POUR UN HUMANISME NOUVEAU

Pour un Humanisme nouveau René Guénon

(Réponse à une enquête)

 

                      Il y aurait beaucoup à dire sur les divers sens dans lesquels peut être entendu le mot d’« Humanisme » ; en fait, dès l’époque de la Renaissance, à laquelle remonte l’origine de ce vocable, tous ceux qui en firent usage ne semblent pas l’avoir pris exactement de la même façon. Sous la réserve des distinctions qu’implique cette remarque, on peut dire cependant qu’il est un sens principal, qui est en quelque sorte la raison d’être de ce mot et de ce qu’il désigne, et que là se trouvait résumé par avance tout le programme de la civilisation occidentale moderne en opposition avec celle du Moyen Âge, aussi bien qu’avec les civilisations orientales. Il s’agissait en somme de tout réduire à des proportions purement humaines, donc de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur à ce domaine humain, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre. L’humanisme en ce sens, apparaît déjà comme une première forme de ce qui est devenu le laïcisme contemporain ; et c’est aussi en ce même sens qu’on peut dire qu’il est essentiellement lié à une conception rationaliste et individualiste, puisqu’une telle conception équivaut précisément à la négation de tout principe transcendant.

       Jusqu’à quel point cet « humanisme » représentait-il vraiment la continuation de la civilisation gréco-latine qu’il avait la prétention de restaurer ? Nous ne pensons pas que les Grecs, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, soient jamais allés aussi loin dans cette direction : le rationalisme, il ne faut pas l’oublier, est chose spécifiquement moderne, et c’est dans la philosophie cartésienne qu’il a trouvé sa première expression nettement définie. Il semble bien que pour en arriver à une telle interprétation de l’antiquité « classique », on n’ait vu de celle-ci que l’aspect le plus inférieur, et le plus extérieur en même temps ; on a l’impression d’une restauration tout artificielle, ne portant que sur des formes dont l’esprit s’était retiré depuis longtemps. Ce qu’il y a de certain, en tout cas, c’est que, dans cette antiquité, les préoccupations utilitaires n’étaient jamais passées au premier plan, ainsi que cela devait se produire bientôt chez les modernes. En effet, c’est en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, qu’on a fini par descendre d’étape en étape au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire. Nous ne pouvons songer à retracer ici les phases de cette descente, qui se confond avec l’histoire même de toute la civilisation moderne ; mais nous pouvons dire que l’humanisme portait en lui-même les causes de sa propre destruction et que tout ce que certains lui opposent aujourd’hui n’est pas autre chose, au fond, que l’aboutissement logique des tendances mêmes qui lui avaient donné naissance.

                   Non seulement depuis le début de l’époque moderne, on a voulu tout borner à un horizon purement humain, mais encore, par une étrange aberration, on a prétendu réduire l’humanité elle-même à la seule civilisation gréco-latine. C’est de là que sont venues toutes les idées simplistes suivant lesquelles on parle couramment de « la civilisation » comme si elle était unique, alors que, en réalité, il y a toujours eu des civilisations diverses et multiples qui, évidemment, devraient être toutes envisagées dans une conception intégrale de l’humanité. Seulement, la considération de ces différentes civilisations ne se prêterait pas également bien à la limitation « humaniste », car il en est, et c’est même sans doute le plus grand nombre, qui reposent essentiellement sur l’affirmation que l’ordre humain ne se suffit pas à lui-même ; ce cas est notamment celui des civilisations orientales, et il est plus généralement celui de toutes les civilisations à caractère « traditionnel » au vrai sens de ce mot. Quand il s’agit de civilisations qui vivent encore, il y a là quelque chose de particulièrement gênant pour «l’humanisme», car on ne peut alors se livrer à des reconstitutions fragmentaires, éliminant tous les éléments «supra-humains», comme on l’a fait pour la défunte civilisation gréco-latine, on préfère donc les passer sous silence et les traiter en quantité négligeable, ce qui a d’ailleurs l’avantage de flatter au plus haut point la vanité occidentale. Nous ajouterons que la religion elle-même ne peut trouver place dans un « humanisme » conséquent avec son point de départ, qu’à la condition d’être ramenée à un fait purement humain, soit d’ordre psychologique, soit d’ordre social, ce qui à vrai dire, est la négation même de la religion, car, si elle n’implique quelque chose de « supra-humain », elle n’est plus rien en réalité.

          Si l’on voulait concevoir un « humanisme élargi » comprenant la connaissance de toutes les civilisations, et s’il s’agissait ici d’une connaissance véritable et non pas toute superficielle, on ne tarderait pas à aboutir à un point de vue exactement contraire à celui de l’« humanisme » parce qu’on rencontrerait partout l’affirmation de ce que l’« humanisme » a voulu nier. On en arriverait bientôt à cette conclusion que l’humanité même ne peut se réaliser intégralement que par l’influence des principes qui la dépassent ; on retrouverait ainsi la conception des civilisations « traditionnelles », et ce serait la fin du monde moderne, en tant que celui-ci s’identifie, par toutes ses tendances caractéristiques, à l’esprit anti-traditionnel. Nous n’oserions affirmer que, au point où les choses en sont arrivées, un tel redressement soit encore possible ; en tout cas, rien ne permet de prévoir qu’il s’accomplisse à bref délai, et la façon dont les Occidentaux réagissent jusqu’ici au contact des autres civilisations n’ouvre pas des perspectives bien encourageantes à cet égard, mais peut-être n’est-ce pas une raison suffisante pour ne rien tenter en ce sens, car même s’il ne devrait profiter qu’à quelques-uns, un effort de cette sorte ne serait pas perdu.

 

 

René Guénon

 

Pour citer cet article :

René Guénon, « Pour un humanisme nouveau » (Réponse à une enquête), Cahiers de l’Unité, n° 1, janvier-février-mars, 2016 (en ligne).

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