GÉNÉRATION SPIRITUELLE RENÉ GUÉNON

Génération spirituelle de René Guénon

Al-Khidr

PLAN

 
 
 
 
 

Introduction

Typologie initiatique

Science innée et science acquise

Génération orientale

 

 

Introduction

 

          Si nous abordons la question de la génération spirituelle personnelle de René Guénon, c’est que son œuvre exigeait une réalisation initiatique effective. Cela va de soi, mais la mentalité occidentale est à ce point obscurcie par des idées fausses que cette vérité ne s’impose pas d’évidence à tout le monde, et qu’il n’est certainement pas inutile d’y revenir. La connaissance des modalités de cette réalisation permet non seulement d’expliquer les particularités de ses premiers écrits, mais offre aussi et surtout une compréhension plus profonde de son œuvre et du véritable statut de celle-ci.

          L’appréhension de ces modalités a été rendue possible par Guénon lui-même grâce à des indications, directes ou indirectes, disséminées dans son œuvre et sa correspondance. On ne s'est pas interrogé sur la présence de ces remarques d'ordre strictement personnel qui sont en contradiction flagrante avec son enseignement, souvent répété, selon lequel les individualités ne comptent pas au regard des idées. Elles offrent en réalité des réponses indicatives aux questions que la nature et les formes de son enseignement suscitent inévitablement. (1) Il lui était naturellement impossible d’apporter ouvertement et publiquement certains éclaircissements le concernant directement. (2) Toutefois, il a jugé nécessaire de permettre à ses lecteurs qualifiés d’envisager des explications relatives à son cas spirituel et à sa fonction. La présence de ces allusions permet non de présenter des renseignements biographiques selon la manière moderne, mais d'appliquer légitimement à son propre cas l’enseignement des doctrines initiatiques.

 

Typologie initiatique

 

          Bien que particulières et exceptionnelles, les modalités de la réalisation de René Guénon appartiennent néanmoins à la typologie initiatique générale. Elles relèvent de la catégorie de ce que l’on a parfois appelé les « initiations spontanées. » Cette désignation paradoxale recouvre une réalisation immédiate, quelle qu’en soit le degré, consécutive à une initiation qui peut être qualifiée de directe, car ne provenant pas des voies de transmission des influences initiatiques instituées historiquement. Une référence se rapportant précisément à ce type d’initiation, qui illustre ce que nous avançons, est donnée par Guénon dès son premier livre alors qu’il n’avait pas encore établi techniquement pour ses lecteurs la notion même d’initiation. (3) Il convient de rappeler à cette occasion que celle-ci était totalement incomprise dans tout le monde occidental avant de recevoir sa définition dans une série d’articles qui débuta seulement en septembre 1932. (4) Il est également significatif qu’il fasse état de cette possibilité initiatique à plusieurs reprises dans son œuvre, mais seulement d’une manière éparse et graduelle. (5)

         Selon la doctrine hindoue, la tendance actuelle du « devenir » des êtres est déterminée par la proportion des trois gunas à laquelle ils sont soumis. Râmakrishna fait ainsi mention d’une caractéristique spirituelle chez ceux qui naissent avec une dominance « sattwique » (divyabhâva) (6) : « Bien qu’en règle générale la fleur apparaisse avant le fruit, il y a néanmoins parmi les plantes des exceptions, où le fruit vient avant la fleur. De même, la plupart des gens n’arrivent à la réalisation de Dieu qu’après avoir traversé les sâdhanâs, mais il y a parfois des âmes qui atteignent à la réalisation de Dieu d’abord, et n’exécutent les sâdhanâs qu’ensuite. » (7)

