Encyclopédie des mystiques rhénans d’Eckhart à Nicolas de Cues

Sous la direction de Marie-Anne Vannier, Walter Andréas Euler, Klaus Reinhardt et Harald Schwaetzer.

Éditions du Cerf, Paris, 2011.

 

 

Compte rendu 

       Cet ouvrage prend sa place dans les travaux réunis sous le titre de L’apogée de la théologie mystique de l’Église d’Occident dont nous avons parlé dans le compte rendu précédent, et a d'ailleurs été établi avec les mêmes directeurs. 

        « Le but de cette Encyclopédie est de donner pour la première fois, un panorama d’ensemble des mystiques rhénans ainsi que de l’œuvre de Nicolas de Cues, qui est un pionnier de l’humanisme de la Renaissance » (p. 13).

         À elle seule cette phrase introductive résume les aspects positifs et les limites éventuelles d’une telle entreprise. L’avantage de l’ouvrage tient à la richesse des données qui nous sont offertes par une centaine de collaborateurs nous éclairant sur tout ce qui a un lien avec la spiritualité rhénane, aux points de vue géographique , historique, sociologique, doctrinal, etc. Le désavantage, c’est que contrairement à l’Anthologie des mystiques rhénans, nous n’avons plus affaire principalement aux textes des maîtres, mais, la plupart du temps, à des études de “spécialistes” qui peuvent être amenés à “interpréter” les sujets selon leurs conceptions individuelles. Ainsi trouvons-nous déplacé de présenter dès l’abord Nicolas de Cues comme “un pionnier de l’humanisme de la Renaissance”, alors que l’on peut, avec beaucoup plus de raisons, affirmer qu’il fut l’un des derniers maîtres intellectuels du Moyen-Âge. S’il semble avoir pris en compte certains éléments qui annoncent la Renaissance – d’ailleurs assez secondaires sur le plan doctrinal –, il l’a fait à partir du point de vue du métaphysicien, et dans un but d’adaptation traditionnelle orthodoxe (1). Il faudra une autre occasion pour développer cette question qui met en cause la manie de certains intellectuels de se sentir obligés de payer leur tribut à l’idole du “progrès”, et à rechercher à toutes époques des prémisses de ce qui leur apparaît comme une évolution positive.

             Cette Encyclopédie deviendra peut-être le pivot autour duquel tournera une grande partie des études futures sur la spiritualité rhénane. Bien que certains noms de spécialistes ne figurent pas parmi les collaborateurs de l’ouvrage, ce dernier deviendra sûrement une référence pour tous ceux qui voudront avoir un rapide aperçu de certains sujets faisant eux-mêmes l’objet d’ouvrages spécifiques, comme cela a déjà commencé. Parmi les points forts de cette Encyclopédie il y a le fait qu’elle réunit les compétences internationales, qu’elle offre une impressionnante bibliographie, qu’elle fait le point sur les ressources historiques et, sur le plan doctrinal, qu’on peut avoir, grâce à elle, une vue synthétique des sujets traités. La disparité des travaux sur les maîtres rhénans avait fait naître, en effet, de grandes divergences sur l’appréciation de leurs positions doctrinales, les uns par rapport aux autres, et à l’intérieur de l’œuvre d’un même auteur ; un ouvrage comme l’Encyclopédie nous permet d’avoir une vision plus synthétique à cet égard.

             La plupart des auteurs sont des experts, et le fait qu’ils constituent une sorte de groupe de travail permanent donne une impression de cohésion d’ensemble, malgré quelques dissonances. Il est impossible de donner ne serait-ce qu’un aperçu des sujets traités, et nous nous en tiendrons à une appréciation positive globale qui vaut conseil de lecture pour ceux que ces questions intéressent.

