ÉDITORIAL

ÉDITORIAL René Guénon

Shiva Vishvarûpa

Shiva Vishvarûpa

 
 
Yajña ou Yagya sacrifice du feu

Les rites annuels des Maçons opératifs

     

        M. Pierre Notuma reprend ici son excellent travail de traductions annotées des extraits de la correspondance de Clement Stretton parus autrefois dans le Speculative Mason. Dans le numéro d’avril 1949 de la revue anglaise, il avait été publié une description des rites célébrés annuellement par la Maçonnerie opérative pour commémorer la fondation du Temple de Salomon (1), description que Guénon avait qualifiée de « très intéressante » dans les Études Traditionnelles d’octobre-novembre 1949. C’est une étude sur la signification de ces rites, tels qu’ils apparaissent dans la correspondance de Stretton, que donne M. C. Debenham dans sa présentation. Si elle rappelle que ce rituel annuel de fondation de la Guilde des Maçons opératifs est celui du Temple de Jérusalem, elle précise que c’est en réalité un rituel ancien spécifiquement maçonnique. Il remonte à une très haute antiquité et il est présent, sous diverses formes, dans toutes les traditions des peuples bâtisseurs. 

         Si ce travail intéressera au premier chef les Maçons d’esprit traditionnel, il retiendra tout autant l’attention des autres lecteurs. La raison en est que, comme le signale notre collaborateur, M. C. Debenham était une lectrice attentive de René Guénon et avait une connaissance approfondie de son œuvre. Ayant tiré profit de son enseignement selon lequel tout sacrifice rituel doit être regardé comme une image du premier sacrifice cosmogonique, c’est-à-dire celui de l’ « Homme Universel », l’Adam Qadmon de la tradition hébraïque ou le Purusha de la tradition vêdique (2), elle établit de féconds rapprochements avec l’Hindouisme. C’est René Guénon qui avait ouvert cette voie, en raison de son caractère plus particulièrement explicite, pour éclairer la signification de certains rites de la Maçonnerie. Au regard de la position axiale de l’Hindouisme au sein des formes traditionnelles, il ne serait pas inutile que d’autres aillent maintenant plus loin encore dans cette perspective herméneutique.

 

Les Signes de l’Heure

 

      Avec la belle traduction annotée de M. Houberdon, il est encore question de Jérusalem. Ainsi qu’il nous le rappelle, la Ville sainte est une image du « Cœur du Monde » et du « Centre suprême » de la Tradition primordiale pour les traditions sémitiques. Pour celles-ci, elle représente aussi le centre de l’état humain ou de l’état primordial, qui reste inaccessible à celui qui n’est pas parvenu au terme des «petits mystères». Avec la traduction de ce chapitre notre collaborateur offre un exemple remarquable de la riche et précise dramaturgie eschatologique de l’ésotérisme islamique. On s’étonne qu’il ait fallu attendre si longtemps pour que l’Occident en prenne enfin connaissance. 

Purusha-sûkta

           L’étude de A. K. Coomaraswamy a pour point de départ la signification du mot sanscrit dashângulam présent à la fin des deux premiers versets de l’« Hymne à l’Homme Universel », le Purusha-sûkta, qui figure dans le Rig-vêda. Cet hymne décrit l’unité spirituelle de l’univers représentée par le corps cosmique du Purusha primordial dont le sacrifice, permettant le passage de l’unité à la multiplicité, est à l’origine de la manifestation. Ce Purusha est identique à Prajâpati, le « Seigneur des êtres produits », ceux-ci étant tous issus de lui-même et,  par conséquent, regardés en un certain sens comme sa « progéniture » ; il est aussi Vishwakarmâ, c’est-à-dire le « Grand Architecte de l’Univers », et, sous ce rapport, c’est lui-même qui accomplit le sacrifice en même temps qu’il en est la victime. On retrouve ici un aspect du même sujet abordé par M. C. Debenham.

 

L’Europe des Ténèbres

 

          Ce n’est pas pour rien que nombre de nos contemporains en appellent à tout propos aux « Lumières ». En effet, le XVIIIe siècle fut la matrice de la modernité. Ce ne fut pourtant pas le « Siècle des Lumières », mais bien celui des Ténèbres, celles qui s’étendirent sur le monde pour le corrompre, siècle qui se perpétue de nos jours comme une tumeur maligne. Pour sa présentation du XVIIIe siècle, afin d’introduire ses remarques additionnelles à l’étude M. Maciejko parue dans les deux précédents numéros, M. Ibranoff, nous invite à redécouvrir cet immense historien que fut Paul Hazard. Notre collaborateur pense publier la suite de son étude sur le livre de M. Jean Borella dans la prochaine livraison, et la suite de son étude sur le XVIIIe siècle dans le premier numéro de l’année 2022. 

Julien Arland

Directeur littéraire

 

1. Aucun de nos collaborateurs n’est en possession du numéro d’avril 1949 du Speculative Mason. C’est la raison pour laquelle la traduction de l’étude à laquelle il est fait référence ici et dans la première note de « La Fondation du Saint Temple » n’a pas été publiée en premier lieu. Si un de nos lecteurs y a accès, nous lui serions reconnaissant de bien vouloir nous en adresser une copie par courriel afin qu’elle puisse être traduite et publiée dans un prochain numéro.

2. Il est l’Insân al-Kâmil, synthèse universelle des Noms divins et des Attributs dont parle l’ésotérisme islamique, qui a son reflet dans l’Insân as-saghîr, le microcosme, lequel contient toutes les Réalités (haqa‘îq) du macrocosme selon la formule : « Le Monde est un Grand Homme et l’Homme un petit Monde » (al-kawnun ‘insânun kabîrun wa-l-‘insânu kawnu saghîr).

 
Adam Qadmon Kabbale

Dans la Kabbale hébraïque, c’est de la fragmentation du corps de l’Adam Qadmon qu’a été formé l’Univers avec tous les êtres qu’il contient, de sorte que ceux-ci sont comme des parcelles de ce corps, et que leur « réintégration » dans l’unité apparaît comme la reconstitution même de l’Adam Qadmon, qui est l’«Homme Universel ».

Yajña ou Yagya, Sacrifice du Feu à Batuk Bhairav. Tout sacrifice rituel est une image du premier sacrifice cosmogonique. (Inde du Nord, 2021) © DR

 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Éditorial », Cahiers de l’Unité, n° 23, juillet-août-septembre, 2021 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2021