René Guénon

1. L’homme - Le sens de la Vérité

 

par Slimane Rezki, 

Albouraq, Collection « Je veux connaître », Paris, 2016

 

 

Étude Critique (Suite & fin)

 
 
 

Un procédé manquant de probité

 

                 Pour tenter de justifier le fait qu’il a commis une biographie sur René Guénon, M. Rezki s’en prend, dès le début de l’« Introduction », à « certains » (?) qui « pourront s’offusquer et dire [:] “Guénon refusait que l’on parle de son individualité”, seule sa fonction comptait. Encore une hérésie que ces Don Quichotte vont se faire le devoir (et le plaisir) de dénoncer et combattre » (p. 11). Comme son opuscule biographique s’adresse plus particulièrement au grand public, ce genre de déclaration péremptoire risque d’autant plus facilement d’emporter l’adhésion de ceux qui ne sont pas familiarisés avec les écrits de René Guénon, qui sont des « jeunes et nouveaux lecteurs de cette œuvre magistrale » (p. 16). Ces derniers ne pourront que souscrire à l’argument qu’utilise alors l’A. : « c’est une erreur grossière que de penser ainsi, car la nature de l’Unicité d’être qu’implique toute réalisation impose qu’il ne peut y avoir de dichotomie entre la vie et l’œuvre d’un homme tel que René Guénon » (p. 11). 

                   Toutes ces affirmations relèvent d’une bien mauvaise rhétorique et d’un procédé manquant de probité qui visent à détourner l’attention. M. Rezki parle en effet d’« individualité » et de « fonction », puis de « la vie et l’œuvre ». Or, peut-on identifier l’« individualité » et « la vie », d’une part, et la « fonction » avec « l’œuvre », d’autre part ? L’A. ne fournit pas la moindre explication là-dessus, et il se contente bientôt d’affirmer que « sa vie » et « sa mission » ne sont pas différentes l’une de l’autre (p. 14). Pourtant, plus loin, il distingue « la vie », « la fonction », et « l’œuvre » (p. 40). Il parle aussi de « l’Unicité d’être qu’implique toute réalisation » : là encore, aucun éclaircissement n’est apporté, et on se demandera ce qu’un lecteur pourra bien comprendre à tout ce verbiage. Au lieu de s’en prendre à l’indéterminé : « certains », M. Rezki aurait dû exclusivement s’en tenir fidèlement à ce que René Guénon pensait lui-même des biographies. Mais alors, les jugements sans ambiguïtés de Guénon à ce sujet l’auraient empêché d’en écrire une. Pour sortir de cet imbroglio, il fallait donc faire porter la responsabilité de cet inconvénient sur d’autres, les fameux : « certains ». En recourant à des artifices indignes pour arriver à ses fins, M. Rezki révèle certains aspects de sa mentalité : qui peut désormais lui faire confiance et accorder le moindre crédit à son livre ?

                      Nous avons dit que le genre biographique, avec ses différents sous-genres, est une conséquence de ce que Guénon appelle l’« individualisme », qu’il identifie, dans La Crise du Monde moderne, « avec l’esprit antitraditionnel lui-même, et dont les manifestations multiples, dans tous les domaines, constituent un des facteurs les plus importants du désordre de notre époque » (ch. IV). Il précise dans le chapitre suivant que « Parfois, l’individualisme, au sens le plus ordinaire et le plus bas du mot, se manifeste d’une façon plus apparente encore : ainsi, ne voit-on pas à chaque instant des gens qui veulent juger l’œuvre d’un homme d’après ce qu’ils savent de sa vie privée, comme s’il pouvait y avoir entre ces deux choses un rapport quelconque ? De la même tendance, jointe à la manie du détail, dérivent aussi, notons-le en passant, l’intérêt qu’on attache aux moindres particularités de l’existence des “grands hommes”, et l’illusion qu’on se donne d’expliquer tout ce qu’ils ont fait par une sorte d’analyse “psycho-physiologique” ; tout cela est bien significatif pour qui veut se rendre compte de ce qu’est vraiment la mentalité contemporaine » (c’est nous qui soulignons, ici et ci-après). 

                        Or, M. Rezki « pense que c’est erreur grossière que de penser ainsi. » Il range ainsi René Guénon parmi les « Don Quichotte » qui font preuve d’« hérésie » (sic !) : s’opposer à la tendance biographique reviendrait donc à combattre des « moulins à vent » (1). Bel hommage aux propos de Guénon ! Chacun appréciera comme il convient ses remarques et la déférence qu’il prétend avoir vis-à-vis de l’auteur auquel il consacre un livre. Voilà aussi qui augure mal du respect à l’enseignement exposé par Guénon, comme nous l’allons voir tout de suite.

                     Cette soi-disant « hérésie », Guénon y adhérera tout au long de sa vie. Palingénius affirmait déjà que « devant la Doctrine, les individualités ne comptent pas, je devrais même dire n’existent pas » (2). René Guénon dira plus tard de même : « au regard de la doctrine traditionnelle, les individualités ne comptent pas » (3) ; « les individualités ne comptent pas dans l’ordre des choses dont nous nous occupons » (4) ; « dans l’exposé de doctrines traditionnelles à l’égard desquelles les individualités, et la nôtre aussi bien que toute autre, ne comptent absolument pour rien » (5) ; « il est bien entendu que c’est cette doctrine [traditionnelle] seule qui compte ici et que les individualités qui l’expriment n’ont pas la moindre importance en elles-mêmes » (6), etc. Et nous rappellerons de nouveau celle-ci : « Nous avons déjà dit bien souvent ce que nous pensons de ces histoires “personnelles” : cela n’a pas le moindre intérêt en soi, et, au regard de la doctrine, les individualités ne comptent pas et ne doivent jamais paraître ; en outre de cette question de principe, nous estimons que quiconque n’est pas un malfaiteur a le droit le plus absolu à ce que le secret de son existence privée soit respecté et à ce que rien de ce qui s’y rapporte ne soit étalé devant le public sans son consentement » (7).

