Les Mystiques rhénans.
Anthologie : Eckhart, Tauler, Suso.

Sous la direction de Marie-Anne Vannier, Walter Euler, Klaus Reinhardt et Harald Schwaetzer.

Éditions du Cerf, Paris, 2010.

 

 

Compte rendu

       Cet ouvrage s’inscrit dans un ensemble de travaux réunis sous le titre général de : L’apogée de la théologie mystique de l’Église d’Occident. Il comporte trois parties consacrées aux trois grands noms de la spiritualité dite “rhénane” : Maître Eckhart, Jean Tauler et Henri Suso. Il est constitué de sermons, ou extraits de sermons de Maître Eckhart traduits, soit de l’œuvre latine, soit de l’œuvre allemande, et de quelques textes du Thuringien choisis pour leur intérêt (pp. 31-171), de treize sermons de Tauler (pp. 181-223) et, pour Suso, d’extraits de ses œuvres (pp. 233-263). Ajoutons que l’ouvrage contient quelques belles pages iconographiques bien choisies parmi lesquelles on découvre le sceau de Maître Eckhart.     

        Une introduction générale justifie de manière convaincante le titre générique d’Apogée de la théologie mystique de l’Église d’Occident, et s’attache à montrer pourquoi l’expression de “mystique rhénane”, qui date du XIXe siècle, a prévalu sur celle, plus ancienne, de “mystique allemande” (deutsche Mystik). À l’occasion on rappelle les divergences entre ceux qui considèrent Eckhart comme un théologien et un “spéculatif”, et les autres qui le voient comme un mystique, les premiers s’appuyant plutôt sur l’œuvre latine et les seconds plutôt sur l’œuvre allemande. L’auteur de l’introduction estime à juste titre qu’il y a « interpénétration entre théologie et mystique » ; reste à définir ce que l’on entend exactement par ces deux termes (1). Nous reviendrons sur ce problème dans un article sur Les Amis de Dieu dans un prochain numéro des Cahiers de l’Unité.

       Dans cette introduction est évoquée l’importance d’Eckhart dans le « dialogue interreligieux ». La question importante des relations intertraditionnelles intéresse au plus haut point les lecteurs de René Guénon. Elle sera abordée dans notre compte rendu suivant sur l’Encyclopédie des mystiques rhénans, mais nous dirons déjà ceci : la compétence indéniable des auteurs qui étudient les “mystiques rhénans” doit être complétée, dans le domaine du « dialogue interreligieux », par l’apport de véritables spécialistes des grands métaphysiciens d’autres traditions ou religions, ce qui n’est pas le cas jusqu’à présent. De plus, les doctrines doivent être envisagées sur le fond et non sur la forme.

          Ainsi, même si Eckhart emploie formellement les énoncés de la philosophie arabe de provenance musulmane ou juive, ce n’est certainement pas avec les représentants de cette philosophie qu’il faut le comparer sur le fond. Il était plus facile pour un Rudolf Otto, dans son Mystique d’Orient et d’Occident, d’établir une relation – de manière imparfaite et partiale parfois – entre Shankarâchârya et Maître Eckhart, car il y a des affinités sur le fond et la forme entre les deux maîtres. La question d’homogénéité de mentalité avec les philosophes de l’antiquité gréco-romaine ne se pose pas non plus, car le christianisme a intégré très tôt les modalités de cette intellectualité dans son expression doctrinale. L’ambiguïté naît avec les auteurs qui ont transmis la philosophie antique aux auteurs du Moyen Âge chrétien, tout en étant eux-mêmes dans la mouvance de traditions révélées dont les modes de pensée sont différents. Dans ces dernières, ce ne sont pas les philosophes qui peuvent être comparés avec Maître Eckhart ou tout autre métaphysicien chrétien, ce sont les grands maîtres du Soufisme comme Ibn Arabi et ses disciples, et les grands maîtres de la Kabbale.

             Pour prendre le cas de l’islam, un admirateur d’Eckhart reconnaîtra sans difficulté le fond de la doctrine de ce maître dans Le Livre des Haltes de l’Émir Abd el-Kader, qui nous offre une sorte de synthèse inspirée et accessible de la doctrine d’Ibn Arabî. Tout le travail concernant cet aspect universel de l’œuvre de Maître Eckhart doit être rectifié et mis dans les mains de ceux qui ont une réelle compétence en ce domaine. Un philosophe comme Maïmonide aussi ne saurait être comparé sans précautions avec Eckhart ; ce n’est qu’en tant qu’il transmet une certaine “forme” de pensée qu’il est utile à ce dernier. Maïmonide n’engage absolument pas  la tradition juive dans ce qu’elle a de plus important, pas plus qu’Avicenne ou Averroès n’engagent fondamentalement la tradition islamique dans laquelle ils jouent, en fait, un rôle très marginal.

