L’EUROPE DES TÉNÈBRES

L’Europe des Ténèbres

saint empire romain germanique

Tableau représentant les entités territoriales constituant le Saint Empire romain germanique,

sous les ailes de l’aigle bicéphale impériale, publié par David de Necker à Augsbourg en 1510.

 

PLAN

Le XVIIIe siècle : matrice de la Modernité

Une historiographie idéologique obligatoire

Le XVIIIe siècle est le siècle des Ténèbres

La Crise de la conscience européenne

La critique universelle

Le sommeil de l’intellect engendre les monstres de la raison

Le procès de Dieu

La variole philosophique : un mal qui ronge l’Europe

La nouvelle Mesnie Hellequin

La diffusion d’une propagande

Échec de la contre-offensive

Un siècle de duplicité

 

 

         À la suite de l’étude de M. Pawel Maciejko, publiée dans les numéros 21 et 22 des Cahiers, nous avons pensé que quelques remarques additionnelles pourraient intéresser nos lecteurs. Il est nécessaire au préalable de donner une présentation du XVIIIe siècle au point de vue traditionnel. Sans cela il serait difficile de percevoir le rôle de certains personnages et des enjeux en présence. 

Le XVIIIe siècle : matrice de la Modernité

          Bien que les publications sur le XVIIIe siècle soient innombrables, peu d’intellectuels eurent la capacité sinon d’identifier sa véritable nature, du moins de mettre publiquement en question celle qui est officiellement admise. Bien entendu, la méconnaissance généralisée du point de vue traditionnel l’explique en grande partie, mais la véritable raison est qu’il s’agit d’un siècle idéologiquement intouchable. La multitude des travaux qui le concernent dissimule le fait qu’un exposé de son vrai caractère est tout simplement dangereux, du moins en France. L’enjeu est de taille : le XVIIIe siècle est la matrice intellectuelle du XXe (1), le mettre en cause revient à attaquer les fondements de celui-ci, et à ruiner le dogme du progrès de l’humanité grâce aux « Lumières ». Tout le monde craignant les effets du tropisme endémique de la reductio ad politicum engendrée par l’intrication des champs politique et intellectuel, bien peu furent et sont disposés à assumer les périls d’une stigmatisation. 

          Dès lors, à peu près personne n’a voulu prendre le risque qu’on lâche sur lui la meute féroce des chiens enragés de la Modernité, risque qui n’est pas seulement celui d’échanges polémiques plus ou moins déplaisants d’un milieu spécialisé, mais implique aussi l’éventualité de voir sa vie professionnelle empêchée, de perdre ses éditeurs (si l’on était parvenu à en trouver), de voir ses travaux systématiquement ignorés, d’être interdit de parole, condamné à l’ostracisme, et finalement à la mort sociale. Étant entendu aussi que la liberté d’expression sous le régime républicain français, sur certains sujets, n’est autorisée que si à peu près personne ne peut vous entendre. De nombreux filtres sont là pour y veiller (2).

          L’internet participe à modifier cette situation, mais outre que la parole tend se perdre dans l’océan numérique, c’est une fenêtre qui va sans doute se refermer de plus en plus. On y observe maintenant le retour à un contrôle plus strict par les algorithmes et les mesures d’audience qui permettent d’intervenir subrepticement (déréférencement, bannissement furtif (shadow banning, etc) ou brutalement dès que des seuils trop importants de visibilité sont atteints. Le régime républicain français ayant fini par comprendre qu’internet mettait en danger la propagande d’État, il est désormais celui qui bloque le plus de pages sur internet en Europe.

            Et si, par inconscience, un malheureux qui n’aurait pas intériorisé la soumission aux règles tacites des interdits osait quand même encore se lancer, et réussissait par extraordinaire à avoir momentanément quelques échos, il serait rapidement déclaré que sa parole est marginale, c’est-à-dire sans fondement en vertu du pseudo-principe quantitatif qui voudrait que ce qui s’est imposé au plus grand nombre et accepté par lui est toujours plus vrai que ce qui est exposé ou refusé par un plus petit nombre. Ce discours sera ainsi effectivement marginal puisque toujours marginalisé. Par contraste, cet isolement sanitaire du malade idéologique ne fera que renforcer la prétendue saine validité de l’opinion générale.

