. Coomarawamy traduit ici par M. Max Dardevet. Il doit sa notoriété au Maître français Jean Mignot, artifex  (1) venu assister les Milanais pour la construction du Duomo, la grande église de Milan. Le chantier de la cathédrale connut des difficultés dès ses débuts en 1386. Pour y remédier les Lombards firent venir plusieurs éminents maîtres constructeurs des cathédrales de France et d’Allemagne, mais les Milanais, rebelles à toutes remarques et à toutes critiques, les congédièrent les uns après les autres. Aspirant à de la nouveauté, ils rebutèrent systématiquement la doctrine traditionnelle des maîtres du Gothique : « La nostra chiesa non richiede cose vecchie ma nuovo » (« Notre église n’a pas besoin de choses anciennes, mais nouvelles. ») (2)

         La raison principale de leur résistance acharnée au point de vue strictement traditionnel exposé par les maîtres qu’ils avaient pourtant sollicités, n’était pas tant leur ignorance que leur propre science de la construction. Du haut moyen âge à la Renaissance, les Lombards étaient réputés pour leur art de bâtir. Leur confiance en eux et en lui était telle qu’ils en vinrent même, afin d’écarter le point de vue contraire formulé par Mignot, à affirmer par exemple que « les arcs en ogive n’exercent pas de poussée sur les contreforts » !

      C’est une erreur de croire que l’architecte médiéval ne serait que celui qui maîtrise les problèmes « d’ingénierie », et qu’il lui faudrait avant tout connaître notamment les « échafaudages nécessaires à la pose des pierres et des voûtes, ainsi que les engins de levage indispensables », et être « un appareilleur (tailleur de pierre élaborant les gabarits) ou un charpentier ». Tout cela, les Milanais le savaient, et les maîtres du Gothique de France et d’Allemagne aussi, comme le montre par exemple le Carnet de Villard de Honnecourt, mais ce n’était qu’une science d’applications pratiques. Cette science des techniques de la construction les empêchait d’en voir une autre, à savoir la seule vraie science qui est celle des Principes, et qui est exprimée dans l’architecture par la doctrine traditionnelle de la géométrie. Les Milanais le confessèrent d’ailleurs ouvertement quand ils déclarèrent que « la science de la géométrie ne devrait pas avoir sa place dans ces matières puisque la science est une chose et l’art une autre. »

       Pour sa part, à la suite d’une controverse avec le Conseil des bâtisseurs milanais, Mignot laissait entendre que c’est précisément par ignorance de cette véritable science que le Conseil des constructeurs méconnaissait la très grande poussée et le poids d’un arc brisé ou d’une voûte. Sans cette science, répliquait-il en 1399 à Milan, l’art n’est rien. Ars sine scientia nihil. Il ne parlait pas, bien sûr, d’« art » au sens moderne du terme, mais au sens traditionnel. Ce qu’il affirmait était que la maîtrise technique de la construction est sans valeur si les principes géométriques supérieurs ne sont pas employés.

           Certes, l’édifice commencé à la fin du XIVe siècle ne fut terminé qu’au milieu du XXe siècle, mais un argument a parlé en faveur des Milanais : l’église a été construite selon leurs plans, et elle est encore debout, même si des erreurs dans la construction d’origine ont sérieusement ébranlé la stabilité des quatre piliers qui soutiennent la tour-lanterne, et que de nombreuses restaurations ont été régulièrement nécessaires. Toutefois, malgré la science des maîtres de France et d’Allemagne, la cathédrale semble témoigner, comme le prétendaient les Milanais, que scientia sine arte nihil est, « la science sans l’art n’est rien ».

           Pourtant, et tout le problème est là en quelque sorte, même en ayant raison les Milanais avaient tort : la cathédrale actuelle, compromis entre scientia et ars, n’est qu’une imitation imparfaite de la cathédrale idéale envisagée par la scientia. À propos de son style, on a parlé d’« une idée “gothique” colossale et fantasmagorique toujours réinterprétée. » En réalité, selon les normes pythagoriciennes de la Maçonnerie opérative, l’incohérence de la triangulation de la cathédrale actuelle, c’est-à-dire de ses proportions, est non seulement fausse, mais la rend aussi disharmonieuse. Ce que les bâtisseurs milanais ont donc montré, à l’aube des temps modernes, c’est la voie où le monde moderne tout entier allait s’engager, une voie où les moyens subvertissent la fin. En rejetant la science traditionnelle, on finit aussi par rejeter l’art véritable, en perdant l’un, on perd l’autre. 

