ÉDITORIAL

ÉDITORIAL René Guénon

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décoration islamique

           À partir des années 1930, et durant tout le XXe siècle, Srî Aurobindo (1872-1950), de son vivant et après sa mort, a bénéficié en Occident, et spécialement en France, d’une large notoriété chez tous ceux qui étaient intéressés par la spiritualité hindoue. Jean Herbert a fait connaître ses écrits en France, notamment par des traductions ; René Guénon a conseillé la lecture de ses ouvrages ; Mircea Eliade l’admirait ; de nombreux écrivains et des journalistes le mentionnèrent avec enthousiasme. Pour beaucoup, il était l’incarnation du sage de cet Orient dont la tradition hindoue est une des expressions les plus vénérables

         Comme tous ses lecteurs attentifs l’auront remarqué, si Guénon avait trouvé importants certains textes d’Aurobindo, comme par exemple celui éclaircissant les difficultés qui peuvent se présenter au cours du travail de réalisattion et sur le moyen de les surmonter, il constata néanmoins une dégradation dans un sens moderniste des idées et de leur formulation. Dès 1931, dans une lettre du 4 juin, il mettait en cause le rôle de son entourage dans ce qui était publié sous sa signature. S’il formula de plus en plus de réserves sur les activités de son ashram, il se garda cependant toujours d’impliquer Srî Aurobindo lui-même. Il le ménagea constamment, et même le défendit, en prenant « soin de donner une interprétation favorable de certaines choses qui peuvent prêter à objection si on les prend trop à la lettre ». À cet intérêt et à cette estime, voire à cette volonté protectrice, s’ajoutait une interrogation qui s’exprima dans une lettre du 4 décembre 1938 : « Je suis un peu embarrassé pour vous parler d’Aurobindo, parce qu’il y a toujours eu pour moi une lacune, si je puis dire, entre les deux parties de sa vie : celle où il était en quelque sorte le lieutenant de Tilak dans la lutte anti-anglaise, et celle-là où, après s’être réfugié à Pondichéry pour cette raison même, il est devenu ce qu’il est maintenant ; je n’ai jamais eu l’occasion de savoir au juste comment s’était produite cette transformation. »

        La parution cette année d’un ouvrage dédié à Srî Aurobindo a donné l’occasion à notre collaborateur, M. Benoît Gorlich, de fournir la réponse à cette question, ainsi qu’à d’autres restées en suspens jusqu’ici. Celles-ci sont proposées dans une remarquable étude d’ensemble qui sera publiée en deux parties. Pour la première fois, un travail consacré à Srî Aurobindo est effectué dans un esprit strictement traditionnel. Il devrait participer à mettre fin à la plupart des ambiguïtés qui subsistent. Dans la partie présentée aujourd’hui, M. Gorlich retrace la vie de Srî Aurobindo en traitant de son passage de la politique à la vie spirituelle. Ce qui offre un éclairage quelque peu nouveau sur l’histoire de l’indépendance de l’Inde, et apporte d’utiles rectifications sur certains de ses protagonistes, surtout à propos de Gandhi. Certains pourront ainsi peut-être enfin comprendre qu’il ne fut jamais un représentant de l’Hindouisme authentique.

       Les réponses de Srî Ramana Maharshi sur l’enseignement de Srî Aurobindo sont une pièce inédite en langue française qui s’ajoute à ce dossier. 

         À la suite, nos lecteurs trouveront la seconde partie de la traduction de M. Max Dardevet sur l’Hymne à l’Homme Universel par A. K. Coomaraswamy.  

       Après la précieuse introduction de M. C. Debenham, parue dans le numéro précédent, M. Pierre Notuma nous donne maintenant la traduction, richement annotée, des extraits de la correspondance de Clement Stretton sur les rites de la fondation du Saint Temple dans la Maçonnerie Opérative.

         Le compte rendu de M. Stanislas Ibranoff, à la fin de ce numéro, souligne la dimension spirituelle si mal connue en Occident du Prophète de l’Islam. Sa mention de la « foi » islamique nous ramène indirectement à Srî Aurobindo, puisqu’en rendant compte d’un de ses livres, Guénon faisait une remarque applicable à tout le domaine traditionnel, à savoir que la « foi », nécessaire à tout travail de réalisation spirituelle, est tout autre chose qu’une simple « croyance », contrairement à ce que pense trop souvent les Occidentaux, et implique une adhésion ferme et invariable de l’être tout entier. « De là, ajoutait-il, l’insuffisance de simples théories, qui ne requièrent qu’une adhésion exclusivement mentale. »