                      Combattre cette tendance biographique n’est certes pas une besogne agréable, mais M. Rezki imagine curieusement que ce devoir serait pour « certains » un « plaisir ». Nous pouvons lui assurer que dégager les immondices qui obstruent l’écoulement d’une rivière ou retirer des obstacles dangereux en travers d’un chemin n’est pas une tâche plaisante. Rappelons d’autre part que nous nous occupons de son opuscule uniquement parce que M. Rezki « coordonne la branche française de la Fondation René Guénon » ; en réalité, sa biographie nous renseigne d’ailleurs plus sur ses idées et sur les méthodes qu’il utilise pour parvenir à ses fins, comme nous allons le montrer, que sur la vie de Guénon et la doctrine qu’il a exposée. En cela, il est conforme à la plupart des membres de ladite Fondation qui semblent moins s’occuper de publier sans faute les ouvrages de Guénon que de promouvoir des conceptions profanes, généralement semblables à celles de M. Laurant, dans des annexes dont la véritable raison d’être a été mise en évidence dans cette revue (8)

                    M. Rezki parle des « précautions que prit René Guénon pour bien protéger sa vie privée » (p. 18), ce qui ne l’empêche en rien, pour les besoins de sa propre cause, d’affirmer qu’« il serait absurde de ne pas aborder sa vie [celle de Guénon] pour comprendre son œuvre », en vertu « de l’Unicité d’être qu’implique toute réalisation ». Et il s’empresse d’ajouter : « Ce n’est pas l’individu que je compte présenter ici » (9). Il dissocie ainsi « l’individu » Guénon de sa « vie ». Or, s’il ne souhaite pas parler de « l’individu », pourquoi le fait-il constamment à propos de certains épisodes de sa « vie » ? Il « fit sa communion aux alentours de onze ans » (p. 24) ; « il fut un enfant sans problème majeur, studieux et appliqué » (p. 26) ; il « se rendit à Blois afin de revoir sa mère et sa tante » (p. 62) ; la famille de sa femme « possédait un coquet domaine à Lémeré » (p. 62) ; « Mademoiselle Loury sut plaire à René Guénon » (p. 62) ; il fit « un voyage long et fatigant » pour aller en Algérie en 1917 (p. 70), etc. En quoi la connaissance de tous ces faits privés de la vie de Guénon nous permet-elle de comprendre Les États multiples de l’être ou les Aperçus sur l’Initiation ? En revanche, ils montrent chez M. Rezki cette fâcheuse « manie du détail » et cet « intérêt qu’on attache aux moindres particularités de l’existence des “grands hommes” » que Guénon dénonce dans l’extrait que nous avons cité. Il est évident que certains ont bien compris son œuvre sans ne jamais rien savoir de sa vie, ou très peu de choses. Et, surtout, Guénon lui-même n’a évidemment jamais subordonné la compréhension de son œuvre à la condition d’une connaissance de sa propre vie ; il a d’ailleurs continuellement affirmé le contraire. En réalité, pour paraphraser M. Rezki : il est parfaitement absurde d’aborder la vie de Guénon pour comprendre son œuvre. Avec une inconséquence qui caractérise sa pensée, il rappelle cependant que « Guénon, l’homme, l’individu, ne l’intéressait pas en lui-même », et il reprend alors fautivement une phrase de Guénon selon laquelle « si étrange que cela puisse lui [à Le Cour] sembler, “la personnalité de René Guénon” nous importe peut-être encore moins qu’à lui » (p. 46), phrase qui se poursuit par un passage que nous avons déjà cité, et qui fut publié en octobre 1931.

                     On se demande d’autre part pourquoi M. Rezki ne démontre pas son postulat en l’appliquant aux trente-deux épisodes ou périodes qui constituent les différents chapitres de sa biographie (10). Même en élargissant l’angle de vue au-delà des détails insignifiants qu’il a présentés, il a été incapable d’expliquer les rapports qu’il peut y avoir entre l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (1921), L’Homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), Le Symbolisme de la Croix (1930), Les États multiples de l’être (1932), Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps (1945) et La Grande Triade (1946), pour ne citer que quelques livres, et les trente-deux périodes de la vie de René Guénon telles qu’il les décrit dans son livre. Malgré ce qu’il « désire mettre en avant », il ne traite aucunement de « la corrélation entre son œuvre et sa vie » (p. 13).

                     Retenons, à titre d’exemple, celui de l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, ouvrage publié en 1921. En prenant un peu de champ, commençons avec le chapitre 14 intitulé : « Premier mariage avec Berthe Loury : 1912 », et allons jusqu’au chapitre 18 nommé : « Regnabit : 1925-1927 ». Du début à la fin, et en incluant les trois chapitres intermédiaires, l’Introduction générale n’est citée qu’une seule fois, au chapitre 16, où le lecteur apprend que « Peillaube », l’un des « éminents religieux » mentionnés par l’A., « rédigea un compte rendu de son premier livre » (p. 67). C’est tout. On reconnaîtra que cela n’apporte aucune aide pour une meilleure compréhension de son œuvre en général, et de ce livre en particulier.

