LES AMIS DE DIEU VIII

Les « Amis de Dieu »

‒ VIII ‒

Le Livre des Neuf Rochers

 

PLAN

Les Écrits

Le Livre des Neuf Rochers :

- Prologue

- La Mission

- La Montagne cosmique

- L’état de la Chrétienté

- La Montagne aux Neuf Rochers

- L’Origine

 
 
 
 

Les Écrits

 

       Les œuvres de grands maîtres comme Maître Eckhart et Jean de Ruysbroeck ne peuvent être comptées formellement comme étant des productions directes de la fraternité des Amis de Dieu. On doit cependant considérer qu’elles eurent une influence décisive sur l’origine et la vie du mouvement, d’autant plus que certains de leurs sermons et des passages de leurs livres furent intégrés dans des recueils destinés aux membres de la confrérie (1), Des sermons de Tauler et de Suso ont été considérés comme s’adressant aussi particulièrement à eux, bien que ce ne soit pas exclusif (2).

              Il faut traiter à part les productions littéraires attribuées à Rulman Merswin et à l’Ami de Dieu de l’Oberland. Nous n’entrerons pas dans le détail, mais nous chercherons plutôt à en montrer l’intérêt général qui est de l’ordre du cheminement spirituel. La doctrine, en effet, est quasiment absente de ces textes, du moins formellement. On peut distinguer plusieurs catégories d’écrits ; les uns sont plutôt généraux, une sorte de “récits édifiants”, au sens noble de cette expression, destinés à donner une idée des grandes phases de la progression spirituelle, d’autres sont plus techniques, comme Le Livre des Neufs Rochers, où certains éléments d’origine initiatique sont reconnaissables.

           Les protagonistes des récits de la première catégorie sont choisis dans toutes les composantes de la société : clergé régulier et séculier, noblesse et chevalerie, bourgeoisie et peuple. Tout y est fait pour montrer que chacun, quelle que soit sa place et son état intérieur, peut être appelé à s’engager sur la Voie. Souvent le personnage central est, au départ, dans l’égarement, développant les défauts typiques de la couche de la société à laquelle il appartient. Survient, de différentes manières, une prise de conscience de son état, qui peut être une véritable “illumination” très élevée, et qui est suivie d’une conversion profonde débouchant sur une rude ascèse. Cette dernière est, la plupart du temps, accompagnée d’épreuves présentées comme des tentations, parfois sous forme de visions terribles. Dans presque toutes les histoires de ce genre, un sage ou quelqu’un ayant parcouru la voie, met en garde le pénitent sur les dangers d’un ascétisme excessif et lui rappelle que le but est Dieu. Lorsque le spirituel atteint les degrés ultimes de la voie, il est gratifié de dons spirituels extraordinaires qui peuvent aussi se présenter sous forme de visions béatifiques et, à la fin, il accède à la réalisation du Principe inconditionné.

               Il n’est pas envisageable, dans le cadre d’un simple article, de commenter toute la littérature produite par des Amis, même si l’on se restreint aux écrits attribués à Rulman Merswin et à l’Ami de Dieu de l’Oberland. Nous avons donc choisi de nous en tenir à un résumé-commentaire du Livre de Neuf Rochers de Rulman Merswin dans le but d’en montrer l’intérêt au point de vue de la doctrine de la manifestation et de la réintégration des êtres, dans les perspectives des états multiples de la Réalité et de la réalisation initiatique (3).

Le Livre des Neuf Rochers (Das Buch von den Neun Felsen)

 

Prologue

         Dans le prologue, l’auteur prend la précaution d’avertir le lecteur : ce livre révèle « la véritable voie qui élève chacun vers son origine ». La voie dont il s’agit est celle d’une élite, car elle n’est accessible réellement qu’à « un petit nombre seulement, dans les temps présents », bien que tout chrétien puisse en tirer profit (4).