          Ce sont ces cas extrêmement rares qui sont concernés par cette initiation directe et qui ne s'expliquent, principalement, que par la qualification particulière dont Guénon traite spécialement dans son article intitulé « Sagesse innée et Sagesse acquise. » (8) Comme il l’indique, cette possibilité apparaît comme un dernier vestige de l’état primordial à notre époque. On peut donc dire que par affinité naturelle, l’initiation que reçoivent de tels êtres procède alors directement du lieu « sattwique » par excellence, (9) c’est-à-dire du Centre spirituel suprême, source de toutes les initiations et de toutes les formes traditionnelles, centre dont il donnera d’ailleurs le premier la définition en précisant qu’il conserve le dépôt immuable de la Tradition primordiale. (10) En effet, « dans les périodes d’obscurcissement cyclique, une relation avec le Centre est encore possible parfois, mais d’une façon tout à fait exceptionnelle, par des manifestations isolées et temporaires de certains représentants de ce Centre, ou par des communications reçues individuellement à l’aide de moyens plus ou moins extraordinaires, anormaux comme la situation même qui oblige à y recourir. » (11)

         Les doctrines initiatiques enseignent que cette initiation immédiatement effective provoque l’ouverture d’une faculté supra-individuelle que Guénon désigne comme l’« intuition intellectuelle directe. » (12) L’ouverture de cette faculté supra-individuelle correspond sous un de ses aspects à ce que le lexique technique du soufisme appelle un fath (13), terme générique que l’on traduit notamment par « ouverture de grâce », « victoire spirituelle », « illumination » ou encore « révélation. » (14) Comme exemples de réalisations spontanées liées à des fonctions sacrées, on citera ceux de figures célèbres aussi bien en Orient qu’en Occident, comme Shrî Shankarâchârya, Shrî Ramana Maharshi (15) ou Shrî Anandamayî Mâ (16) du côté hindou et le Cheikh al-Akbar Muhyu-d-Dîn 'Ibn Arabî ou l’Émir 'Abd al-Qâdir l’Algérien du côté islamique. (17) Il n’est d’ailleurs sans doute pas fortuit que l’on puisse déceler entre ces cas et celui de René Guénon des liens multiples à des degrés divers et de différentes manières. (18)

 

Science innée et science acquise

 

          Précisons que la réalisation de la Connaissance essentielle, même dans son degré suprême, n’implique pas nécessairement la connaissance exacte des domaines particuliers, ni celle de savoir faire les applications correspondantes. Parfois, il y a lieu d’envisager une formation intellectuelle secondaire, variable selon les cas, qui nécessite un temps d’acquisition, au moins minimum. Dans Orient et Occident, R. Guénon signale d’ailleurs que les moyens de coordonner et d’exprimer ce qui est conçu de la sorte ne sont pas simultanés. Son propre cas est ainsi « comparable aussi à ce que serait, dans l’ordre de la connaissance théorique, celui de quelqu’un qui possède déjà intérieurement la conscience de certaines vérités doctrinales, mais qui est incapable de les exprimer parce qu’il n'a pas à sa disposition les termes appropriés, et qui, dès qu’il les entend énoncer, les reconnaît aussitôt et en pénètre entièrement le sens sans avoir aucun travail à faire pour se les assimiler. Il peut même se faire que, lorsqu’il se trouve en présence des rites et des symboles initiatiques, ceux-ci lui apparaissent comme s’il les avait toujours connus, d’une façon en quelque sorte “intemporelle”, parce qu’il a effectivement en lui tout ce qui, au-delà et indépendamment des formes particulières, en constitue l’essence même ; et, en fait, cette connaissance n’a bien réellement aucun commencement temporel, puisqu’elle résulte d'une acquisition réalisée en dehors du cours de l’état humain, qui seul est véritablement conditionné par le temps. » On aura compris qu’il parlait ici, en premier lieu, de lui-même. (19)