           

L’erreur des influences philosophiques

 

                  Le seul passage qui, d’une certaine façon, pourrait illustrer cette idée qu’il faille recourir à la « vie » de Guénon pour comprendre son œuvre est celui où l’A. cite son ami M. Laurant : Guénon aurait bénéficié de l’« influence » d’Albert Leclère, son professeur de philosophie, cette « influence » étant « très sensible dans la partie critique de ses ouvrages ». Guénon aurait de plus repris « les mêmes arguments et les mêmes références que Leclère : Berkeley, Stuart-Mill, Bergson et Kant » (11). Ainsi, dans le domaine doctrinal et intellectuel, Guénon serait tributaire de certaines conceptions philosophiques transmises par son professeur. Après tout ce que Guénon a écrit sur et contre la philosophie, surtout la philosophie moderne, cette idée est parfaitement ridicule, et ne mériterait aucune réponse. Mais, comme elle concerne plus exactement la question des “sources” de René Guénon, que M. Laurant n’a cessé de si mal traiter (12), nous devons nous y arrêter. Cet auteur estime que l’on trouve dans les écrits de Leclère « non seulement certains thèmes fondamentaux de la pensée de Guénon mais une similitude dans la façon d’aborder les problèmes » (p. 18). Et il cite à l’appui plusieurs extraits de l’Essai critique sur le droit d’affirmer (13), dont celui-ci : « toute vérité est une opinion à laquelle la certitude vient [écrit fautivement : venait] s’ajouter comme un fait à un autre fait » (p. 29 de l’Essai). Mais il s’abstient de poursuivre ce que Leclère écrit : « toute science, même la psychologie, la logique et la métaphysique soit de l’être, soit du connaître rentrent dans une psychologie générale, dans une sorte d’histoire naturelle de l’esprit ». Qui peut croire un instant que Guénon soutient que la métaphysique « rentre » dans ces deux dernières sciences ? Quant à la distinction faite par Leclère entre la métaphysique de l’être et la métaphysique du connaître, voilà ce qu’en dit Guénon dans son Cours de Philosophie : « On dit habituellement que la métaphysique comprend deux parties : la métaphysique du connaî­tre et la métaphysique de l’être, la première étant en quelque sorte la préparation de la seconde, car c’est cette dernière qui constituerait la métaphysi­que proprement dite, suivant la définition qu’en donne Aristote lorsqu’il dit qu’elle est la connaissance de l’être en tant qu’être. Seulement, cette définition a le défaut de supposer, avant toute étude approfondie, que l’être est le premier et le plus universel de tous les principes ; il se peut fort bien, au contraire, que l’ontologie, ou connaissance de l’être, ne soit qu’une branche de la métaphysique. Quoi qu’il en soit, pour que l’étude du connaître présente un caractère vraiment métaphysique, il faudrait commencer par montrer que, comme l’enseigne d’ailleurs Aristote, le connaître et l’être ne sont au fond qu’une seule et même chose, ou qu’ils sont, si l’on veut, les deux faces d’une même réalité ; et alors l’étude du connaître deviendrait parallèle, sinon même identique, à l’étude de l’être. Dans ces conditions, il n’y aurait plus là deux parties distinctes de la métaphysique, mais seulement la métaphysique elle-même envisagée sous deux aspects différents, et d’ailleurs complémentaires l’un de l’autre. Mais ce n’est pas de cette façon que ceux qui parlent de métaphysique du connaître, du moins parmi les philosophes modernes, l’entendent ordinairement ; ils ne désignent par là rien de plus qu’une simple théorie de la connaissance, c’est-à-dire l’examen de la valeur de la connaissance à laquelle l’homme peut atteindre ; et, dès lors qu’une telle théorie est essentiellement relative aux conditions de l’entendement humain, cela suffit à montrer qu’elle ne peut avoir une portée véritablement métaphysique, c’est-à-dire universelle » (14)

              Maintenant, regardons de plus près les « arguments » de Berkeley, le premier des philosophes mentionnés supra qui auraient influencé Guénon. Dans le chapitre XI de l’édition originale de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, Guénon écrit que, dans le Bouddhisme, « Les corps, qui sont les objets des sens, sont composés des éléments, ce qui est d’ailleurs conforme à la doctrine orthodoxe, sauf en ce qui concerne la constitution atomique des éléments eux-mêmes ; mais ces corps ne sont considérés comme existant en tant qu’objets déterminés qu’autant qu’ils sont effectivement perçus par la pensée, que cette perception soit regardée comme directe ou comme indirecte. » Il note alors : « On pourrait se souvenir ici des théories de Berkeley, d’autant plus que, pour celui-ci, il y a deux sortes d’êtres, les ideas et les minds, qui ne sont pas sans rappeler à quelques égards les deux catégories fondamentales établies par les Bouddhistes, surtout en ce qui concerne la seconde, car, pour la première, la conception des éléments et même l’atomisme ne sauraient trouver place chez Berkeley. D’ailleurs, les points de comparaison qu’on peut relever ainsi sont encore de ceux auxquels il ne faut pas attribuer une trop grande portée, et l’intention générale est certainement très différente ». Cette dernière phrase s’inscrit en faux contre l’opinion de M. Laurant, à laquelle ne peut pourtant que souscrire M. Rezki (15).

                 Parlant un peu plus loin de « la division des jugements (sanjnâ-skandha), désignant la connaissance qui naît des noms ou mots, ainsi que des symboles ou signes idéographiques, connaissance qui implique d’ailleurs l’existence d’un rapport véritable entre le signe et la chose ou l’idée signifiée », Guénon note : « Nous devons faire remarquer à ce propos que, contrairement à l’opinion de quelques philosophes modernes, tels que Berkeley, il n’y a pas de signes, même conventionnels, qui soient purement arbitraires, car on ne ferait aucune convention si l’on n’avait pas de raisons pour la faire, et pour faire celle-là plutôt que n’importe quelle autre. Une chose ne peut être l’expression ou la traduction d’une autre que s’il y a entre elles une certaine relation analogique, et ainsi toute “signification” doit avoir un fondement dans la réalité, c’est-à-dire dans la nature même des choses. » Il dira de même dans « Le Verbe et le Symbole » : « Le philosophe Berkeley n’avait donc pas tort lorsqu’il disait que le monde est “le langage que l’Esprit infini parle aux esprits finis” ; mais il avait tort de croire que ce langage n’est qu’un ensemble de signes arbitraires, alors qu’en réalité il n’est rien d’arbitraire même dans le langage humain, toute signification devant avoir à l’origine son fondement dans quelque convenance ou harmonie naturelle entre le signe et la chose signifiée » (16).

