LE CENTRE SUPRÊME-I

Le Centre suprême

‒ I ‒

 
 

PLAN

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Deuxième édition corrigée, 1939

Le Tilopa Hutukhtu
du monastère de Narobanchin dans la première décennie du XXe siècle

Le Tilopa Hutukhtu 

Marco Pallis

(1895-1989)

Ferdinand Ossendowski

(1876-1945)

Urga en 1913

(Autochrome Albert Kahn)

Lama à Gandan

(Autochrome Albert Kahn)

Avertissement

       Les textes que nous publions ici sont la réédition entièrement revue et augmentée d’articles parus il y a une quinzaine d’années dans une revue qui n’existe plus, et dont les numéros sont maintenant épuisés.

         Comme nous l’annoncions dès l’abord, il s’agissait d’examiner de façon exhaustive un article de Marco Pallis intitulé « “Le Roi du Monde” et le problème des sources d’Ossendowski », et d’apporter les preuves qui en infirment toutes les assertions et toutes les conclusions. Ces textes n’étaient que le début d’une série que nous envisagions alors. À l’époque, des raisons circonstancielles ne nous ont pas permis de la poursuivre, ni même d’en superviser la publication d’aussi près que nous l’aurions voulu, puis la revue où elle avait commencé de paraître s’est interrompue après quelques numéros.

        La possibilité qui nous est offerte aujourd’hui de continuer la publication de cette étude imposait de la reprendre à son début pour une bonne compréhension de l’ensemble. Non seulement pour les lecteurs qui n’en n’auraient pas eu connaissance et qui ne pourraient s‘y reporter, mais aussi parce que depuis quinze ans les ressources documentaires sur certains points historiques se sont amplifiées et qu’il était utile d’intégrer de nouveaux éléments dans le corps de la rédaction initiale.

          Au regard de l’importance capitale de la doctrine du Centre suprême, il convenait également de prendre en compte les objections directes ou indirectes qui avaient pu se manifester entre-temps. C’est donc une version augmentée et corrigée que nous proposons ici.

 

Avant-propos

       En 1951, dans le numéro spécial des Études Traditionnelles consacré à René Guénon, Marco Pallis (1) avait évoqué la question de l’Agarttha pour, disait-il, rendre hommage à la mémoire de René Guénon « en apportant quelques confirmations à son livre sur Le Roi du Monde. » Dans cet article intitulé « René Guénon et le Bouddhisme », il précisait d’abord que le royaume du « Roi du Monde » « porte dans la tradition tibétaine et mongolique, le nom sanscrit de Shâmbala du Nord, peut-être par allusion à la localisation symboliquement hyperboréenne de la Tradition primordiale. » Il indiquait ensuite que « l’opinion de Guénon, selon laquelle Ossendowski aurait appris le nom d’Agarttha ou plutôt Agharti qui, dans Bêtes, Hommes et Dieux remplace celui de Shâmbala, autrement que par l’entremise de Saint-Yves d’Alveydre, cette opinion [...] paraît aujourd’hui difficilement soutenable car, comme [...] l’a expliqué récemment le professeur russe Georges Rœrich, les livres à nuance plus ou moins occultiste, notamment ceux de Saint-Yves, ont eu grand succès en Russie pendant les années qui ont immédiatement précédé la Première Guerre Mondiale, de sorte qu’il est très probable qu’un homme comme Ossendowski les ait connus, ou du moins en ait entendu parler. » Pallis en déduisait enfin qu’il s’agirait simplement « d’un petit subterfuge d’auteur en vue de son public. » D’ailleurs le même professeur Rœrich (2) « qui a parcouru la Mongolie peu de temps après ces événements, et qui, de plus, a une parfaite maîtrise de la langue, a confirmé nombres de détails mentionnés par Ossen­dowski. » 

        En 1976, dans la revue Sophia Perennis (3), Pallis est revenu publiquement sur ce qu’il a appelé « Les sources d’Ossendowski » pour se faire l’artisan des critiques qu’il semblait vouloir prévenir vingt-cinq ans plus tôt. Il a cru pouvoir établir que l’Agarttha, jusque dans son nom, ne serait qu’un « conte fantaisiste » et que le « nom vattan ou vattanan que Saint-Yves, et Ossendowski après lui attribuent au langage initiatique mystérieux, serait entièrement imaginaire. » Ce nouvel article, présenté sous la forme quelque peu captieuse d’une enquête qui viserait Saint-Yves et Ossendowski n’a en réalité pas d’autre objet que de mettre en cause la doctrine du Centre suprême qui fut exposée publiquement pour la première fois par René Guénon.

