RENÉ GUÉNON ET LA MAÇONNERIE OPÉRATIVE

René Guénon et la Maçonnerie opérative

(6e partie)

Outils et symboles des Maçons opératifs au VII° à 1 heure

 
 
 
 

Mères du Compagnonnage à la Conférence intercompagnonnique du 25 septembre 1921

(Musée du Compagnonnage de Tours)

Le blason des Opératifs

Le « Trois fois Trois » : les trois mains droites, les trois mains gauches et les trois pieds droits forment chacun un triangle. Après un balancement en périodes distinctes, ils élèvent leur main droite au-dessus de leur tête. Et le Grand Mot Omnifique est donné par syllabes circulantes à voix basse. Ce Mot suprême, qui est la réponse à la question posée par le Mot de Maître, est une expression symbolique des trois attributs d’omniprésence, omnipotence et omniscience. R. Guénon disait encore que les trois parties de ce Mot « qui sont considérées comme représentant des noms divins dans les trois traditions hébraïque, chaldéenne et égyptienne, sont, dans la Maçonnerie opérative, rapportées respectivement dans cet ordre à Salomon, à Hiram, roi de Tyr, et au troisième Grand-Maître. »

Clement Stretton et la résurgence de la Maçonnerie opérative en Angleterre au XXe siècle (suite) 

 

3) L’étude de M. Bernard Dat sur « La maçonnerie “opérative” de Stretton » (suite)

 

Les arguments

          M. Bernard Dat remarque, en le lui reprochant, que Stretton a « montré un désir constant de démontrer la parfaite logique et la cohérence du système opératif, comme de prouver son authenticité. » (p. 160) Un désir qui s’exprime ainsi ne nous paraît pas un argument en sa défaveur ni en celle de ce qu’il rendait public. La manière qu’a M. Dat de le formuler laisse entendre le contraire, comme si la cohérence était chez Stretton une indication de sa duplicité et que les illogismes en étaient la preuve. Il nous paraît contradictoire de lui faire grief d’être à la fois cohérent et illogique. De même, la volonté de Stretton à vouloir prouver l’authenticité de la Maçonnerie opérative et sa supériorité sur la Maçonnerie spéculative nous semble tout à fait normale de sa part. Pareillement, nous ne pensons pas que l’on puisse lui tenir rigueur des divers moyens par lesquels il a essayé de transmettre ce qu’il avait à transmettre pour vaincre l’épaisse indifférence qui s’opposait à cette transmission, ni ses décisions stratégiques et tactiques contre l’hostilité qu’il rencontra. M. Dat ne semble pas avoir conscience ou ne veut pas tenir compte du contexte dans lequel eut lieu cette remanifestation de la Maçonnerie opérative ni les oppositions qu’elle rencontra, bien avant que des Français s’y intéressent. L’exemple de René Guénon, seul contre le monde moderne, permet pourtant d’en avoir une idée. Il serait bien naïf de croire qu’il suffise que la vérité se manifeste pour qu’elle soit reconnue comme telle et acceptée. Nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de convoquer l’exemple du Christ ou des prophètes dans le Judaïsme et l’Islam pour le comprendre... Il paraît également plutôt normal, sachant ce que Stretton mettait à jour, qu’il ait manifesté une certaine volonté de convaincre. Ces exemples, loin de vérifier la validité de la démonstration de M. Dat, ne font qu’illustrer un développement théorique préconçu chez lui. Aveugle aux faits qui contredisent sa théorie, il intreprète les éléments unilatéralement pour conforter une thèse arrêtée d’avance. 

                 La réticence initiale de Stretton à voir son nom associé à une revue intitulée The Co-Mason, c’est-à-dire l’organe d’une Maçonnerie ouvertement hétérodoxe, est également bien compréhensible. On sait maintenant que sa réticence à signer de son nom dans la revue de Bothwell-Gosse explique pourquoi il employa d’abord un pseudonyme (G. W. Anson) lors de la publication d’un de ses textes dans The Co-Mason en 1910. M. Girard-Augry, pourtant favorablement disposé envers Stretton, mais qui ne connaissait pas le contexte de cet épisode, mentionne le mot de « plagiat » et parle de « document douteux » à ce propos. (1) Ce qui illustre, à notre avis, combien les apparences peuvent être trompeuses, et à quel point il convient de rester prudent avant d’émettre des jugements. On voit aussi, puisque Stretton signa ensuite des articles de son nom dans The Co-Mason, qu’il fut capable de surmonter cette difficulté au nom de son entreprise. Il n’y a là rien d’autre que le témoignage d’un esprit prudent et pragmatique. Le fait que Stretton expliqua à Yarker qu’il y avait autrefois dans les Loges opératives des Masons Dames, analogues aux « Mères » du Compagnonnage français, pour légitimer l’admission de femmes, est une raison valide d’un point de vue traditionnel. Certes, ce sont les circonstances qui le conduisirent à agir ainsi, mais il n’y a là rien d’irrégulier non plus. Il est bien évident que la présentation publique par Stretton de la Maçonnerie opérative n’avait aucun intérêt à laisser voir qu’elle était très affaiblie quant au nombre de ses membres. On ne comprend pas que M. Dat s’étonne de cela. On sait bien que tout le monde cherche à se présenter sous son meilleur jour en public. Si cette admission de femmes, avec une allusion au sens des circumambulations qui ne lui paraissait pas correcte (2), incita Guénon à douter de la régularité de la Maçonnerie opérative divulguée par Stretton (3), c’est parce qu’il ne connaissait pas alors la raison de cette présence féminine. Ce qui ne veut pas dire qu’il avait tort de s’interroger, et ce qui ne résout pas le problème sur le sens des circumambulations qu’il a soulevé.