                      Pour montrer une fois encore la supposée « influence » des idées de Berkeley sur Guénon, d’après MM. Laurant et Rezki, on lira ce passage de la lettre de Guénon à Noële Maurice-Denis, du 28 juillet 1921 : « Il est bien vrai que je ne peux pas admettre que toute connaissance (y compris celle de l’ordre métaphysique) vienne des sens ; mais, pour ceux qui n’ont que des connaissances d’origine sensible (il y en a sans doute), il n’est au pouvoir de personne de leur faire comprendre ce que sont les connaissances d’une autre nature, pas plus qu’il n’est possible de faire comprendre à des nominalistes comme Berkeley ce que c’est qu’une véritable idée générale ; c’est là une question d’“horizon intellectuel” plus ou moins étendu. La métaphysique n’est pas “une science abstraite”, elle n’est pas même “une science” tout court, elle est “la connaissance” par excellence. » Ainsi, sur le plan doctrinal, René Guénon n’est en rien tributaire de Leclère, de Berkeley, ou d’autres philosophes qui l’auraient soi-disant « influencé » dans sa jeunesse, et dans ses écrits.

 

L’erreur de l’influence de la vie sur l’œuvre

                 

                  Un dernier exemple va nous montrer qu’il est préférable de « se cantonner à l’œuvre » de Guénon pour la comprendre, sans « établir les ponts avec sa vie », et que c’est ainsi qu’on ne passe pas « à côté de l’essentiel », pour prendre le contre-pied de M. Rezki (p. 13). En poursuivant notre lecture aux chapitres 19, 20 et 21 de la biographie, correspondant aux années 1925-1929, nous observons que L’Homme et son devenir selon le Vêdânta n’est même pas cité ! On remarque d’ailleurs que la question du rôle de la tradition hindoue n’est pas abordée une seule fois. On sait pourtant que Guénon reçut oralement des enseignements concernant les doctrines hindoues, mais ce point capital n’est même pas mentionné. Il nous paraît pourtant beaucoup plus déterminant pour comprendre correctement, non pas son œuvre comme le dit M. Rezki, mais la genèse de celle-ci, que le fait de savoir qu’il fut « récompensé de la médaille de l’association des anciens élèves » (p. 26) ! (17) D’autre part, assimiler « sa formation » à « une descente aux Enfers » (p. 13) est proprement inadmissible, voire scandaleux : depuis quand le fait d’apprendre les doctrines traditionnelles hindoues, et plus particulièrement la métaphysique du Vêdânta auprès de Maîtres dûment qualifiés est-il identique à « une descente aux Enfers » ?

                  Dans la biographie qu’il propose, on pourrait faire des constatations similaires pour tous les autres ouvrages de Guénon. Que signifie alors l’affirmation de M. Rezki sur la nécessité d’aborder la vie de Guénon pour comprendre son œuvre ? On le voit : absolument rien. Ce n’est qu’un prétexte pour traiter, de manière arbitraire et confuse, c’est-à-dire profane, un “matériau” qui semblait plus à sa portée qu’un autre. Finalement, M. Rezki ne serait-il pas une sorte de Sancho Panza s’attaquant aux moulins à vent qu’il aurait lui-même édifiés ? On remarquera incidemment que même dans un livre aussi indigent que celui de Jacques Marcireau, intitulé René Guénon et son Œuvre (1946), que Guénon ne put « aucunement approuver » (18), cet auteur eut au moins l’intelligence de ne pas s’intéresser à « la personnalité » de Guénon ; il ajouta que même s’il était « tenté, par suite d’une prédisposition ambiante, de lui attacher de l’importance, [elle] n’offre pas d’intérêt véritable en regard des doctrines » (p. 14).

 

Des prétentions injustifiées

                  Par l’intermédiaire des enfants de René Guénon, M. Rezki a eu accès à « nombre de documents et d’informations » qui « permettent d’être plus précis dans notre connaissance de l’homme et de son œuvre » : il s’estime ainsi pleinement à même de « corriger des erreurs du passé » (pp. 11-12), de « rétablir certaines vérités » (p. 122). Le lecteur sera donc tout à fait confiant quand, par exemple, il lira que « Guénon était un homme et que sa vie était tout aussi humaine en dehors de sa mission » (p. 12) ; que son mémoire « Examen des idées de Leibnitz sur la signification du Calcul infinitésimal devint en 1946 Les Principes du calcul infinitésimal » (p. 29) ; qu’en 1906 « il adhère » au « mouvement occultiste » (p. 30) ; que l’Ordre du Temple Rénové est « constitué de sept grades » (p. 39) ; que le « passage de Guénon dans toutes ces organisations » néo-spiritualistes visait à les « revivifier » (p. 44) ; que La Gnose parut entre « décembre 1909-janvier 1912 » (p. 52) ; que Berthe Loury était « très grande » (p. 62) ; que Probst-Biraben « deviendra moqaddem du Cheikh al-‘Alawî » (p. 89) ; que « C’est le 7 janvier au matin que le Cheikh ‘Abd el-Wâhid Yahya ‒ René Guénon ‒ rendra son dernier souffle » (p. 116). Nous pourrions encore citer bien d’autres faits, mais, comme nous devrions tous les examiner en détail, nous risquerions d’être trop long.