            Malgré l’importance fondamentale de cette doctrine qui est la seule à permettre une compréhension véritable de l’unité essentielle de toutes les traditions, fondement de l’ordre traditionnel universel, aucun examen détaillé de l’ensemble du texte de Pallis n’a été entrepris depuis sa parution. Cet examen s’avère pourtant indispensable au regard de l’influence étendue et négative exercée par ses publications successives (4). La force d’influence de son étude s’explique par l’origine orientale de certaines des objections avancées, par leur concordance de façade, leur précision apparente, leur nombre, ainsi que par la notoriété et la qualité de leur auteur qui était un des correspondants réguliers de René Guénon et avait traduit plusieurs de ses livres (5).

           Initialement, Marco Pallis souhaitait publier son article dans les Études Traditionnelles et cela dès 1965. Michel Vâlsan, alors Rédacteur en Chef de la revue, ne l’a pas retenu et le lui a retourné avec les remarques suivantes : « Ci-joint le texte de votre article sur Ossendowski. Peut-être le publierez-vous ailleurs, si vous y tenez encore : je ne le souhaite pas franchement. Car cela ne ferait presqu’aucun mal à Ossendowski, mais sûrement à l’autorité de certaines notions traditionnelles et à la réputation de Guénon. À votre crédit aussi, je pense. Je vous l’ai déjà dit, vous avez tort, en ce sens que les choses rapportées par Ossendowski sont essentiellement vraies et que la preuve ne serait pas difficile à faire. » (6) Nous nous proposons donc ici, à la suite de Michel Vâlsan qui avait commencé de réunir la documentation nécessaire dans ce but, d’apporter les preuves définitives qui infirment toutes les assertions et les conclusions de l’article de Pallis.

           Nous montrerons aussi les conséquences qu’il peut y avoir aujourd’hui à méconnaître ou à déformer la doctrine du Centre suprême et les raisons que certains ont de la combattre. La mise en cause de cette doctrine impose également de revenir sur celle-ci un peu plus directement qu’on ne l’a fait jusqu’ici. Nous ne pouvons pas répéter tout ce que Guénon a déjà dit, mais il n’est sans doute pas inutile d’effectuer quelques rappels tant son œuvre semble mal comprise à ce propos. Il s’agira en même temps d’exposer quelques données traditionnelles qui s’y rapportent avec des éléments documentaires nouveaux ou peu connus et d’apporter des développements ou des éclairages différents sur des points déjà abordés non seulement dans Le Roi du Monde, mais également dans toute son œuvre, œuvre qui constitue du reste un ensemble dont on ne peut rejeter certaines parties sans en altérer la signification.

           Revenir sur la question du Centre suprême est d’autant plus nécessaire que l’incompréhension manifestée à l’encontre de la doctrine correspondante semble aujourd’hui quasi générale. Les simples affirmations et les très rares actes de foi que l’on a pu constater ici ou là ne sont malheureusement pas synonymes de connaissance. Si les difficultés inhérentes à un tel sujet peuvent expliquer cette incompréhension, il est vrai aussi qu’elle était inévitable, et même assez naturelle, dans la mesure où Guénon n’a pas écrit pour les Occidentaux en général, à propos desquels il ne se faisait guère d’illusions, mais pour les exceptions individuelles qu’il y a chez ceux-ci. « Et pourquoi écrirais-je s’il n’y en avait pas ? » faisait-il observer à un correspondant (7). Selon ses propres termes, il s’adresse en effet exclusivement à ceux qui « par leur “constitution intérieure” ne sont pas des “hommes modernes”, qui sont capables de comprendre ce qu’est essentiellement la tradition, et qui n’acceptent pas de considérer l’erreur profane comme un “fait accompli”. » (8) La mention de cette « constitution intérieure » particulière signifie au fond que René Guénon s’adresse seulement aux hommes détenteurs d’une sagesse innée, sagesse qui est d’ailleurs présente chez chacun d’entre eux à des degrés différents (9). « Au fond mes travaux ne sont qu’une “occasion” d’éveiller certaines possibilités de compréhension que rien ne pourrait donner à ceux qui en sont dépourvus », indiquait-il dans une lettre du 15 janvier 1931. Dans la « Conclusion » d’Orient et d’Occident, il disait déjà : « Nous nous adressons à ceux qui peuvent et veulent comprendre à leur tour, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, mais non à ceux que l’obstacle le plus insignifiant ou le plus illusoire suffit à arrêter, qui ont la phobie de certaines choses ou de certains mots, ou qui se croiraient perdus s’il leur arrivait de franchir certaines limitations conventionnelles et arbitraires. »

