coomaraswamy

NOTES

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1. « Non-existant » ; mais en même temps désireux ou « cherchant   [« désirant »] (ichantaḥ) Cela (le monde) ; ils ruisselaient (racine ṚṢ-) de labeur et de chaleur d’où leur nom de « Ṛṣis » ; voir. Atharva Veda 19, 41, 1 : bhadram ichanta ṛṣayaḥ svarvidas tapo dīkṣam upaniṣedur agre, et la variante dans Taittirīya Saṃhitā 5, 7, 4, 3. Une analogie étroite est fournie par Taittirīya Brāhmana 2, 2, 9, 1, où, au début Cela (le monde) n’était rien du tout, il n’y avait ni ciel, ni terre, ni air, mais « ce qui était non-existant s’est décidé à être » (tad asad eva san mano’kuruta syām iti)Asat n’est pas « une sorte d’être », mais (comme abhava, voir HJAS 4, 132) un être d’aucune sorte : comme il est explicite dans Śatapatha Brāhmaṇa 7, 2, 1, 7, « Ce qui “n’est pas” est ce qui n’est pas caractérisé » (yad vai nāsti tad alakṣaṇam). C’est précisément à partir de ce point de vue que Maître Eckhart parle de la « non-existence » de la Déité, et dit qu’« avant l’homme, Dieu n’était pas ». Ainsi, les descriptions de la Déité, cet Un (tad ekam), comme niruktānirukta, vyaktāvyakta, mūrtāmūrta [prononcé/non-prononcé, manifeste/non-manifeste, forme/non-forme]  etc., valent autant que dire sadasat ; et nous voyons que dans cette expression appliquée, par exemple, à Agni dans le Ṛgveda, asat ne désigne en aucun cas une non-entité absolue  (un οὐκ ὄν [« non-étant »], comme « le fils d’une femme stérile »), mais la potentialité insistante [« in-sistent »] de l’existence [« ex-istence »] ; sadasat représentant l’Identité Suprême de la potentialité et de l’agir dans cet Un en lequel il n’y a pas de processus pour passer de la potentialité à l’acte et de qui seul il peut être dit avec vérité, « Aussitôt dit, aussitôt fait », comme dans la Genèse, où « Que la lumière soit » est lui-même l’acte d’illumination. La nécessité de recourir à une théologie à la fois affirmative et négative (comme dans Maitri Upaniṣad 4, 6) est imposée par le concept lui-même, selon lequel cet Un est sadasat, une essence de deux natures, caractérisée et non caractérisée, saguṇa et nirguṇa.

     Que la « non-existence » puisse-être soit une privation absolue de toute réalité possible, soit une condition de privation relative (comme dans le cas des Ṛṣis qui sont encore in potentia, encore inhibés), soit l’état d’affranchissement de toute délimitation affirmative, tout en étant dans n’importe quel mode d’existence (comme dans le cas de kṛtakṛtyaḥ dont toutes les tâches sont accomplies), sous-tend l’apparente contradiction du Ṛgveda 10, 72, 2, asataḥ sad ajāyata par Chāndogya Upaniṣad 6, 2, 1, 2 (cf. Bhagavad Gītā 2, 16, et Śaṅkara, Svātmanirūpaṇa 77-79 ; Empédocle ἐκ τε γἁρ οὐδαμ' ὄντος ἀμήχανον ἐστι γενἑσθαι (τι). La formule du Ṛgveda (identique à celle de Lao Tseu, dans le Tao Te King, ch. 40) dérivant l’existant de ce qui n’est pas encore existant, correspond au ex nihilo fit scolastique, notamment dans la définition de la création de saint Thomas d’Aquin à savoir « emanatio totius esse ex non ente, quod est nihil » [« L’émanation de tout être à partir du non-être, qui est le néant »] (Somme Théologique, 1, 45, 1) et au έκ τοῦ μὴ ὄντος εἰς τὸ εἷναι [...] τὸν κόσμον ἀνέϕηνε de Philon (De vita Mosis 2, 267) ; dans le Ṛgveda, asat (= uttānapad au vers 4, Grassmann « Weltmutter » [« la Mère du monde »]) est μὴ ὄν, une possibilité maternelle illimitée très loin, en effet, d’une irréalité absolue, tandis que dans la Chāndogya Upaniṣad, asat est οὐκ ou οὐδαμ' ὄν ou une impossibilité d’existence. C’est dans ce contexte que les Ṛṣis (Maruts, Souffles, Tous les Dieux etc.), ante principium, sont engagés dans la phase primordiale, créatrice, sacrificielle (sattra) par laquelle le ciel et la terre sont divisés et où un espace universel est créé pour l’actualisation de toutes les potentialités latentes.

            Upaniṣeduḥ dans Atharveda 19, 41, 1, correspond à upa sedur indram dans Ṛgveda 10, 73, 11, et upa tvā sīdan en 1, 65, 2 ; upa sedur agre dans Taittirīya Upaniṣad 5 : 7, 4, 3; upasad comme assiégeant et victoire dans Aitareya Brāhmaṇa 1, 23, 24 ; et dans le même sens à Jaiminīya Upaniṣad Brāhmaṇa 4, 14, 16, où les Ṛṣis, entreprenant une séance ou un siège (sattra) śrameṇa tapasā [...] indram ava rurudhire, c’est-à-dire « l’assaillirent, Indra, de leur labeur et de leur ardeur ». Ce sont des indications précieuses pour les connotations d’« upaniṣad », un terme qui est déjà dans la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad 4, 63 appliqué à certains des hymnes védiques ; le processus allant de l’exercice d’une certaine pression ou contrainte sur la personne par ceux qui « se dressent contre lui » à ce qui est finalement obtenu de lui ; et ceci est étroitement parallèle au terme latin intimus, « secret », « profond » de intimare, mettre ou presser dans quelque chose ; une traduction pas tout à fait inadéquate d’upaniṣad serait « intimation », un peu dans le sens où Wordsworth parle « d’intimation d’immortalité ».  

2. ...

 

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A. K. Coomaraswamy

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