        Alors que l’on constate chez les contributeurs de cette anthologie une compréhension avisée du fond des sujets étudiés, il y a souvent chez eux, lorsqu’il s’agit de faire des comparaisons avec d’autres doctrines, une lecture trop superficielle qui peut les amener, par exemple, à comparer un thème développé chez Eckhart aux “intuitions” de Bergson (p. 17) !

              Les dernières pages de l’introduction sont réservées à ce que l’on connaît de l’histoire de Maître Eckhart. Viennent ensuite des textes ou extraits de textes du maître. Un effort notoire a été fait pour présenter des sermons latins en assez grand nombre, car le grand public connaît mieux les sermons allemands. Cette mise en avant permet pour beaucoup de découvrir que, sur le fond, il y a peu de différence entre l’œuvre latine et l’œuvre allemande. De ce trésor d’une élévation spirituelle exceptionnelle nous extrayons quelques merveilles. 

« Tu crains de mal mourir, (alors) crains de mal vivre » (p. 35) ; 

« Par la cause, Dieu est vraiment connu quand nous ramenons toutes choses mobiles vers l’Un immobile, toutes choses variables vers l’Un invariable, toutes choses corporelles vers l’Un simple et la multitude du tout vers l’Unité première, qui est le principe et la cause de tout (et de toutes les) choses qui sont » (pp. 38-39) ;

« La demeure de Dieu est l’essence même de l’âme, en laquelle Dieu seul pénètre, et lui-même nu » (p. 69) ;

« Dieu est infini par sa simplicité, et par son infinité il est simple. Et c’est pourquoi il est partout, et partout il est le tout. Partout par son infinité, mais partout le tout par sa simplicité. Dieu seul pénètre toutes les choses qui existent, leurs essences » (p. 78) ;

« La répétition “Je suis celui qui suis” désigne un certain bouillonnement ou parturition de soi, s’échauffant en soi et se liquéfiant et bouillonnant par soi-même et en soi-même, lumière dans la lumière et vers la lumière se pénétrant totalement tout entière, réfléchie tout entière sur elle-même totalement et renvoyée de partout » (p. 98) ;

« L’homme doit chercher Dieu en toutes choses, et trouver Dieu en tout temps et en tous lieux, et auprès de tous les hommes, et de toutes les manières. On peut ainsi sans cesse croître et grandir en tout temps, sans arrêt, et ne jamais cesser de grandir » (p.106) ;

« Celui qui serait ainsi sorti de lui-même serait plus véritablement rendu à lui-même, et toutes les choses qu’il a laissées dans la multiplicité lui sont absolument rendues dans la simplicité, car il se trouve lui-même et toutes choses dans l’instant présent de l’Unité » (pp. 113-114) ;

« La fin suprême de l’être est la ténèbre ou non-connaissance de la Déité  cachée qui rayonne la lumière, “mais les ténèbres ne l’ont pas comprise”» (p. 115) ;

« Le fond de Dieu et le fond de l’âme sont un seul fond » (p. 115) ;

« Dieu est en toutes choses. Plus il est dans les choses, plus il est hors des choses ; plus il est intérieur, plus il est extérieur, et plus il est extérieur, plus il est intérieur » (p. 121) ;

« Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? – ce qui fut le plus sublime –, je dirais : pour que Dieu naisse dans l’âme et que l’âme naisse en Dieu. C’est pour cela que toute l’Écriture est écrite, c’est pour cela que Dieu a créé le monde et toute la nature angélique. » (p. 123) ;

« C’est pourquoi, lorsqu’on dit que l’homme est un avec Dieu et qu’en conséquence de cette unité il est Dieu, on entend l’homme selon la partie de l’image par laquelle il est semblable à Dieu, et non pas selon sa nature créée » (p. 128). 

           Pour terminer ce rapide survol des écrits de Maître Eckhart, nous attirerons l’attention sur l’étonnante affinité spirituelle entre La Prière d’Eckhart (pp. 171-172) et Les Oraisons Métaphysiques d’Ibn Arabi (traduction partielle de Michel Vâlsan, Études Traditionnelles, n° 278). 