          Pendant cette période, la forme des applications peut apparaître différente de ce qu’elle sera plus tard au terme de cette préparation. Ceci, surtout, quand cette formation s’accomplit en dehors de tout milieu traditionnel ou dans un milieu traditionnel déficient. Dans une situation traditionnelle régulière, et sans parler ici de certains cas particuliers, il y a généralement corrélation, si ce n’est complémentarisme, entre la « science acquise » et ce que l’on peut appeler la « science infuse. » (20) En ce qui concerne René Guénon, on établira une analogie entre cette période d’acquisition et celle qui couvre tous ses écrits, y compris ceux qui n’ont pas été publiés, jusque vers 1917 au plus tard, c’est-à-dire pendant une époque dont la fin est marquée extérieurement par son séjour en Algérie. Tous les textes publiés alors ne sont pas signés « René Guénon », (20 bis) et il faut certainement considérer cette particularité comme un signe caractéristique de cette période de formation, même s’il y eut en même temps une autre signification à l’emploi de différentes signatures.

          Cette autre raison, complémentaire de la précédente, est exposée dans le texte intitulé « Noms profanes et noms initiatiques », publié en janvier 1935, où il est question de noms désignant « des “entités” effectivement différentes » chez un même être. (21) Comme en témoigne la similitude des termes employés dans une lettre du 17 juin 1934, René Guénon l’appliquait à lui-même : « Chaque fois que je me suis servi ainsi d’autres signatures, il y a eu des raisons spéciales, et cela ne doit pas être attribué à R[ené] G[uénon], ces signatures n’étant pas simplement des “pseudonymes” à la manière “littéraire”, mais représentant, si l’on peut dire, des “entités” réellement distinctes. » (C’est nous qui soulignons) Ses noms initiatiques représentaient ainsi des modalités différentes en son être et correspondaient à des degrés successifs d’initiation effective, impliquant « mort » et « renaissance », en relation avec autant d’aspects d’une même fonction générale.

 

Génération orientale

 

            C’est également au début de cette période de formation, sans doute vers 1907 d’après une de ses lettres (22), qu’il entra en relation, à Paris, avec des représentants de la tradition hindoue appartenant à la caste des brahmanes et que lui fut transmis une initiation régulière du lignage initiatique remontant à Shankarâchârya, avec un enseignement oral des doctrines hindoues. (23) Pour comprendre comment René Guénon, bien que né en dehors de l’hindouisme, a pu recevoir régulièrement ce rattachement et cet enseignement de la part de brahmanes, il convient de rappeler que le principe de l’institution des castes dans la tradition hindoue « n’est pas strictement héréditaire en principe. » (24) Il est fondé sur la différence des natures individuelles et n’est qu’une application particulière de la doctrine des gunas dans l’ordre de l’organisation sociale. Comme il devait l’indiquer lui-même, tous les êtres de ce monde, suivant leur nature propre, rentrent toujours « dans le cadre des quatre varnas, qui seuls constituent la hiérarchie fondamentale. » (25) Des sciences traditionnelles – sâmudrika (physiognomonie) et jyotish (astrologie) notamment – permettent de déterminer ainsi pour chaque être humain, quel qu’il soit, le varna auquel il appartient véritablement. Malgré le caractère néanmoins exceptionnel d’un tel rattachement, il n’y avait donc pas d’empêchement pour lui à recevoir une dîkshâ de la part de brahmanes, c’est-à-dire un rattachement et un enseignement de forme vêdique. (26) Non seulement il n’y avait pas d’empêchement de principe, mais la dominance « sattwique » de son état d’ativarnâshramî s’y prêtait naturellement. (27)

           On ne s’étonnera pas de la présence de brahmanes à Paris si l’on se souvient qu’à cette époque Paris était un des foyers de la résistance hindoue à l’occupation anglaise en Inde. Les figures principales de cette communauté hindoue étaient pour la plupart d’éminents brahmanes, dont certains pensaient qu’il était nécessaire de faire connaître les doctrines hindoues à l’Occident afin que celui-ci prenne conscience qu’il ne pouvait prétendre dominer et régir la civilisation immémoriale de l’Inde. Il y avait, par exemple, Bal Gangadhar Tilak (1856-1920) qui était à la fois un représentant de l’advaita Vêdânta et un chef indépendantiste. Egalement historien, il publiera des travaux sur l’antiquité des Vêdas, dont, en 1903, L’Origine polaire de la tradition védique (The Arctic Home in the Vedas) que Guénon citera à plusieurs reprises. Parmi bien d’autres, il rencontra notamment Vinayak Damodar Savarkar chez Madame Bhikaiji Cama, par l’intermédiaire de la Paris Indian Society. (28)