                     Reprenons les exemples retenus. Tout au long de son livre, M. Rezki ne cesse d’insister sur le fait que « Guénon était un homme » (sic !). On trouve déjà cette affirmation dans le titre de sa biographie. Qu’est-ce à dire ? Qu’il aurait été pris pour un ange, un dieu, ou pour on ne sait quelle “entité” ? ‒ Bien entendu, l’A. lui-même affirme qu’il ne fait pas « de Guénon un dieu » (p. 122) ! ‒ Une telle insistance paraît bien énigmatique, si ce n’est quelque peu suspecte… Poursuivons : « sa vie était tout aussi humaine en dehors de sa mission ». M. Rezki semble pourtant considérer Guénon comme étant un « missionné », voire comme l’un des « grands missionnés » (p. 22). Il devrait savoir dans ce cas que de tels êtres sont « “mis à part”, c’est-à-dire essentiellement différents à la fois du commun des êtres manifestés et de ceux qui, étant parvenus à la réalisation du “Soi”, demeurent purement et simplement dans le non-manifesté. Leur action, même lorsqu’elle est extérieurement semblable à celle des êtres ordinaires, n’a en réalité avec elle aucun rapport allant plus loin que cette simple apparence extérieure ; elle est, dans sa “vérité”, nécessairement incompréhensible aux facultés individuelles, car elle procède directement de l’inexprimable. Ce caractère montre bien encore qu’il s’agit, comme nous l’avons déjà dit, de cas exceptionnels, et en fait, dans l’état humain, les “missionnés” ne sont assurément qu’une infime minorité en regard de l’immense multitude des êtres qui ne sauraient prétendre à un tel rôle » (19).

                    Qui a lu le mémoire de Guénon sur le calcul infinitésimal ? Certainement pas M. Rezki, puisqu’il n’aurait pas affirmé que ce travail est « devenu » le livre qui parut en 1946. Comme il l’écrit lui-même, Guénon divise son étude universitaire en trois parties :

                    « Dans la première partie, nous avons exposé les idées de Leibnitz sur la signification et sur la valeur du calcul infinitésimal, en nous bornant presque exclusivement à reproduire les textes mêmes de l’auteur, groupés suivant les différentes questions auxquelles ils se rapportent, et en les accompagnant d’aussi peu de commentaires qu’il nous a été possible.

                     Dans la seconde partie, nous avons cherché à interpréter ces idées, de façon à dégager la part de vérité qu’elles contiennent, et, dans la mesure où elles nous ont paru inacceptables, à leur substituer d’autres conceptions plus propres à fonder la méthode infinitésimale et à en justifier la rigueur.

                      Dans la troisième partie, nous avons déve­loppé ces dernières conceptions de manière à en montrer la portée, en insistant surtout sur les points qui présentent un rapport plus direct avec les principes métaphysiques dans lesquels, pour nous, se trouve en définitive le véritable fondement de la méthode infinitésimale ».

                  M. Brecq, qui a publié ces passages, concluait laconiquement : « On comprendra, à la lecture de cette citation extraite de l’“Avant-Propos”, que le plan général de ce mémoire est bien différent de celui des Principes du Calcul infinitésimal » (20).

 

L’erreur des influences occultistes

                  C'est un “lieu commun” que de dire, avec M. Laurant, que Guénon a passé « Sept ans d’occultisme » (21), ou, avec l’A., qu’il a « adhéré » à ce mouvement en 1906. Depuis quand la fréquentation d’un plâtrier ou d’un maçon fait-elle de nous un architecte ? Nos deux écrivains, et d’autres avec eux, n’ont toujours pas compris que Guénon a fréquenté différents personnages et milieux néo-spiritualistes après avoir reçu les enseignements de Maîtres hindous. Même si cette question n’a pas été traitée publiquement en détail, bien des indices laissent entendre que c’est dès son arrivée à Paris que « peuvent avoir commencé en 1904-1905 » ses contacts « avec un ou des représentants de la tradition hindoue, et plus spécialement de l’école Vêdânta adwaîta » (22), et que ses enseignements furent dispensés jusqu’en 1907, semble-t-il.

                    L’Ordre du Temple Rénové est « constitué de sept grades ». L’A. reprend ce qu’affirme Chacornac dans son livre (p. 35), qui donne les noms des grades en question. Cependant, « d’après un témoin direct, Patrice Genty, il y eut “des rituels d’initiation à trois grades, les quatre suivants n’ont jamais été donnés” (lettre du 5 juillet 1952). “Je ne sais de qui Chacornac tient les noms des 7 grades templiers. Dans les séances, on n’est jamais allé plus loin que le 3e » (lettre du 1er avril 1962). Selon Genty lui-même, ce serait Tamos qui aurait transmis à Chacornac l’information concernant les noms des sept grades, Tamos qui, pourtant, n’a jamais fait partie de l’Ordre du Temple, alors que Patrice Genty en était l’un des membres, comme l’atteste la liste dont nous parlons dans la note [publiée dans Les Cahiers de l’Homme-Esprit, n° 3, 1973, p. 20]. Il est possible aussi que Chacornac ait consulté le numéro de mars 1909 d’Hiram, revue de Papus et de Téder, qui publia (p. 6) la liste des sept grades » (23). Les conférences « étaient réparties par Guénon en fonction des trois premiers “degrés” auxquels appartenaient les membres de l’Ordre du Temple Rénové, c’est-à-dire les Chevaliers du Temple pour le premier, les Princes de la Nouvelle Jérusalem pour le second, et les Rose-Croix Égyptiens pour le troisième » (Ibid., p. 53).