             Au début de la deuxième partie, en quelques pages (pp. 175-180), on nous présente la vie et l’œuvre de Jean Tauler, le prédicateur dominicain, qui connut sans doute Maître Eckhart, et qui joua un rôle important au sein du groupe des “Amis de Dieu”. Sont évoqués en passant ses rapports directs avec des membres éminents de cette “fraternité” comme Henri de Nördlingen et la visionnaire Marguerite Ebner. L’œuvre de Tauler est constituée essentiellement de sermons qui, tout en laissant apparaître le fond de la doctrine d’Eckhart, s’attachent plus à traduire cette dernière dans la perspective de la réalisation spirituelle.

Retenons ici une “description” de l’état de l’Homme réalisé :

« Et n’entendez pas qu’il y perd toute distinction de son être, mais seulement celle des objets et des sensations, car dans l’Unité on perd toute multiplicité, et l’Unité unifie toute la multiplicité. Quand ces hommes reviennent à eux-mêmes, ils discernent toutes choses dans la joie et la perfection comme personne ne peut le faire ; ce discernement est né dans l’Unité simple ; c’est ainsi qu’ils discernent avec clarté et vérité tous les articles de la pure foi ; ils discernent comment le Père et le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu et aussi toute vérité de foi. »

             La troisième partie (pp. 231-262) est introduite par la vie de Suso (béatifié en 1831) qui nous est mieux connue que celle des maîtres précédents. « L’œuvre de Suso est dense. Plus piétiste que Tauler, mais parfois aussi plus spéculatif, il retient les principales intuitions d’Eckhart et les transmet alors que l’interdit frappe ses œuvres » (p. 232). Le Bienheureux visionnaire connut une voie de souffrance dont, cependant, le point de vue métaphysique n’est pas exclu :

« Dans la lumière superessentielle de l’unité divine, et selon son nom innomé, c’est un Néant ; considéré dans son essence, c’est une quiétude essentielle ; selon sa diffusion immanente, c’est la nature de la Trinité ; selon sa qualité, c’est une lumière produite par lui-même ; en tant que cause incréée, c’est l’être qui donne l’existence à toutes choses. Et dans cette ténébreuse absence de mode, toute multiplicité disparaît et l’esprit perd son être propre, il disparaît selon sa propre activité. Et tel est le but suprême, le “où” infini où aboutit la spiritualité de tous les esprits : s’être perdu ici pour toujours est la suprême béatitude » (p. 243).

             Les textes choisis dans cette anthologie sont une incitation à lire tout ce qui nous est accessible des œuvres de ces trois Maîtres majeurs de la spiritualité rhénane. Pour être plus complet, il faudrait y ajouter sans aucun doute les écrits de Ruysbroeck, ceux de Nicolas de Cues et de quelques auteurs, écrits qui témoignent d’une réalisation spirituelle basée sur la plus haute métaphysique.

Steffen Greif

 

Pierre tombale de Jean Tauler (1300-1361), aujourd’hui au Temple Neuf à Strasbourg, construit à l’emplacement de l’ancien couvent des Dominicains. (Denis Delattre & Jean Devriendt, « Un portrait de Jean Tauler selon Rulman Merswin ? » Revue des sciences religieuses, n° 1, 1996)

Henri Suso (1295-1366),
recevant une vision.

Portrait supposé de Marguerite Ebner

(1291-1351) (Cf. Auguste Jundt, Les Amis de Dieu au quatorzième siècle, Paris, 1879)

Arbre généalogique des Dominicains (détail).

Partant du cœur de saint Dominique, il relie les grandes figures de l’ordre : saint Albert le Grand (en bas, à gauche) et saint Thomas d’Aquin (au-dessus de la tête de saint Dominique). Peint en 1501 par Hans Holbein l’Ancien pour le maître-autel de l’église des Dominicains à Francfort.

Armes de Domingo Núñez de Guzmán

(Saint Dominique, 1170-1221)

 

NOTE

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1. Nous préférons, de notre côté, parler de “spiritualité rhénane”, même si, nous en convenons, cette dénomination manque de précision ; elle a au moins l’avantage d’éviter l’emploi du mot “mystique” qui, lui, est encore plus ambigu, malgré sa validité originelle.

 

 

Pour citer cet article :

Steffen Greif, « Compte rendu du livre : Les Mystiques rhénans. Anthologie : Eckart, Tauler, Suso, sous la direction de Marie-Anne Vannier, Walter Euler, Klaus Reinhardt et Harald Schwaetzer », Cahiers de l’Unité, n° 4, octobre-novembre-décembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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