         La scientia de l’artifex traditionnel n’était pas celle de l’ingénieur moderne, mais une discipline de plus grande envergure, même si elle était moins efficace dans la pratique. Pour l’essentiel, elle reposait sur l’adoption de certaines formules auxquelles tout le caractère structurel et formel d’un bâtiment devait se conformer. La fonction principale de ces formules géométriques était d’établir des figures idéales pour l’ensemble qui se reflétaient dans des relations cohérentes avec toutes les parties de la cathédrale (3). La scientia geometriæ était une doctrine de ces relations dont l’interconnexion était le symbole de la stabilité structurelle. C’était une méthode organique où un élément donné n’avait pas d’existence autonome, mais ne prenait sa forme qu’en vertu de son association logique à l’ensemble (4). C’est ce que Coomaraswamy aborde dans son article en rappelant que la scientia doit s’étendre également à la littérature, à la musique et à la peinture. En d’autres termes, l’art sans doctrine n’est rien.

 

Portrait du kabbaliste en jeune homme : comte Joseph Emmanuel Waldstein et son entourage

 

          Dans le prolongement de ses travaux en cours sur les études akbariennes en Occident, M. S. Ibranoff et sa collaboratrice Mme Marie-Sixtine Hucher, nous offrent la traduction d’une remarquable étude de M. Pawel Maciejko de l’université de Baltimore. C’est une recherche qui débute à partir de détails étranges figurant dans un tableau représentant un aristocrate dans le château de Dux en Tchéquie, château dont le nom allemand, n’est pas sans évoquer à la fois le « messo di Dio » de Dante (Purgatorio, XXXIII) et le « novus DVX », l’Empereur des Derniers Jours des prédictions franciscaines. Cependant, ici, comme on le verra, il s’agit d’une fonction symétriquement inverse qui est celle d’un des « Pôles » de la « sainteté à rebours » (5). La marque de son influence à travers ce tableau en Bohême atteste de sa présence secrète dans le Christianisme en Occident. Tout le monde ayant désormais entendu le premier galop du Cheval Pâle, et continuant même de l’entendre, on conviendra qu’il y a peut-être dans cette étude une certaine actualité. 

 

Le symbolisme ésotérique du Coran dans un traité de Soufisme

 

       De son côté, M. Jean-François Houberdon propose une traduction de la première partie du chapitre 41 de L’Homme universel de Jîlî, auteur bien connu de tous les familiers de l’école akbarienne. C’est une interprétation ésotérique du symbolisme utilisé dans le Coran. Au point de vue initiatique, son intérêt va de soi puisque, comme le dit l’auteur : « C’est toi-même qui est visé par toutes ces expressions symboliques », et « c’est toi qui les contient toutes dans ta propre personnalité » ; indication, voire méthode, qui peut évidemment être appliquée aux textes sacrés de toutes les formes traditionnelles. M. Houberdon termine sa traduction par des remarques complémentaires sur Jîlî et l’Hindouisme. En revenant également sur l’importance de la lecture de l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, il complète aussi l’article en cours sur les études akbariennes en Occident publié dans le n° 17 de nos Cahiers.

 

Retour au pays des ombres : Jean Borella et le borellisme

 

       La radicalité de l’enseignement traditionnel formulé par René Guénon est bien connue, en revanche son caractère proprement christique ne l’était pas. La parution d’un livre de M. Jean Borella fournit à M. Ibranoff l’occasion de le mettre au jour. Si cette radicalité n’a pas toujours été bien comprise et acceptée par certains de ses amis de son vivant ni par une partie de ses lecteurs encore aujourd’hui, c’est par une conséquence de leur ignorance des exigences requises pour approcher la nature véritable du cœur vivant de toute tradition. Cette mise en lumière par notre collaborateur fait ainsi apparaître en même temps que la critique de l’œuvre de Guénon revient à s’exprimer contre soi-même plutôt que contre lui.

Shrî Krishna et le Krishnaïsme

 

           On trouvera encore dans cette livraison la suite du texte de M. Benoît Gorlich sur Shrî Krishna, le grand avatâra divin. Il y expose notamment la doctrine du rasa dans le Krishnaïsme. Un des sens de cette notion de rasa correspond à celle de « suc » dans la langue française, qui peut donc désigner ce que l’on peut « tirer » d’une chose, à savoir sa « quintessence ». Cet aspect intéressera les lecteurs d’esprit traditionnel à plusieurs titres, et notamment parce qu’elle correspond à la « substantifique moelle » dont Rabelais dit qu’elle pourra être absorbée en rompant l’os des apparences par une « méditation fréquente ». Il ajoute qu’il espère que « cette lecture nous rende avisé et vertueux ». Ce qui s’entend pour ses propres œuvres bien entendu, mais aussi pour tout texte traditionnel dont il faut percer l’écorce afin d’en découvrir la véritable signification. Ce qui vaut aussi pour la plupart des livres sachant que tout lecteur qualifié de l’œuvre de Guénon est naturellement un « abstracteur de quintessence », c’est-à-dire en mesure de tirer le meilleur de chacun d’eux. Ce qui conduit à ne s’attacher qu’au bien, et corrige l’opinion erronée de ceux qui s’interdiraient, par un scrupule traditionnel mal placé et qui n’est admissible que pour les esprits limités, la lecture de nombreux ouvrages au prétexte que leurs auteurs seraient des profanes. Ce qui répond également à l’éventuel reproche, non moins sot, de ceux qui considèreraient comme trop large la variété des références dans les articles des Cahiers de l’Unité.  