          Dans l’« Avant-propos » du Règne de la Quantité, il apporte une précision supplémentaire importante en avertissant que dans tout ce qu’il expose, il a toujours entendu s’adresser uniquement au « petit nombre de ceux qui seront destinés à préparer, dans une mesure ou dans une autre, les germes du cycle futur. » Parmi d’autres conséquences, ces déclarations impliquent que son enseignement ne peut être pleinement appréhendé que par ce petit nombre, si ce n’est par une partie seulement de celui-ci (10). Il va sans dire qu’une compréhension réelle de son enseignement exclut de s’en tenir au seul domaine spéculatif. À ce propos, il précisa qu’une adhésion simplement théorique à son œuvre « ne représente pas grand chose au fond. » (11)

          Il faut sans doute préciser que ces affirmations ne peuvent elles-mêmes être comprises que si l’on sait que celui qui les énonça était investi d’une des plus grandes fonctions initiatiques apparues depuis la fin du Moyen Âge en Occident (12). Nous en voulons pour première preuve le fait qu’à la différence des docteurs de toutes les traditions, c’est sur un plan dominant l’ensemble des idées et des formes traditionnelles que s’étend la lumière intellectuelle de son œuvre (13). Sa fonction, dont les attributs sont la Science, la Sagesse et la Sainteté, est avant tout de connaissance et d’enseignement ; elle se rapporte sans aucune restriction à tout ce qui est « sacré » au sens véritable.

          On ne peut certainement pas espérer que l’œuvre de René Guénon soit comprise par tout le monde puisqu’elle ne s’adresse pas à tout le monde. Si elle ne peut être comprise par un groupe un peu étendu, cela n’implique nullement que l’on doive faire des concessions quelconques à cette incompréhension, ni « même s’abstenir de redresser les erreurs auxquelles elle donne naissance et de faire tout ce qu’il est possible pour les empêcher de se répandre. » (14)

I   Les erreurs de Marco Pallis

Mongolie (1920-1921)

« Dis : Produisez votre preuve si vous êtes véridiques. »

(Coran, 2, 111)

 

Narobanchi Hutukhtu et Tilopa Hutukhtu

       D’après Marco Pallis, son article sur « Les sources d’Ossendowski » a pour origine principale la découverte inopinée du fait « qu’un Lama mongol très vénéré dans tout le monde lamaïste, Tilopa Hutukhtu », qu’il connaissait depuis des années, « avait eu son siège précisément dans ce monastère de Narobanchin où Ossendowski a séjourné deux fois au cours de son passage par la Mongolie en 1920. » (15) En note, il ajoute que dans son livre Ossendowski ne parle que du Narobanchin Hutukhtu et « semble ignorer le fait que ce monastère hébergeait deux Lamas du même rang, l’autre étant le Tilopa Hutukhtu ; il semble même avoir combiné ces deux Lamas pour en faire un seul personnage. »