                     On est très surpris d’apprendre que le « passage de Guénon dans toutes ces organisations » néo-spiritualistes visait à les « revivifier » ‒ même affirmation p. 124. Suite à ce que nous avons dit précédemment, c’est après avoir reçu des enseignements de la métaphysique hindoue que Guénon entra dans certaines organisations pour vérifier si elles étaient orthodoxes sur le plan doctrinal, et possédaient une filiation initiatique authentique. M. Rezki n’a-t-il jamais lu que, selon Noële Maurice-Denis Boulet, Guénon « n’était entré dans ce milieu de La Gnose que pour le détruire ? » (24) On rectifiera bien sûr “La Gnose” par “l’Église gnostique” ; de toute façon, suivant sa fâcheuse habitude, M. Rezki écrit le contraire de ce que Guénon disait !

De multiples erreurs

                  À propos de la revue La Gnose, M. Rezki donne les dates initiale et finale de sa parution : « décembre 1909-janvier 1912 » (p. 52). Or, la réédition de la collection complète de cette revue (25) prouve que ces deux dates sont erronées : c’est de novembre 1909 à février 1912 inclus qu’elle fut éditée.

                  Quant à la grande taille de la première épouse de Guénon, il n’est qu’à regarder la photographie de leur mariage pour s’en faire une idée exacte (26) : c’est l’une des femmes les plus petites présentes ce jour-là !

                  En décembre 1927, Le Voile d’Isis fit paraître un avis selon lequel « M. H. Probst-Biraben, docteur ès lettres régulièrement initié et mandaté par le cheikh Si Ahmed Ben-Alioua, grand mystique de l’école traditionnel [sic !] des Chadelya-Derkaoua, affiliera et dirigera ceux qui s’intéresseraient au Soufisme régulier traditionnel. Lui écrire à la Revue (en joignant un timbre pour la réponse » (p. 860). Sans citer ce passage, M. Rezki affirme que Probst-Biraben  « deviendra moqaddem du Cheikh al-‘Alawî ». S’il avait une meilleure connaissance de la correspondance de Guénon, à commencer par celle qui est facilement accessible, il se serait abstenu d’écrire cela. En effet, dans sa lettre à Galvão du 25 janvier 1946, on lit : « vous avez eu raison en un sens de ne pas prendre au sérieux l’avis paru en décembre 1927 dans le “Voile d’Isis”, car son auteur a bien été initié par le Sheikh Ahmed, mais c’est tout, et il n’a fait cet appel que de sa propre initiative. Ayant constaté certaines choses qui me paraissaient assez bizarres et peu régulières, je me suis informé directement à ce sujet, et il m’a été répondu qu’il [Probst-Biraben] n’avait jamais été “mandaté” pour quoi que ce soit. » Parmi les « choses » en question, on relèvera qu’un correspondant de Guénon fut « fort surpris, un certain jour, en recevant de celui-ci [Probst-Biraben] une lettre dans laquelle il lui déclarait qu’il pouvait se considérer, sans plus de formalités, comme membre de la tarîqah, lui communiquant en même temps un soi-disant wird (qualifié improprement de dhikr) qui, vérification faite, comportait uniquement la 3e partie du wird réel ! Cela est assurément fort peu sérieux […] ; il a toujours prétendu avoir reçu du Sheikh Ahmed une fonction de moqaddem chargé plus spécialement d’admettre des Européens dans la tarîqah ; or, renseignements pris à Mostaganem, son nom (Habîbullah Abdel-Mu’men) n’a jamais figuré sur aucune liste de moqaddems » (27).

                  Enfin, on se souviendra que, d’après Chacornac, « Guénon était décédé à 23 heures » le 7 janvier (p. 117). Il s’appuyait sur le témoignage du Dr Soli Katz, que M. Accart rapporta plus tard dans L’Ermite de Duqqi (28) : « Ce triste dimanche de janvier, il devait s’éteindre […]. Je l’ai revu vivant pour la dernière fois vers onze heures du soir. […] À deux heures du matin, à mon retour à Dokki, j’appris que le Cheikh Abdel Wahed Yehia avait rendu le souffle quelques minutes après mon départ. » M. Accart indiqua aussi que Valentine de Saint-Point « se trouvait à son chevet encore le soir de la mort » (29). Elle écrivit le 8 janvier que Guénon « est mort hier et a été enterré aujourd’hui » (30), confirmant donc ce que disait Katz. Mais, dans un autre texte, elle parla de : « vers trois heures du matin », donc le 8 janvier, et confirma ce point ainsi : « Le Cheikh Abdel Wahed Yehia n’a pas quitté son corps à onze heures et demie. Il l’a abandonné vers trois heures, entre la nuit et le jour ». Elle fit aussi état du « chat de la maison » qui mourut « vers trois heures du matin », et de la montre du Cheikh, toujours ponctuelle, qui s’arrêta subitement « à trois heures vingt » (31). D’autres écrivains retinrent à l’époque cette même date du « lundi 8 janvier 1951 » (32), l’un indiquant qu’il s’éteignit « à quatre heures du matin » (33), un autre « à trois heures du matin » (34), et Martin Lings, « vers deux heures » (35). De notre côté, nous ajouterons que, dans le fonds Caudron (36), on trouve un document officiel qui confirme qu’il s’agit du lundi 8 : il porte le sceau de la République Française, et est daté du 16 mars 1954. Il s’agit d’une procuration désignant Michel Vâlsan comme mandataire « en ce qui concerne spécialement les rapports avec les Éditeurs des œuvres de René Guénon ». Elle est établie « entre Louis Caudron et « Monsieur Moyine Al-Arab […] agissant tant en son nom personnel en qualité de co-tuteur des enfants mineurs ci-après nommés […], qu’au nom et comme mandataire de la Dame Fatma Mohamed Ibrahim, veuve de […] Es Sheikh Abdel Wahed Yahia (René Jean Guénon) décédé le huit Janvier mil neuf cent cinquante et un… »