 

Les Arcanes du Coran

 

       On pourra lire finalement un compte rendu de M. Luc Desfontaines. Après avoir montré l’inanité, quand ce n’est pas l’insanité, de certains travaux des orientalistes, et leur volonté antitraditionnelle, il aborde maintenant, comme dans le précédent numéro, des ouvrages d’un caractère plus positif au sujet de l’étude du Livre sacré de la tradition islamique. On ne s’éloigne pas de ce que nous disions à l’instant au sujet de la « substantifique moelle » puisque le titre des livres qu’il présente parle de lui-même pour en témoigner : Les Arcanes du Coran. Il s’agit d’un ambitieux projet d’exégèse du Coran en dix-sept volumes, dont huit sont déjà parus. S’agissant d’une œuvre s’accomplissant dans un esprit traditionnel par un arabisant, lecteur de René Guénon et de Michel Vâlsan, on ne s’étonnera donc pas que personne n’en parle ni qu’il revienne aux Cahiers d’être sans doute les premiers à en faire l’éloge.

        À propos de la rubrique « Miroir des textes », nous voudrions faire une mise au point. Nous souhaitons préciser qu’il ne nous intéresse pas d’être seulement de simples « passeurs ». En effet, certains livres inspirent parfois à celui qui en rédige le compte rendu des développements qui ne s’y trouvent pas. Il s’agit alors plutôt d’une étude qui prend ainsi l’ouvrage comme base ou point de départ. Nous comprenons qu’une telle pratique puisse être déconcertante pour l’auteur concerné, mais c’est un effet induit par la richesse même des doctrines traditionnelles. Ce choix, qui n’a d’ailleurs rien de systématique, est tout au bénéfice de l’auteur quand nous soutenons son travail. Il démontre le caractère fécond de son œuvre.

Julien Arland

Directeur littéraire

 

1. Cf. Le maître d’œuvre français de l’église collégiale de Saint-Pierre de Wimpfen im Tal dans le Bade-Wurtemberg dont la construction débuta en 1269 est désigné comme « peritissimus in architectoria arte latomus » (« maçon très expérimenté dans l’art architectural »). Sur la désignation de l’architecte en cette période, cf. Marcel Aubert, « La construction au Moyen Âge [Suite. L’architecte] », Bulletin Monumental, t. 119, n° 1, 1961. Voir aussi, Henry Soulard, « Les signes lapidaires des constructeurs de cathédrales eu égard aux vues de Pythagore et Platon sur le Nombre d’or », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, n° 2, juin 1967.

2. Annali, I, 224 (15 mai 1401). L’édition en huit volumes des archives de la cathédrale, publiée sous le titre : Annali della fabbrica del Duomo di Milano dall’origine fino al presente, Milan, 1877-1885, met à disposition une richesse documentaire presque unique dans les études d’architecture médiévale.

3. M. Robert Bork a montré que les plans architecturaux du gothique rhénan étaient développés à partir de dessins de construction reposant sur des combinaisons géométriques d’octogones et de cercles. (Cf. « Stacking and ‘Octature’ in the Geometry of Cologne Plan F », The Year 1300 and the Creation of a New European Architecture 2007, Turnhout, 2007 ; R. Bork, The Geometry of Creation: Architectural Drawing and the Dynamics of Gothic Design, Farnham, 2011)

 

4. Cf. James S. Ackerman, « “Ars Sine Scientia Nihil Est” Gothic Theory of Architecture at the Cathedral of Milan », The Art Bulletin, vol. 31, n° 2, juin 1949. M. Ackerman a relevé qu’au caractère platonicien (ou pythagoricien) de la position de Mignot, les Milanais opposent des citations d’Aristote.

 

5. Les « Pôles » de cette « sainteté à rebours sont au nombre de vingt-sept dont quatre femmes, leur sceau est l’Antéchrist. (Cf. Michel Chodkiewicz, Le Sceau des saints, p. 36, n. 2, Paris, 1986) 

Représentation médiévale. Vertu brandissant un miroir tourné vers l’extérieur.

L’épilénie ou ode bacchique

L’épilénie ou ode bacchique que chante la prêtresse Bacbec pour recueillir le mot de la Dive Bouteille. La mention du vin blanc et du vin rouge est une allusion aux petits et aux grands mystères dont ces couleurs sont les symboles.

La vision de l'univers et de son principe par saint Benoît Roger de Waltham

La vision de l’univers et de son Principe par saint Benoît (Compilation de manuscrits par Roger de Waltham, XIVe siècle)

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les cathédrales retracées pierre bellenguez
chartres titus burckhardt
gothic architecture paul frankl
 
 
 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Éditorial », Cahiers de l’Unité, n° 21, janvier-février-mars, 2021 (en ligne).

 

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