       Qu’Ossendowski ait ignoré ce point n’aurait rien d’étonnant, Pallis l’ignorait bien lui-même, d’après son propre aveu, alors qu’il connaissait le Tilopa Hutukhtu depuis des années, mais il n’explique pas pourquoi il lui semble qu’Ossendowski, qui donne le nom propre du Narobanchi Hutukhtu, aurait combiné les deux Lamas en un seul. (16) Ce que l’on n’avait pas dit à Pallis, et ce qu’il n’a pas compris par lui-même, bien qu’il ait su que le Tilopa avait rencontré Ossendowski, c’est que le Narobanchin Hutukhtu rencontré par Ossendowski en Mongolie n’était autre que le Tilopa Hutukhtu lui-même… (17)

            La prétendue combinaison des deux Lamas en un seul imaginée par Pallis s’explique ainsi, mais s’inscrit également dans sa volonté de suggérer une tendance d’Ossendowski à travestir les faits, tendance qu’il lui prête tout au long de son étude. Pourtant, la seule confirmation de la visite effective d’Ossendowski à Narobanchin par le Tilopa Hutukhtu, même sans comprendre que c’était celui-ci qu’il avait rencontré, indique exactement le contraire. Ce témoignage direct d’un Lama mongol de haut rang était un élément suffisamment important pour permettre de penser que tout le récit d’Ossendowski était véridique, et aurait dû inciter Pallis à reconsidérer la pertinence de son enquête, ou du moins à faire preuve de plus de prudence. Malheureusement, sa volonté de montrer que Guénon avait été induit en erreur a été la plus forte. Croyant contre toute évidence que son ouvrage sur le « Roi du Monde » dépendait de celui d’Ossendowski, il s’est obstiné dans sa funeste entreprise. Dès le début, par un retournement significatif, c’est lui qui a été induit en erreur et nous allons voir que tous les exemples qu’il a choisis sont à l’opposé de ce qu’il affirme.

Russes et Mongols

        

             Une des premières questions qui a surgi dans sa lecture de Bêtes, Hommes et Dieux (18) est la suivante : « Quel degré de communication a bien pu exister entre le voyageur polonais et ses hôtes asiatiques, pour rendre tant de malentendus possibles ? À en juger par ce qu’il en dit lui-même, il n’avait aucune difficulté à se faire entendre, même quand la conversation prenait des voies abstruses, ce qui implique une maîtrise suffisante de la langue ; mais, comme on le verra par la suite, c’est précisément sous ce rapport que la véracité de l’auteur peut être mise en doute. » Pallis a donc posé au Tilopa Hutukhtu « une question essentielle, à laquelle lui seul était à même de répondre : en quelle mesure Ferdinand Ossendowski parlait-il et comprenait-il la langue mongole ? La réponse du Tilopa Hutukhtu ne laissa subsister aucun doute là-dessus : de la langue mongole Ossendowski possédait seulement quelques mots et il était incapable, comme le Lama l’a souligné, de soutenir une conversation suivie sur quelque sujet que ce soit. Alors tous ces entretiens prolongés dont parle Ossendowski ont-ils entraîné l’emploi d’interprètes connaissant le russe ? Son livre ne contient pas un mot qui le suggère, à une exception près ; au contraire, dans bien des cas les circonstances semblent exclure cette possibilité. [...] Et un voyageur placé comme l’était Ossendowski de quel genre de traducteurs aurait-il disposé ? Des chameliers ou muletiers Kalmuks ou Buriats, ou peut-être des moines appartenant à ces tribus, ou bien des trafiquants russes dont un bon nombre se trouvaient en Mongolie à cette époque ; mais l’auteur ne laisse rien transparaître dans ce sens. »