                  Sur cette dernière question, comme on le voit, il serait présomptueux de vouloir trancher dans un sens ou dans l’autre, sauf si l’on a quelques idées préconçues ou particulières pour le faire… (37) M. Rezki veut « corriger des erreurs du passé », soit ! Apportant une information nouvelle, la date du « 7 janvier au matin », il aurait dû reproduire un extrait de l’acte de décès à l’appui de ce qu’il avance. Mais il est vrai qu’un médecin de famille a une certaine latitude pour retenir une heure qui convienne à celle-là… Aussi, ce qu’il affirme reste-t-il sujet à caution. Compte tenu des données que nous venons de rapporter, il nous semble préférable de retenir que René Guénon est décédé « dans la nuit du dimanche 7 au lundi 8 janvier 1951 », comme plusieurs écrivains l’ont indiqué bien avant nous (38)

                   Nous ajouterons d’autre part que les oublis et, surtout, les erreurs abondent dans le dernier chapitre. Dressant la « Liste des revues, livres et signatures » (39), d’après le « travail magistral de Xavier Accart » (40), il ne mentionne pas la Revue de Philosophie, Images de Paris, Memra, etc. Saint Bernard ne parut pas dans une revue intitulée : La Vie et les Œuvres de Quelques grands Saints (41), mais dans le tome premier de ce recueil collectif. Les dates de la collaboration de Guénon à certaines revues sont lacunaires et fautives : pour Foi et Vie, ce n’est pas en 1927, mais en mars ou avril 1930 qu’il publia « Pour un Humanisme nouveau » (42) ; les neuf articles d’Ignitus et les seize de Guénon ne parurent pas seulement en « 1935 » dans le Diorama filosofico, mais durant six ans, entre le 2 février 1934 et le 15 février 1940 (43)

                  Toutes les rectifications dont nous venons de faire état, d’autres auraient pu les écrire, car elles leur sont accessibles, comme à M. Rezki, d’ailleurs. Aussi ce dernier se montre-t-il bien prétentieux quand il déclare vouloir corriger certaines assertions antérieures : il n’a ni la mentalité appropriée ni les connaissances suffisantes pour réaliser son objectif. De plus, il aurait pu, dans un livre si bref, dispenser le lecteur de certaines redites. Il parle du rattachement islamique de Guénon quasiment dans les mêmes termes p. 50 et pp. 59-60 ; incapable de préciser qui lui transmit ledit rattachement, il conclut la première fois par : « peu importe », et la seconde par : « cela n’a pas d’importance ». En réalité, il minimise cette question, car il ne sait qu’en dire. Ailleurs, ne sachant si Guénon rencontra, ou non, le Cheikh al-‘Alawî, il utilise la méthode du “délayage” pour montrer qu’il a cependant quelques connaissances. Là encore, la réponse est pourtant déjà connue : « « Je n’ai jamais vu le Sheikh Ahmed, qui était encore très peu connu à l’époque déjà lointaine où j’étais en Algérie, et d’ailleurs je n’ai pas eu l’occasion d’aller dans la province d’Oran ; c’est seulement beaucoup plus tard que je suis entré en correspondance avec Mos­taganem par l’entremise de  Taillard » (44).

                  

Contradictions, lacunes et point de vue profane 

                   Comme nous venons de le montrer par ces quelques exemples, tout le livre de M. Rezki est conditionné par les biographies de ses prédécesseurs ; son accès à une partie des archives de René Guénon ne lui a aucunement permis d’effectuer un travail historique de rectification par comparaison. La différence entre ce que relatent les biographes de Guénon et ce qu’il a pu lire dans la partie des archives à laquelle il a eu accès l’a conduit à un travail qui explique le caractère tout à fait incohérent et fantaisiste du plan de son livre. Certes, il a tenté de suivre une « logique chronologique » (p. 14), mais il n’y est aucunement parvenu. Nous ne disons pas que M. Rezki a un point de vue tout à fait profane, parce qu’en réalité il y a chez lui un mélange de celui-ci avec le point de vue religieux, ainsi qu’avec ce qu’il a pu comprendre du point de vue initiatique grâce à l’œuvre de Guénon ou par les articles de Michel Vâlsan (45). En fait, son livre est une ripopée de plusieurs points de vue appliqués à la vie de Guénon, et c’est au lecteur, s’il est suffisamment averti, qu’il reviendra de faire le tri. À moins, bien sûr, qu’il ne se satisfasse des affirmations que M. Rezki assène si fréquemment pour masquer son incohésion. Nous parlons de tri, parce qu’il n’a pas su présenter comme il l’aurait fallu les quelques précisions obtenues grâce aux archives qu’il a pu consulter, qui ne manquent pas d’intérêt, ni en tirer le parti qu’elles méritent. Fondamentalement, ces données sont et resteront sujettes à caution, car il n’avance jamais sans apporter la moindre preuve ; or, « Produisez votre preuve si vous êtes véridiques » (46). En effet, nous ne disposons d’aucun moyen de vérification à leur égard ; et, dans le domaine factuel, chaque fois que nous avons pu faire l’examen de tel ou tel renseignement, nous avons pu établir que M. Rezki n’a cessé de nous en transmettre nombre qui s’avèrent être faux.

Nécessité d’une hagiographie

                   Comme on l’a dit à plusieurs reprises dans cette revue : tout ce qui se rapporte à René Guénon mérite la plus grande attention en vertu de son statut unique, et tous ses actes, comme tous ses écrits, même les plus marginaux, sont dignes d’un intérêt spécial dans la mesure où ils véhiculent toujours un enseignement ; mais il faut avoir un point de vue strictement traditionnel pour le discerner. Dans le cas contraire, on s’égare dans des remarques dépourvues d’intérêt, et dans un manque de respect élémentaire envers sa mémoire. Si l’on prend la responsabilité de rapporter certains détails qui relèvent de sa vie privée, on ne peut le faire qu’en montrant en quoi ils présentent un caractère sacré, rituel ou symbolique. On peut également faire connaître certains points dans la mesure où ils permettent de rectifier des affirmations erronées, comme celles qui figurent, par exemple, dans les « annexes » des pseudo-« éditions définitives » (47). Sinon, il ne s’agit le plus souvent que d’une manifestation plus ou moins consciente de l’esprit moderne et de son « horreur du mystère », dont Guénon parle au chapitre XXII du Règne de la Quantité.