        Cependant, comme nous l’avons annoncé plus haut, quelques auteurs, selon nous, manquent de discrimination et parfois de connaissance. Il faut dénoncer ces interprétations trop superficielles sur lesquelles nous avons attiré l’attention dans notre compte rendu précédent. Cette vision quasi “formaliste” veut que l’on établisse un rapport direct – ou indirect dans certains cas – entre deux doctrines sous le prétexte qu’elles ont une certaine “ressemblance” dans les termes ou l’expression générale. On construit ainsi des “affinités” qui sont non seulement fausses, mais, n’hésitons pas à le dire : franchement dangereuses. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’avec les œuvres des maîtres spirituels nous ne sommes plus fondamentalement dans le domaine de la “pensée”, de la seule connaissance “mentale” ou “rationnelle”. La lecture des grandes autorités rhénanes le montre à chaque page ; elle “engage” celui qui y est sensible dans une voie spirituelle authentique. Il n’est pas question, par conséquent, que cette orientation se fasse à la légère, même sous le rapport de l’étude théorique. C’est ainsi qu’il faut être très prudent quand il s’agit, par exemple, de comparer les idées de Maître Eckhart avec celles de philosophes comme Hegel ou Heidegger (pp. 553-558). On a d’un côté un homme de réalisation spirituelle qui, “d’en haut”, utilise la raison pour tenter de traduire en langage humain son expérience ineffable, et d’un autre, des “penseurs” qui, “d’en bas”, se débattent avec des concepts personnels pour tenter de donner une explication à la complexité de la réalité, dans la mesure de ce qu’ils en perçoivent. Il est curieux de constater que lorsqu’il s’agit, à juste titre, de dénoncer les récupérations d’Eckhart par l’idéologie nazie on soit aussi clairvoyant, et que l’on devienne aveugle lorsqu’il faudrait appliquer la même méthode pour la philosophie moderne et la psychanalyse. Sur ce dernier point, d’ailleurs, les articles de l’Encyclopédie consacrés à C. G. Jung et J. Lacan atteignent un sommet dans l’incompréhension. On ne peut ressentir qu’un profond malaise lorsqu’on voit comparer la métaphysique des grands maîtres de la Non-Dualité ayant réalisé la Réalité sublime avec les théories de psychanalystes dont l’objet d’“étude” se cantonne dans les bas-fonds de la psyché. De même, essayer d’expliquer par Eckhart l’œuvre du peintre Vassily Kandinski relève du grotesque (pp. 686-689) ; ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres, car il y a çà et là, dans cet ouvrage, bien des articles ambigus qui n’ont pas leur place ici.

          Dans un autre ordre d’idées, mais qui reste sur le thème de la comparaison, l’article sur l’Hindouisme visant à montrer les ressemblances et les différences entre Eckhart et Shankarâchârya, révèle un manque de maîtrise. Il contient certains éléments corrects, mais, dans l’ensemble, l’auteur n’a pas puisé aux bonnes sources, et son évaluation de la doctrine du maître vêdantin est tout à fait insuffisante. On peut s’étonner aussi de ne pas trouver dans les pages de cette Encyclopédie une entrée sur Ibn Arabî. Pourtant, Michel Chodkiewicz, dans la revue  Mémoire dominicaine (n° 15, 2001) avait écrit un article intéressant à ce propos (Maître Eckhart et Ibn Arabî). Ainsi, une vision moins “formaliste” des œuvres des Rhénans manque incontestablement. 

               René Guénon n’a presque pas évoqué Eckhart qu’il a connu sur le tard. Ce n’est que par sa correspondance qu’on apprend la grande considération qu’il avait pour lui (2). Pourtant, une comparaison sur le fond et la forme entre l’œuvre de Guénon et celles des maîtres rhénans, d’Eckhart à Nicolas de Cues, montre l’extraordinaire affinité doctrinale qu’il y a entre eux. D’une manière générale, on constate, une fois de plus, que l’œuvre de René Guénon est une clé de compréhension de tout le domaine traditionnel ; lorsqu’on ne s’en sert pas, tout devient plus flou et plus compliqué. C’est donc à ceux qui sont persuadés de l’utilité de recourir à cette œuvre que revient le devoir de comprendre à leur juste valeur les doctrines qu’ils rencontrent dans la lecture d’ouvrages comme cette Encyclopédie en profitant des éléments précieux qu’elle contient. Cela exige de faire un effort d’évaluation d’une terminologie qui formellement peut les gêner, mais qu’ils peuvent comprendre sur le fond, grâce à Guénon. Beaucoup de lecteurs de René Guénon, en effet, adoptent, eux aussi, une attitude formaliste qui les empêche de profiter pleinement de textes dont l’intérêt, au point de vue métaphysique, est évident. 

             Prenons un exemple simple : la question du néant qui est très bien traitée dans l’Encyclopédie (pp. 849-853). Si l’on s’en tient à la définition la plus commune de René Guénon, le néant est ce qui est impossible, et qui n’a donc aucune réalité (cf. notamment, les États multiples de l’être, chapitres I à IV) ; cette notion, entendue de cette manière, ne saurait en aucune façon s’appliquer à la manifestation, et encore moins au Principe comme le fait Eckhart. Cependant, cette définition de la notion de “néant” chez René Guénon, quoiqu’étant presque constante, est parfois nuancée. Ainsi, dans « l’Esprit de l’Inde » (cf. Études sur l’Hindouisme), il affirme que « toutes les choses qui passent ne sont que néant au regard de l’éternel », ce qui, cette fois, coïncide avec l’idée de “néant des créatures” chez le maître rhénan. Chez Guénon cette question du “néant” de la manifestation est le plus souvent exprimée par la notion de “nullité”, par exemple dans l’article « Mâyâ » où il explique que les productions de Mâyâ n’ont qu’une « réalité dépendante et “participée” qui peut être dite nulle au regard de la réalité absolue du Principe. » (cf. Études sur l’Hindouisme). Ailleurs, il affirme que « la manifestation universelle tout entière [est] rigoureusement nulle au regard de Son Infinité (de Brahma) » (L’Homme et son devenir selon de Vêdânta, ch. I). La même idée est énoncée dans l’article « El-Faqru » d’Aperçus sur l’Ésotérisme islamique et le Taoïsme.

