REMARQUES SUR LE PURUṢA-SŪKTA

Remarques sur l’« Hymne à l’homme universel » 
(Puruṣa-sūkta)
seconde partie

Coomaraswamy - Puruṣasūkta

L’Homme Universel aux mille têtes,

aux mille yeux, aux mille pieds,

englobant la terre de tous côtés,

régnait sur les dix doigts.

 

Sahasraśīrṣa puruṣaḥ

sahasrākṣaḥ sahasrapāt

sa bhūmim viśvato vṛtvāty

atyatiṣṭhad daśāṅgulam

 

सहस्रशीर्षा पुरुषः सहस्राक्षः सहस्रपात् ।
स भूमिं विश्वतो वृत्वात्यतिष्ठद्दशाङुलम् ॥१॥

 

Ṛgveda, 10, 90, 1, aty atiṣṭhad daśāṅgulam

(Journal of the American Oriental Society, Vol. 66, n° 2, 1946) 

 

– II –

      Que l’Agni-Vaiśvānara-Puruṣa soit à la fois une Personne et l’unité des Sept Personnes, ce qui est déjà suggéré dans le Ṛgveda 8, 39, 8 sapta-mānuṣa, et avec une indication spécifique quant à la concentration de leurs pouvoirs dans la tête, est développé dans de nombreux textes notoirement connus dans lesquels aussi bien l’Homme Universel que cet homme à sa ressemblance sont considérés comme étant constitués de manière à être à la fois une monarchie et une heptarchie.

         Le plus important d’entre eux est peut-être celui du Śatapatha Brāhmaṇa 6, 1, 1, 1-7 (mentionné aussi dans 9, 2, 3, 51f), où les Sept Ṛṣis ou Puruṣas, qui étaient « non-existants » (asat) (1) avant d’être animés par Indra, le Souffle (prāṇaḥ), sont identifiés aux souffles (prāṇāḥ) et alloués à l’ensemble du corps, strictu senso, mais ce qui constitue leur ichor (rasa, sève ou fluide vital) et leur gloire (śrī) (royale), c’est qu’ils se concentrent dans sa tête (śiras), celle du Puruṣa, Agni, Prajāpati, ainsi appelée parce que les Souffles sont des gloires (śriyaḥ, cf. Aitareya Āraṇyaka 2, 1, 4) ; et puisque c’est à sa tête que les « Divinités-Multiples » (viśve devāḥ, ici = les Souffles) ont eu recours (śritāḥ, cf. Ṛgveda 10, 82, 6, et Atharva Veda 10, 7, 38), c’est là que l’offrande doit leur être faite ; les mêmes analogies s’appliquent au corps en forme d’oiseau de l’autel du Feu, dont le Feu lui-même est la tête ; et ainsi Agni-Prajāpati est en même temps un Puruṣa entier et l’unité de sept Puruṣas. 

         Dans le Śatapatha Brāhmaṇa 9, 3, 1, 1-13, lorsque toute la Personne du Feu de l’Homme Universel a ainsi été réintégrée, tout ce  qui a été dit à propos de la « tête » est rituellement accompli par une offrande de gâteaux ; l’un d’entre eux représentant la tête de l’Homme Universel elle-même, et les sept autres représentant les Maruts, ou sept Souffles ; et ces derniers sont placés sur le premier de manière à représenter les deux oreilles, les deux yeux, les narines et la bouche ; le gâteau Vaiśvānara représentant le Regnum [« Royauté »] (kṣatra) et les sept autres le Peuple (viś), et en même temps « le Soleil là-bas » et ses sept rayons, – ces rayons qui « étant hypostasiés » (pratyavasthitaḥ) chez tous ses enfants deviennent nos pouvoirs de parole, de pensée, de vision, etc., (Jaiminīya Upaniṣad Brāhmaṇa 1, 28, 29) de manière à ce qu’on puisse dire que « toutes ces divinités sont en moi » (Jaiminīya Upaniṣad Brāhmaṇa 1, 14, 2, et Atharva Veda 11, 8, 14). Regardant par les fenêtres de mon visage, mon daśāṅgulam, ils m’apportent leur tribut (baliṃ haranti, passim) de nourriture, pour que moi aussi, dans ma Personne solaire, « je m’élève par la nourriture ». Et dans les arts hiératiques et folkloriques du monde entier, nous connaissons tous le visage jovial, littéralement DYU-, « céleste », de la Personne dans le Soleil, auquel correspond notre propre visage. 

        Enfin, dans la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad 2, 2, 3, 4, la tête est un bol inversé, autour duquel sont assis les Sept Ṛṣis, avec la Voix (vāc) comme huitième ; et ces sept, puisqu’ils constituent « la forme universelle de la gloire » (yaśo viśvarūpam) sont à nouveau identifiés avec les Souffles, dont les ouvertures sont les oreilles, les yeux, les narines et la bouche, – comme dans Atharva Veda 10, 2, 6, et dans Aitareya Āraṇyaka 1, 5, 2, où il y a aussi sept Souffles dans la tête, avec la voix comme huitième, « non mêlée aux autres ». Les noms des Ṛṣis assimilés aux pouvoirs de la vision etc., sont donnés ; et en effet, comme l’a remarqué A. Keith dans son commentaire de l’Aitareya Āraṇyaka « les noms des voyants du Ṛgveda peuvent être déduits des actions du prāṇa. »

             

– III –

 

        Il n’y a pratiquement aucun aspect ontologique et psychologique exposé ci-dessus qui soit propre à l’Inde ; il existe ailleurs des éléments comparables. Je me contenterai ici d’évoquer le parallèle avec les mots aty atiṣṭhad daśāṇgulam qui (si on accepte l’explication précédente) est présent dans... 

         

 

Ananda K. Coomaraswamy

Traduit de l’anglais par Max Dardevet

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L’oiseau de l’autel du feu  

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Arthur B. Keith, The Aitareya Âranyaka, Oxford, 1909.  

 

Pour citer cet article :

Ananda K. Coomaraswamy, traduit de l'anglais par Max Dardevet « Remarques sur L’«Hymne À l’homme universel (Puruṣa-sūkta) – seconde partie », Cahiers de l’Unité, n° 24, octobre-novembre-décembre, 2021 (en ligne).

 

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