          Avec cette livraison des Cahiers s’achève une année qui fut sans doute plus ou moins difficile pour chacun. Ce sont d’ailleurs les aléas des circonstances qui ont obligé certains collaborateurs à repousser à de prochains numéros la suite de leurs études en cours. À propos de la crise que nous traversons depuis presque deux ans maintenant, rappelons que toute l’époque moderne représente elle-même dans l’histoire de l’humanité, et ainsi que R. Guénon l’a montré dans Le Règne de la Quantité, une période de crise par son anormalité au regard du point de vue traditionnel. La pandémie mondiale est donc une crise dans la crise, et ce n’est certainement pas la première ni la dernière. Un monde anormal génère toujours des choses de plus en plus anormales qui en accélèrent le développement et en augmentent la nature critique globale. Cependant, comme toute phase lorsqu’elle a atteint son paroxysme, cette crise dans la crise doit aboutir à un dénouement. La descente cyclique n’étant ni rectiligne ni uniforme, mais ondulatoire et diverse, ce dénouement peut être favorable ou défavorable. Toutefois, certains indices permettent de penser qu’une grande partie de l’humanité s’achemine vers une dystopie qui n’a rien de fictionnel. Parmi les signes qui l’indiquent, celui que chacun peut voir est la dévastation du monde, sachant qu’elle ne fait que refléter le délabrement intérieur des êtres. L’homme étant au centre de la Création, c’est la conséquence de son éloignement du Principe de manière sans cesse aggravée.

     Il est d’observation courante que les situations de crises révèlent toujours le véritable caractère des individus : courageux ou timorés devant le danger, mesquin ou généreux devant la dépense, persévérant ou velléitaire devant l’effort, etc. Quand la crise est générale, ces situations mettent au jour celui des nations et de ceux qui les gouvernent. En Occident, ces derniers, dans leur façon de réagir à la crise pandémique, ont ainsi dit beaucoup sur eux-mêmes, mais si les dirigeants agissent, ce ne sont pas eux qui décident réellement, contrairement à ce qu’imaginent les naïfs et les ignorants, et même souvent les gouvernants eux-mêmes. En effet, la relative uniformité des réactions face à la pandémie mondiale ne relève pas seulement d’une sorte de logique naturelle ou d’un mimétisme grégaire des dirigeants, mais des préconisations d’un tout petit nombre de grands cabinets de conseil, ou disons plutôt de Consulting puisqu’ils sont américains. Ils ont notamment pour activité de fournir aux dirigeants d’entreprises et aux gouvernements de nombreux pays des solutions axiomatisées et immédiatement opérationnelles. Ce n’est pas étonnant : ils prétendent détenir la science universelle des décisions stratégiques et du management. Leur importance et leur rôle sont d’ordre mondial (1). Le plus important d’entre eux dispose de cent-trente agences réparties dans soixante-cinq pays et comptant trente-mille salariés dont dix-huit-mille consultants de cent-quarante nationalités différentes, issus des grandes écoles les plus prestigieuses. Il intervient aussi bien en République Populaire de Chine qu’en Europe et ailleurs. En France, par exemple, comme dans bien d’autres pays, ce qui explique l’uniformité que nous évoquions, il est à l’origine de la façon de gérer la pandémie et les campagnes d’injections (2). On peut mesurer l’emprise de sa domination en constatant que personne aujourd’hui ne paraît plus capable de penser un autre modèle que celui qu’il a établi pour lutter contre la pandémie. 

         Ceux qui s’inquiètent du rôle de ce Cabinet dans leur pays ne saisissent pas clairement ce que cela implique. Ils se focalisent principalement, de manière inutile à notre avis, sur le montant des rétributions qui lui sont versées. En réalité, ce qui est véritablement important ce sont les orientations sociétales dans le monde entier qui peuvent découler des décisions qui sont ainsi suivies. Nous ne pouvons pas ici tirer plus avant le fil noir de cette pelote ténébreuse pour montrer où elle conduit, mais ceux qui voudraient le faire en France pourront commencer en lisant le rapport N° 673 d’information sénatoriale à la prospective du 3 juin 2021 (3). On serait tenté d’accuser les trois sénateurs signataires d’avoir fait preuve d’une extraordinaire inconscience, sinon d’une bêtise puissamment dangereuse, mais comme ils ne sont que les instruments de la mentalité spéciale à l’origine du « règne de la quantité », ce ne serait qu’une critique vaine et stérile. S’il est toujours utile de dénoncer les erreurs, il convient surtout de les expliquer, ce qui demanderait d’y consacrer une étude.

         

      À l’occasion de la fin de cette sixième année de parution, nous voulons remercier tous nos collaborateurs et tous nos abonnés de France, d’Italie, d’Espagne, de Suisse, d’Allemagne, et du Canada, les anciens pour leur fidélité, et particulièrement ceux qui ont contribué à apporter libéralement leur soutien financier depuis le début, et les nouveaux dont le nombre a doublé cette année. Nous remercions également tous les acheteurs de la revue ou des recueils annuels. Sans eux, cette revue n’existerait plus. Nous souhaitons à tous de bonnes fêtes de fin d’année, pour autant que la situation le permette. 

Julien Arland

Directeur littéraire

 

1. Cf. Marie-Laure Djelic, « L’arbre banian de la mondialisation », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 151-152, 2004.

2. Cf. l’article de François Krug, Le Monde, 5 février 2021.

3. Cf. rapport N° 673 d’information sénatoriale à la prospective du 3 juin 2021.

 
 
 
Apocalypse – 14e s - Les 4 coureurs - le 4e : squelette montant un lion
 
 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Éditorial », Cahiers de l’Unité, n° 24, octobre-novembre-décembre, 2021 (en ligne).

 

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