        Quand il n’est pas dirigé par quelque bouledogue préposé à la garde de l’histoire officielle, c’est-à-dire au maintien de la conformité idéologique, ce phénomène s’apparente à ce que la psychologie désigne comme la « non-pensée de groupe », et qui se manifeste lorsque le désir d’unanimité outrepasse la motivation à concevoir d’autres points de vue de façon réaliste. Ses symptômes sont connus : appel à l’autorité scientifique présentée comme un absolu, croyance en sa supériorité morale et intellectuelle, critique non pas de ce qui est dit, mais de celui qui le dit, c’est-à-dire attaques ad hominem, déformation de la contradiction en stéréotype ou en caricature ; et si tourner en ridicule s’avère insuffisant, l’intimidation permettra de réduire au silence. 

 

Une historiographie idéologique obligatoire

 

        Un exemple parmi tant d’autres de ce comportement est notamment celui de M. Hervé Leuwens, président de la Société des études robespierristes, lors de la parution du Livre noir de la Révolution française (Paris, 2008). Dans un court compte rendu, il n’a pas hésité à faire état, selon ses propres termes, de sa colère et de son mépris à l’encontre de cet ouvrage collectif de 900 pages (3). À la suite de cet éclat, qui avait valeur de mot d’ordre, ce ne fut plus que quelques quolibets hargneux, puis le silence médiatique autour de ce livre, un silence scientifique suppose-t-on. De cette situation générale et ancienne est née une puissante suggestion collective qui est une véritable chape de plomb interdisant de penser contre le XVIIIe siècle, et ainsi de le comprendre.

         Pour les innocents qui croiraient que nous exagérons, nous les invitons à chercher dans tout l’internet, la présence d’une seule approche vraiment critique du XVIIIe siècle. Et pour ceux qui ne pourraient entreprendre une telle investigation, nous leur citerons le témoignage de l’historien Jean de Viguerie (1935-2019), docteur d’État, et ancien doyen de la faculté des lettres d’Angers. Ce témoignage fut donné dans la dernière partie de sa vie, à un moment où il n’était plus exposé aux risques que nous venons d’évoquer (4).

      Dans l’Introduction à son Itinéraire d’un historien. Études sur une crise de l’intelligence, XVIIe-XXe siècle (éditions Dominique Martin Morin, 2000), il décrit l’historiographie officielle et universitaire telle qu’il l’a connue. Il rappelle la naissance de l’histoire positiviste au début du XXe siècle, à la Sorbonne, sous la houlette de ceux que Péguy appelait les « hussards noirs » de la IIIe république : Ernest Lavisse (1842-1922), Charles-Victor Langlois (1863-1829), et Charles Seignobos (1854-1942) qui furent les premiers à exiger que l’on ne pensât point au-dessus d’eux. « Leur modèle fut imposé par la contrainte, c’est-à-dire par toutes les voies officielles universitaires : cours, manuels, revues savantes, jurys de concours et académies. On prescrivit de vénérer à jamais leurs productions, et tous s’inclinèrent et s’inclinent encore de nos jours. » (p. 13)

         Ensuite vint, à partir des années trente, l’école historique marxiste de Georges Lefebvre (1874-1959), fondateur de l’Institut d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, et Ernest Labrousse (1895-1988) qui a orienté toute la recherche historique vers l’histoire sociale. Puis ce fut l’école marxienne de Lucien Febvre (1878-1956), fondateur en 1929 avec Marc Bloch (1886-1944) – un admirateur passionné de Marx –, des Annales d’histoire économique et sociale dont Fernand Braudel (1902-1985) fut un des représentants les plus notoires ; et enfin, l’école structuraliste de Michel Foucault (1926-1984). 

           L’histoire universitaire est ainsi devenue celle que Viguerie a connu pendant toute sa carrière, celle des « structures » économiques et sociales. La lutte des classes en produisant toutes les « mutations ». L’homme était remplacé par la société ou par le groupe. Pour plus de sûreté, on faisait de l’homme du passé un primaire. Robert Mandrou (1921-1984), disciple de Febvre, secrétaire des Annales et partisan, avec Georges Duby (1919-1996), de l’histoire des mentalités, les gratifiait « d’une mentalité d’hommes traqués avec ses superstitions et ses mouvements de colère » (5). Ce n’était pas seulement l’homme du XVIe siècle, celui du XVe ou du XVIIejouissaient du même traitement.