         Pallis a averti que ses « sources d’informations proviennent de la Mongolie » et qu’il a étudié Bêtes, Hommes et Dieux « avec quelque soin » ; malgré cela, toutes ses allégations s’avèrent fausses. On peut voir dans son cas un exemple remarquable d’aveuglement par des idées préconçues, au point de ne pas même pouvoir lire ce qui est écrit. En effet, Ossendowski mentionne explicitement et à plusieurs reprises la présence d’interprètes : « Le Prince Choultoun Beyli nous donna un très bon guide, un vieux mongol nommé Tzéren qui savait lire et écrire le russe à la perfection. C’était un personnage très intéressant, qui remplissait les fonctions d’interprète auprès des autorités mongoles et quelquefois auprès du commissaire chinois » (ch. 17). C’est d’ailleurs le Prince Choultoun Beyli, saït d’Ulyassutay, qui était l’interprète au temple de la Bénédiction (ch. 27). Au chapitre 25, in fine, on peut encore lire : « Je pris avec moi comme interprète un jeune colon russe, neveu de Bobroff, merveilleux cavalier, courageux et plein de sang-froid ». Au chapitre 18, il précise que le Kalmuk russe, Touchegoun Lama, parle le russe, comme d’ailleurs Hun Boldon (ch. 26). À Zain Chabi, il rencontre le Gheghen Pandita Hutuktu qui lui parle en « mêlant le mongol et le russe », cet Hutukhtu, âgé d’une vingtaine d’années, était d’ailleurs vêtu d’un uniforme russe, ayant demandé au colonel Kazagrandi de l’enrôler dans les troupes du baron Ungern. Au même chapitre 29, il signale que le second Hubilgan [tulkou] de Zain Chabi « connaissait le russe, lisait beaucoup dans cette langue. »

           Ossendowski n’était pas non plus l’obscur voyageur que veut suggérer Pallis, mais un membre du conseil des ministres de l’éphémère gouvernement Koltchak, en fuite après la chute de celui-ci en 1920. En outre, les Kalmuks et les Bouriates, sujets russes, mais peuples mongols rattachés au Lamaïsme, n’étaient certainement pas composés exclusivement de « chameliers ou de muletiers » comme Pallis le disait de manière quelque peu condescendante. La Bou­riatie avait été conquise par les Russes depuis trois siècles et le russe y était enseigné dans les écoles paroissiales depuis 1816. (19) Il y a d’ailleurs l’exemple du prince bouriate Djam Bolon (Jigmid Jambalon), l’interprète chez le Bogdo Khan, qui semble avoir été bilingue.

      Les citations précédentes prouvent, sans conteste, qu’Ossendowski n’a jamais prétendu ou laissé entendre qu’il pouvait parler le mongol et il n’était certes pas nécessaire à Pallis d’importuner le Tilopa Hutukhtu avec cette question parfaitement inutile. Cette ignorance linguistique d’Ossendowski explique ses inexactitudes terminologiques dont Pallis cherche à tirer un parti disproportionné. Ces inexactitudes ou déformations, somme toute mineures, sont assez normales dans un récit de ce genre qui n’a pas la précision qu’il aurait pu avoir en empruntant à des sources livresques. Ces erreurs apparaissent a contrario comme un argument en faveur de la sincérité de l’auteur qui n’a jamais prétendu, soulignons-le, à une connaissance des langues et des traditions orientales.

      Il eût été plus compréhensible que Pallis s’interrogeât sur le grand nombre de Mongols parlant russe et d’individus capables de jouer le rôle d’interprète que sur leur absence. Non seulement il était affligé d’une singulière cécité dans sa lecture, mais apparemment il ignorait aussi que la présence russe en Mongolie septentrionale, pour ne pas parler des territoires avoisinants peuplés de Mongols, n’était pas une chose nouvelle en 1920. Dès 1860, les Russes avaient entamé une pénétration économique en Mongolie par l’installation de leurs premiers comptoirs commerciaux à Urga. En 1905, d’importantes colonies de marchands et des consulats russes s’étaient implantés dans les principales villes mongoles : Urga – où  il  y  avait  une école de traducteurs –, Kobdo et Ulyassutay. Après la chute de la dynastie mandchoue en 1911 et la proclamation de l’indépendance de la Mongolie, les Russes prirent la place des Chinois. Ils suivaient ainsi la perspective du comte Mouraviev, gouverneur de Sibérie orientale, qui avait écrit en 1853 : « En cas de chute de la dynastie mandchoue, la Mongolie pourrait devenir un protectorat russe. » Le gouvernement impérial russe établit effectivement un protectorat en Mongolie, avec contrôle de la politique étrangère, exonérations d’impôts pour les ressortissants russes, franchises douanières complètes, droit d’exterritorialité, c’est-à-dire droit de parcourir librement tout le territoire mongol et de s’y établir, d’organiser des établissements de crédit, de se faire accorder des concessions, etc. (20)