                   C’est devenu maintenant un poncif que de parler d’hagiographie à propos de René Guénon. Il semble que ce soit même une sorte d’injure appliquée à ceux qui considèrent que son cas relevait de ce que l’on désigne en Occident comme étant la sainteté. Un point de vue favorable, et le simple sens des convenances que l’on doit à sa mémoire ne sont guère mieux appréciés. Il s’agirait, dans l’un et l’autre cas, d’une preuve d’un manque d’esprit critique. L’hagiographie est ainsi devenue un genre méprisé. Pourtant, comment qualifier autrement une vie de saint ? Le Cheikh ‘Abdel-Wâhid n’est-il pas surnommé, au Caire notamment, « Al-Walî », « Le Saint » ?

                   Certes, il est évidemment impossible au monde moderne d’accepter le genre hagiographique, puisqu’il ne sait même pas ce qu’est une forme traditionnelle ni sa raison d’être. Les esprits traditionnels eux, de leur côté, beaucoup mieux informés, n’ont aucune raison de renoncer à ce genre qui est le seul qui convient à la vie des êtres spirituels. Il n’y a donc pas à se préoccuper des ignorants à ce propos, et il convient d’assumer pleinement ce genre quand il est nécessaire. C’est ce que M. Rezki n’a pas su faire.

                   Ce dernier reconnaît à Guénon sa sainteté, « un saint du plus haut rang » (p. 23), mais comme il ne sait pas trop ce qu’est celle-ci ni ce qu’elle implique, il n’est guère en mesure d’en montrer l’origine, la nature et les conséquences (48), et il en reste au niveau de simples affirmations. L’effet produit tend ainsi à l’inverse de celui qu’il devrait être ; c’est particulièrement net quand il relate complaisamment des informations « communiquées par les enfants de René Guénon » (p. 12) : ni eux ni lui ne respectent les volontés de Guénon, qui précisa à Louis Cattiaux : « même si on avait dit de moi des choses exactes, je n’en aurais pas moins été contrarié pour cela, car j’ai toujours estimé que rien de ce qui se rapporte à moi personnellement ne regarde le public, et je me suis toujours refusé absolument à fournir à qui que ce soit même les indications biographiques les plus inoffensives » (49). Il n’a certainement pas compris qu’une biographie n’est pas une hagiographie, et que pour rédiger une vie de saint, il faut avoir un point de vue strictement traditionnel et certaines connaissances qu’il n’a manifestement pas. Son accès à une partie des archives de René Guénon n’est évidemment pas une condition suffisante pour y parvenir, et ne saurait suppléer ses propres lacunes. Il n’a pas été en mesure de distinguer ce qui relève des circonstances transitoires, d’importance variée, et ce qui appartient à l’ordre des principes immuables, ni de la hiérarchie des unes et des autres, et de leurs rapports. C’est de là que viennent la plupart des confusions que l’on observe dans sa pseudo-biographie. Il encourt les reproches qu’adressa en son temps René Guénon à Clavelle, qui avait « eu aussi, avant la guerre, l’idée de faire paraître une notice biographique dans une publication dont je n’avais d’ailleurs jamais entendu parler jusqu’ici ; il faut encore ajouter que les renseignements “extérieurs” comme ceux qu’on peut donner en pareil cas n’auraient pas le moindre rapport avec mon œuvre, qui devrait suffire pour qu’ils ne puissent réellement intéresser personne » (50).

                      Nous avons montré la fausseté de nombre de renseignements contenus dans la biographie de René Guénon par M. Rezki. Dans ces conditions, on ne peut que le déconseiller à tout lecteur, surtout ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec les écrits de Guénon. De plus, il est écrit dans un style confus et désordonné, avec une mentalité tout à fait inadéquate. Enfin, malgré les prétentions de M. Rezki, il nous faut redire que la thèse principale de son opuscule est en contradiction flagrante avec ce que Guénon a maintes fois répété : ne jamais fournir sur lui la moindre indication biographique, fût-elle des « plus inoffensives ». Cet ouvrage fait incontestablement partie de ceux dont Guénon a pu écrire qu’« il y a bien des [livres] qui ne valent pas grand’chose (c’est même le plus grand nombre), mais il y en peu qui donnent une pareille impression de vide et de nullité » (51).                 

     Roland Dumont (52)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Photographie de mariage, 1912

Jean-Henri Probst-Biraben

(1875-1957)

Valentine de Saint-Point en 1914

(1875-1953)

Lettre de E. Taillard et Myriam Sereno du 4 juillet 1924. Ils relatent leur entrée en Islam et demandent au Cheikh al-‘Alawî de les accepter comme disciples.

Eugène Taillard (1869- ?), interprète assermenté près du Tribunal mixte de Sidi Bou Saïd, dans la banlieue de Tunis.

René Guénon au Caire en 1939

Signature de René Guénon en 1911

Tombeau de René Guénon au Caire

 
 
 

Pour citer cet article :

Roland Dumont, « Étude critique du livre : René Guénon. 1. L'homme. Le sens de la Vérité. par Slimane Rezki » Suite & finCahiers de l’Unité, n° 9, janvier-février-mars, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018  

NOS ÉDITIONS

Revues

Recueils

Livres