La Mission

          Comme conséquence d’un état d’exaltation spirituelle, l’auteur est sujet à des apparitions extraordinaires qu’il essaie de repousser. Dans ce but, il se tourne vers « son doux et très cher Ami », qui est appelé “Présence” (5). Le renoncement à sa volonté propre lui procure un dévoilement intérieur sur ces visions ; il comprend que Dieu est en colère contre la Chrétienté, ce qui le chagrine beaucoup à cause de la compassion qu’il a pour cette dernière.

           Annonce lui est faite, par la “Présence”, qu’il a pour mission d’écrire un livre, proposition qu’il tente de refuser pour différents motifs. L’un d’eux mérite de retenir l’attention : Rulman Merswin argue que « les lois de la sainte Église [lui] interdisent » de produire ce genre d’écrit, sans doute à cause de sa condition de laïc non instruit et ne remplissant aucune fonction ecclésiastique. La “Présence” lui rétorque que l’instruction n’est pas nécessaire. Ce qu’établit cette “Présence” est important, car elle confirme la possibilité d’une inspiration directe pour un laïc – ce qui est incontestable, puisque l’Esprit souffle où il veut – mais, surtout, que ce laïc peut recevoir une mission donnée directement par une Autorité agissant hors les cadres de l’Église visible. Après onze semaines d’entretiens avec « son doux Ami », Rulman Merswin est contraint, « par la Sainte Trinité », pendant le Carême, de commencer la rédaction de son livre (6).

 

- La Montagne cosmique

        Rulman Merswin a la vision de la prodigieuse montagne cosmique. À son sommet se trouve un lac profond rempli de...

         

 

Steffen Greif

(À suivre)

 

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Grosses Deutsches Memorial

(Strasbourg, Bibliothèque Nationale et Universitaire, MS. 739, fol. 6r]).

Le Livre des Neuf Rochers a été copié à plusieurs reprises à l’Île Verte (Grüner Worth) et a été inclu dans l’un des premiers écrits de la communauté, le Grand Mémorial allemand, dont le folio 6r est reproduit ici. Parmi les figures héraldiques, on peut voir le sanglier noir de Merswin.

 

Le Huitième rocher d’une série d’aquarelles et gouaches illustrant Le livre des Neuf Rochers (Neunfelsenbuch) attribué à Rulman Merswin (c. 1307-1382) - format 330 x 240 mm, avec plusieurs filigranes aux armes de Strasbourg, dont une avec le nom de Jean Villedary, fl. 1758-1812), datant donc probablement de la fin du XVIIIe siècle.

Le livre décrit la vision d’une montagne à neuf rochers : l’ascension de la montagne représente les étapes du développement spirituel avec une difficulté croissante, chaque rocher étant donc moins peuplé que le précédent. Le premier rocher, par exemple, qui inclut des princes et des prélats couronnés, représente ceux qui protègent du péché mais sont sans amour, tandis que le troisième, qui comprend des flagellants et des personnes portants des croix, représente ceux qui se concentrent sur les exercices spirituels.

Cette série de huit aquarelles a été mise en vente chez Sotheby’s à Londres le 15 juillet 2014 dans une simple enveloppe moderne. La neuvième illustration était manquante dans le lot. Sans doute décollées des pages d’un manuscrit, aucun texte n’accompagnait ces illustrations anonymes, qui sont évidemment d’origine anglaise. Leur existence nous paraît constituer une énigme. Si plusieurs versions manuscrites en allemand, en latin, et en néerlandais du Livre des Neuf Rochers sont connues (cf. Claudia Lingscheid, Das “Buch von den Neun Felsen” : Textgeschichte un überlieferung mit einer kritischen Edition, De Gruyter, 2019), la première édition imprimée date seulement de 1859 (Leipzig), et la première traduction anglaise a été publiée en 1960 (Thomas S. Kepler, Mystical Writings of Rulman Merswin, Philadelphie), serait-il alors impossible que cette série d’illustrations soient le fruit, plus tardif qu’on pouvait le supposer, d’une transmission se rattachant aux Amis de Dieu dans un milieu d’immigrés alsaciens, ou allemands, en Angleterre ?

 

Pour citer cet article :

Steffen Greif, « Les Amis de Dieu», Cahiers de l’Unité, n° 14, avril-mai-juin, 2019 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2019  

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