La cité aux « trente mille bouddhas et aux soixante-mille moines »

        Pallis reproche aussi à Ossendowski de nombreuses inexactitudes historiques : sans fournir de références, il affirme que « la cité monastique de Ta Kure (= “Urga”) à cette époque contenait quelques dix mille personnes et non soixante mille comme Ossendowski l’a dit. » Or, selon Sylvie Grand-Clément, au début du vingtième siècle les cinquante mille habitants d’Urga comptent « 60 % de moines bouddhistes qui habitent autour des monastères de Gandan et Zuun Khuree. » (21) D’après Beatrix Buls­trode et Robert Rupen, treize mille moines vivaient au monastère de Da Khure et sept mille à Gandan. (22) La population d’Urga elle-même était passée de trente mille en 1876 à presque cent mille en 1918, incluant soixante-cinq mille Chinois, trois mille Russes et vingt mille Lamas, mais de 1911 à 1919, à la suite de la proclamation de l’autonomie, il y eut un afflux de moines à Urga en provenance de Mongolie orientale. D’ailleurs l’évaluation d’Ossendowski comprend aussi « les hôtes venus de la Chine, du Thibet, du pays des Buriats et de celui des Kalmouks. » Au chapitre 35, en parlant de la cité aux « trente mille bouddhas et aux soixante-mille moines », Ossendowski a sans doute sacrifié au goût de la formule, mais le caractère particulièrement expressif de celle-ci nous semble rendre d’une manière plus juste son impression, si ce n’est exactement la situation, que les chiffres erronés de Pallis.  

La science traditionnelle des poisons

   

          Avec le ton d’un esprit fort, il affirme également qu’« il est à peine nécessaire d’expliquer au lecteur que les “Lamas empoisonneurs” dont parle Ossendowski, c’est-à-dire ceux qui font profession d’éliminer les personnes considérées comme dangereuses, n’ont jamais connu d’existence en dehors de l’imagination trop fertile de cet auteur ». Est-ce bien sûr ? N’était-ce pas plutôt Pallis qui se faisait une représentation édulcorée et simpliste du Lamaïsme ? La réputation spéciale dont bénéficient les Lamas tibétains pour leur science médicale est pourtant bien connue en Occident. Les Lamas mongols détenaient la même science (23) et l’on sait aussi que « tout ce qui est “remède” sous un certain aspect est en même temps “poison” sous un aspect contraire. » (24) De fait, il existe une science traditionnelle des poisons dans le Bouddhisme tantrique. Elle est un exemple de ces « sciences sacrées » qui font partie intégrante d’une forme traditionnelle dont parle Guénon à de nombreuses reprises. Outre la valeur propre qu’elles possèdent dans leur ordre contingent, elles sont prises comme moyens symboliques d’expression de la doctrine. (25)

           Il est également connu « que de grands saints, comme le célèbre Rma, périrent empoisonnés. La mort d’un des disciples de l’illustre Lama Vajrapâni, diffuseur au Tibet de la doctrine de la Mahâmudrâ, est due au poison administré par les moines. Milarepa boit volontairement le poison que lui envoie un maître rival. » (26) À ces exemples, mais on pourrait en citer bien d’autres, nous ajouterons que l’empoisonnement à Urga au printemps de 1919 du Sain Noyan Khan, le Premier ministre du gouvernement autonome de Mongolie, montre que cette pratique n’appartenait pas à un passé révolu. La chose était si bien connue qu’elle fut utilisée par les communistes mongols qui attribuèrent officiellement la mort de Sükhe Bator « à un poison versé par un lama médecin. » C’est Owen Lattimore lui-même, le professeur américain ami de Pallis qui le signale. On voit que ce dernier a été bien mal inspiré de ne pas lui demander son avis cette fois-ci. (27)