          Cet enseignement traditionnel lui offrit les moyens de coordonner et d’exprimer les connaissances acquises lors de son « ouverture » initiatique exceptionnelle, évitant ainsi sans doute que ces connaissances restent fragmentaires, comme cela peut se produire. Il le précisa également dans Orient et Occident. On notera qu’il donnait, là encore, une indication de caractère technique avant le début de ses articles sur l’Initiation, indication qu’il reprendra d’ailleurs plus tard. Dans cette perspective, il écrivait : « Nous n’avons pas la prétention d’avoir atteint par nous-même et sans aucune aide les idées que nous savons être vraies, nous estimons qu’il est bon de dire par qui elles nous ont été transmises, d’autant plus que nous indiquons ainsi à d'autres de quel côté ils peuvent se diriger pour les trouver également ; et, en fait, c’est aux Orientaux exclusivement que nous devons ces idées. » (29) On remarquera que, dans sa formulation, cette déclaration contient l’attestation d’une connaissance personnelle de la nature véridique des idées atteintes. René Guénon traite toujours de ce qu’il connaît ou vérifie par sa propre réalisation spirituelle. C’est cette réalisation qui explique des affirmations comme celle que nous avons déjà citée selon laquelle il n’a pas à « chercher la vérité » ici ou là, parce qu’il sait qu’elle est dans toutes les traditions.

         Si René Guénon parlait des « Orientaux » d’une façon générale quant à la transmission des idées véritables, c’est que l’action initiale de membres d’un centre initiatique hindou s’inscrivit dans un ensemble cohérent d’influences émanant des principaux centres initiatiques orientaux en relation effective avec le Centre spirituel suprême. (30) Comme l’indique Michel Vâlsan, il « fut l’instrument choisi de la spiritualité orientale » et c’est sur lui que « les fonctions doctrinales et spirituelles de l’Orient traditionnel se concentrèrent en quelque sorte pour une expression suprême. » (31) À l’action initiatique immédiate et verticale du Centre suprême se sont ajoutées, sous la forme d’apports initiatiques et doctrinaux, les interventions successives et horizontales, si l’on peut dire, des trois grandes traditions orientales. Cette « génération orientale » personnelle de René Guénon ne pouvait être en contradiction avec sa fonction représentant « la conscience traditionnelle et initiatique de façon universelle » puisque, comme il l’écrivait, « le dépôt de la Tradition primordiale a été transféré en Orient, et que c’est là que se trouvent maintenant les formes doctrinales qui en sont issues le plus directement ; c’est ensuite que, dans l’état actuel des choses, le véritable esprit traditionnel, avec tout ce qu’il implique, n’a de représentants authentiques qu’en Orient. » (32)

          Ce transfert correspond à la localisation souterraine et orientale du Centre suprême pendant le Kali-Yuga. Ceux qui déclarent que...

 

 

Marc Brion

 

Cet article n'est plus en libre accès.

Il est contenu dans l'édition imprimée du numéro 1

et du Recueil annuel 2016 des Cahiers de l'Unité

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Shrî Ramana Maharshi 

(1879-1950)    

Shrî Anandamayî Mâ

(1896-1982)    

Émir Abd al-Qâdir l’Algérien​

(1808-1883)    

Bâl Gangâdhar Tilak

(1856-1920)    

Vinayak Damodar Savarkar​

(1883-1966)    

Représentation traditionnelle de 

Shrî Shankarâchârya 

 

Pour citer cet article :

Marc Brion, « Génération spirituelle de René Guénon », Cahiers de l’Unité, n° 1, janvier-février-mars, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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