Une absence de preuves

              Dans le souci de montrer l’imposture que serait la Maçonnerie opérative de Stretton, M. Dat, à la suite d’un texte inédit de M. Claude Gagne semble-t-il, développe en trois points « Les incohérences de Stretton » : 1) celui de sa carrière maçonnique personnelle chez les Opératifs ; 2) Son appartenance ou non à la Maçonnerie de l’Arche ; 3) Sa violation du serment du secret.

            Sur le premier point, M. Dat ne fait qu’émettre une suite de suppositions qui montrent surtout qu’il n’est pas en mesure répondre aux questions qu’il pose. Que tout ne soit pas clair ni parfaitement connu dans la carrière maçonnique de Stretton est pourtant une évidence. Pourquoi alors suggérer que ce que l’on ne sait pas ou ne comprend pas devrait nécessairement recouvrir une affabulation ?

             Sur le deuxième point, il est en effet fort possible que Stretton, après avoir pu faire comprendre l’importance et le véritable sens de son action aux derniers membres historiques de la Maçonnerie opérative, soit entré en possession de connaissances sur la Maçonnerie de l’Arche qu’il ne possédait pas une année auparavant. (4)

         Sur le troisième point, celui de la violation du secret, on peut faire remarquer que le véritable secret n’est pas ce qu’il n’est pas permis de dire, mais ce qu’il n’est pas possible de dire. Si l’on veut bien admettre, au moins un instant, que la Maçonnerie opérative telle qu’on la connaît par Stretton est authentique, une explication différente pourrait être avancée. Ainsi, ne pourrait-on pas envisager qu’entre la disparition définitive de celle-ci et sa survie, d’une manière ou d’une autre, serait-ce par le contournement de l’obligation du secret, un choix avait été fait. (5) D’autant que, comme le rapporte M. Dat lui-même (p. 149), Stretton en aurait reçu la permission. Il faut aussi prendre en compte que les nombreuses divulgations – exposures, en anglais – effectuées depuis le début du XVIIIe siècle avaient fait perdre beaucoup de force et d’importance à la question du secret sous le rapport littéral. 

                N’est-ce pas d’ailleurs principalement sur des divulgations, c’est-à-dire sur les rituels, que portent tant d’études accessibles à tous faites par les Maçons eux-mêmes depuis bien longtemps déjà ? Personne d’entre leurs Frères ne songe pourtant à le leur reprocher. M. Dat considère qu’il y a une contradiction flagrante entre la liberté prise par Stretton avec le serment du secret et son refus farouche de permettre à qui que ce soit de voir le Guild Minute Book de la Loge de Saint-Paul sachant que celui-ci, s’il existait effectivement, ne contenait aucun rituel. Non seulement Stretton a agi de manière détournée pour surmonter la question du secret, contrairement à ce que prétend M. Dat, mais d’après les raisons invoquées par Stretton, on peut aussi facilement supposer que l’accession au Guild Minute Book n’était tout simplement pas laissée à sa seule discrétion. D’autre part, M. Dat ne semble pas savoir qu’en Maçonnerie on ne dévoile pas publiquement la qualité de ses Frères. Sous ce rapport, il ne peut blâmer Stretton de ne pas avoir respecté la question du secret... Cependant, on peut aussi se demander si une tromperie éventuelle sur l’existence de ce manuscrit permettrait de dire qu’il a menti forcément sur tous les autres points ? Il est rare que les choses soient aussi simples.

                     En conclusion de l’examen de cette partie de l’étude de M. Dat, qui consiste beaucoup au fond en une accumulation d’interprétations et de suppositions, on doit se rendre à l’évidence que malgré la documentation considérable sur laquelle il s’est appuyé, aucun élément ne vient prouver de manière irréfutable la thèse d’une supercherie. On rappellera que sa documentation est très importante dans la mesure où il s’agit de notes manuscrites strictement personnelles, celles de Yarker, et de correspondances privées de Stretton, celle à Yarker et celle à Bothwell-Gosse. Malgré sa recherche attentive et l’orientation de celle-ci, il n’est pas parvenu à extraire de cette importante documentation une seule phrase qui prouverait définitivement que la Maçonnerie opérative mise en lumière par Stretton relèverait d’une mystification. On pourrait dire que l’absence de preuve se situe alors plutôt du côté de M. Dat, et il nous semble que c’est bien à l’accusation qu’il revient d’apporter la charge de la preuve.

           

Une erreur décisive

 

           Après avoir reconnu que les incohérences qu’il croit...    

Laurent Guyot

(À suivre)

La suite de cet article est contenue dans l'édition imprimée du

numéro 8 des Cahiers de l'Unité

 

Pour citer cet article :

Laurent Guyot, « René Guénon et la Maçonnerie opérative » (6e partie), Cahiers de l’Unité, n° 8, octobre-novembre-décembre, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017 

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