          « Discuter n’était pas admis, ajoute Viguerie. Ces représentations du passé n’étaient pas proposées comme des hypothèses, mais imposées comme des certitudes. Elles n’étaient donc pas facultatives, et nous étions d’ailleurs priés de les faire nôtres sous peine de proscription. En 1959, un membre du jury d’agrégation, brave homme et plutôt bienveillant à mon égard, voulut me rendre service : “Si vous ne changez pas de façon de penser, me dit-il, vous ne serez jamais agrégé.” » (p. 15)

 

Le XVIIIe siècle est le siècle des Ténèbres 

 

         En Occident, comme chacun le sait, le XVIIIe siècle européen a été qualifié de « Siècle des Lumières » en opposition au prétendu obscurantisme, voire aux superstitions, que dispenserait la religion, c’est-à-dire le Christianisme, et plus spécialement le Catholicisme. Bien entendu, ce syntagme n’est qu’un terme de propagande qui sert à dissimuler par inversion sa véritable nature. C’est ce que fit plus tard, au XXe siècle, l’organe de presse officielle le plus mensonger du régime soviétique en s’appelant la Pravda, « la Vérité ». En réalité, on pourrait dire que le XVIIIe siècle fut un siècle anti-spirituel, celui de l’erreur et de l’aveuglement. Il fut un siècle de ténèbres, au sens « tamasique » du mot, ou « diabolique » si l’on préfère un terme théologique, non seulement du point de vue traditionnel, mais de celui de toute personne un tant soit peu lucide.

        Sinon comment qualifier cette époque qui se dénoua dans l’épouvante, aboutissant à la profanation de toutes les choses saintes du royaume de France, aux fleuves de sang et aux montagnes de cadavres de la Révolution, avec toutes ses infamies ? (6) Le XVIIIe siècle est non seulement un siècle ennemi de toute sainteté, mais également un siècle de meurtres, comme le sera le XXe siècle avec son cortège de boucheries mondialisées qu’il aura préparé... Ainsi que l’écrit Alexandre Stroev, la grande utopie accoucha de la Grande Terreur, et l’œuvre du marquis de Sade couronna l’évolution du roman d’éducation (7). Ce siècle voulut le bonheur de tous, il a provoqué le malheur de chacun ; il voulait le triomphe de la raison, il a répandu la folie sur le monde. Alors que cela va pourtant de soi, nombreux sont les historiens modernistes, à l’instar de M. Leuwens, qui rebutent avec dédain et courroux l’idée d’une causalité entre le philosophisme des « Lumières » et les atrocités de la Révolution française. C’est une consigne « scientifique » : pour certains, il est devenu interdit d’établir ce lien (8).

       Ce n’est qu’en 2001, avec Les Lumières radicales, et parce que l’auteur, M. Jonathan L. Israël, est un Anglais enseignant aux États-Unis, donc peu assujetti aux diktats jacobino-marxistes des historiens français, et aussi parce que son livre représente un travail qu’aucun historien n’avait jamais jusqu’ici accompli, à savoir la consultation de la presque totalité des sources primaires à ce sujet dans toute l’Europe, que l’unité révolutionnaire du « philosophisme » des « Lumières » a été établie officiellement. Ce qui ne veut pas dire qu’elle a été acceptée.

 

La Crise de la conscience européenne

 

         Si les historiens font débuter en 1715, à la mort de Louis XIV, le « siècle des Ténèbres », puisqu’il faut bien lui donner son véritable nom, et le font terminer en 1789, pour l’académicien Paul Hazard, c’est aux environs de 1680 qu’il faudrait faire commencer ce qu’il a appelé la crise de la conscience européenne (9), c’est-à-dire au fond à partir de de la révocation de l’édit de Nantes (10), tant il est vrai que c’est par les Protestants que sont venus bien des malheurs en Occident, à commencer par la rupture de l’unité de la Chrétienté ; 1715 n’indiquant que la diffusion et le développement au grand jour de ce qui existait déjà dans l’ombre (11). C’est pourtant plus tôt que débute cette crise. À cet égard, l’historien que nous venons de mentionner, Jonathan L. Israël, qui... 

         

 

Stanislas Ibranoff

(À suivre)

 

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Allégorie photographique de l’historiographie idéologique officielle.

le livre noir revolution francaise
le passé ne meurt pas
Le Maître de la Vanité

Haec Sola Virtus, Anonyme appelé Le Maître de la Vanité (vers 1650)

 
 

Pour citer cet article :

Stanislas Ibranoff, « L’Europe des Ténèbres », Cahiers de l’Unité, n° 23, juillet-août-septembre, 2021 (en ligne).

 

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