             En ce qui concerne le “Néant” supérieur,  celui de Dieu chez Eckhart, il est évident qu’il est identique à la notion de Non-Être chez Guénon, que celle-ci soit comprise par rapport aux états multiples de la Réalité totale, ou par rapport aux états multiples d’un être. On trouve même chez Nicolas de Cues une “définition” de l’Infini qui coïncide avec ce qu’écrit Guénon qui considère que la Réalité absolue n’est ni Être ni Non-Être, tout en comprenant les deux. Il y aurait sans doute une étude approfondie à faire sur les termes qui, chez les Rhénans équivalent aux conceptions guénoniennes du Principe suprême, du Non-Être, de Être et de la manifestation pour en montrer la parfaite équivalence, car il ne faut jamais oublier que nous sommes tributaires de traductions qui, souvent, reflètent les idées des traducteurs qui ne sont pas nécessairement des métaphysiciens.

             Nicolas de Cues, puisque nous parlons de lui, est sans doute l’autorité doctrinale qui est allée le plus loin, à son époque, dans la conscience de l’unité essentielle des traditions qu’il connaissait, y compris l’islam avec lequel pourtant la chrétienté était en guerre. Cette intuition résultait de son point de vue métaphysique centré sur l’Unité suprême et la “coïncidence des opposés”. Il tenta d’ailleurs d’appliquer partout ce principe, dans l’ordre spirituel et dans l’ordre temporel (cf. pp. 857-859). Cela ne nous empêche pas de dire que son point de vue comportait certaines limites apparaissant de manière évidente dans son Coran passé au crible. Une étude critique de ce texte permettrait d’évaluer les efforts à faire des deux côtés – chrétien et musulman – pour parvenir à un “accord sur les principes” toujours possible, malgré ce qu’en pensent tous ceux qui redoutent qu’une telle démarche puisse aboutir (3).

                Les quelques remarques critiques négatives que nous avons dû émettre çà et là ne doivent pas faire oublier l’intérêt incontestable que présente l’ensemble de l'Encyclopédie des mystiques rhénans. S’en tenir à ces restrictions ponctuelles serait une erreur, car la plus grande partie du contenu de cet ouvrage, par sa qualité, sera amenée à faire référence.

Steffen Greif

 
 
 

Nicolas de Cues
(1401-1464)

Gravure sur bois qui pourrait représenter Maître Eckhart enseignant.

 

NOTES

Cliquez sur le numéro de la note pour revenir à l'endroit du texte

1. C’est le cas, par exemple de sa vision héliocentrique de l’univers qui peut parfaitement être intégrée dans une perspective traditionnelle, ainsi que le fait Ibn Arabî lorsqu’il place le pôle du genre humain au ciel du soleil situé lui-même au centre de sphères dont la première est la terre, ce qui a l’avantage de réunir les deux perspectives géocentrique et héliocentrique en une seule représentation de l’univers puisque, sous un rapport, c’est la terre qui est au centre de tout, mais, sous un autre rapport, c’est le soleil qui occupe cette place (Maurice Gloton, De la Mort à la Résurrection, voir le graphique p. 99, Albouraq, 2009).

2. Le recours à la correspondance de René Guénon peut sembler problématique dans certains cas pour ceux qui n’y ont pas accès et qui craignent – à juste titre parfois – quelque manipulation profitant à telle ou telle orientation choisie par certains de ses lecteurs après sa disparition, ou pour d’autres raisons. Cependant, dans un cas comme celui de Maître Eckhart, la lecture de ce que René Guénon a pu en dire en “privé” ne devrait être qu’une simple confirmation, puisqu’il est évident que les œuvres du Thuringien relèvent de la réalisation métaphysique.

3. Cribatio Alkorani (1461), Le Coran tamisé (texte latin et traduction annotée de Hervé Pasqua, P.U.F, 2011) est une synthèse révélant toute l’ambiguïté de la pensée chrétienne vis-à-vis de l’islam et de son Prophète. Passer au “crible” cet ouvrage, en  recourant à la doctrine exposée par René Guénon sur le Sanâtana Dharma, permettrait d’éliminer un certain nombre de contradictions apparentes entre les points de vue chrétien et islamique, du moins pour ceux qui sont doués d’intention droite et de bonne volonté.

 

 
 
 

Pour citer cet article :

Steffen Greif, « Compte rendu du livre : Encyclopédie des mystiques rhénans d’Eckhart à Nicolas de Cues, sous la direction de Marie-Anne Vannier, Walter Andreas Euler, Klaus Reinhardt et Harald Schwaetzer », Cahiers de l’Unité, n° 4, octobre-novembre-décembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

NOS ÉDITIONS

Revues

Recueils

Livres