La fin du régime impérial en Russie

        Toujours pour mettre en doute la valeur du récit d’Ossendowski, Pallis considère que sa description, dans un autre de ses ouvrages, sur « le mélange de luxe et de brutalité, de superstition et d’irresponsabilité politique dont les classes supérieures étaient affectées, en Russie, pendant les dernières années de l’ancien régime » ne peut être prise « au pied de la lettre car son commentaire, toujours porté vers le côté sensationnel des choses, nous montre cet auteur comme imbu d’un fort préjugé occidental et catholique (donc anti-russe et anti-Orthodoxe) et en même temps comme un libéral progressiste en conformité avec le type “intellectuel” de son époque. » Qu’Ossendowski ait été « anti-russe » n’aurait rien que de bien normal de la part d’un Polonais, et personne n’a jamais contesté qu’il méconnaissait le point de vue traditionnel ; quant à son goût pour le « sensationnel », la lecture de la première partie des Mémoires (Paris, 1927) du prince Félix Youssoupoff, un des meurtriers de Raspoutine, nous convaincrait plutôt qu’il n’y avait rien d’exagéré dans ses descriptions (28).

       De son côté, le Père Georges Chavelsky, haut dignitaire ecclésiastique et aumônier général des armées, qui a côtoyé quotidiennement le tsar Nicolas II de 1915 à 1917, parle de l’incroyable incurie des officiers, de la sénilité ou de la fourberie des dirigeants de l’Église et de l’invraisemblable aveuglement du tsar (29). Le tableau peu flatteur des classes supérieures à cette époque tel qu’il est présenté par le journal intime du comte Alexis Bobrinsky n’y contredit pas non plus. Pendant plus de dix ans le comte a décrit la dégradation continue du régime impérial qu’il a lui-même servi très longtemps. Quant aux libéraux et aux socialistes du gouvernement provisoire issu de février, Vladimir Volkoff, qu’on ne pouvait certes soupçonner d’être anti-russe, considérait, en des termes vigoureux, qu’ils étaient « d’une ineptie dépassant le niveau généralement admis pour l’être humain non retardé mental. » (30) D’après le général Wrangel, « le pillage et la corruption avaient pénétré profondément tous les secteurs de l’administration. » De son côté, l’amiral Koltchak, chef des armées russes en Sibérie de novembre 1918 à janvier 1920, écrivait le 22 juillet 1919 : « Je vis au milieu de la déchéance morale, de la lâcheté, de la rapacité et de la traîtrise. » Peter Fleming, ancien membre des Services de Renseignements britanniques, a considéré que la plus grande partie de l’aide reçue par les Blancs fut gâchée ou mal utilisée par incompétence, malhonnêteté ou négligence (31). La confrontation de ces témoignages avec les arguments, ou plutôt les impressions de Pallis, laisse ainsi penser que c’est de son côté qu’il y avait des idées préconçues en faveur des classes sociales supérieures de la Russie impériale. Au regard des anciens liens religieux de la Grèce avec la Russie, il semble assez probable que c’est l’origine grecque (donc Orthodoxe) de Pallis qui explique ses préjugés.

Une « allure nettement profane »

           Pallis objecte encore qu’il ne lui paraît pas admissible « qu’un grand nombre de gens notables, Lamas, chefs de tribus et autres, étaient prêts à partager leur information sur toute espèce de sujets tenus pour sacrés ou même “ésotériques” avec le premier venu, un inconnu européen d’allure nettement profane et ignorant les données les plus élémentaires de la religion bouddhiste ; et ceci à une époque où la guerre des partisans faisait rage et les agents bolchévistes et les espions se cachaient dans tous les coins. » D’autant que, d’après lui, il « n’existe nulle part de gens moins enclins que les Jaunes à bavarder sans bien connaître ceux avec qui ils ont affaire. » La notion « d’allure nettement profane » nous paraît passablement vague, et même inconsistante, puisque dans la Mongolie traditionnelle, à l’époque d’Ossendowski, le point de vue profane n’existait pas… La plupart des Occidentaux avaient sans doute cette « allure », mais personne chez les Mongols n’était en mesure de dire qu’elle relevait du point de vue profane. En revanche, ce n’était plus le cas trente ou quarante ans plus tard pour un dignitaire mongol qui, de plus, résidait aux États-Unis. On peut ainsi penser que si le Tilopa Hutukhtu n’avait pas jugé utile de révéler à Pallis qu’il n’était autre que le Narobanchin Hutukhtu rencontré par Ossendowski en Mongolie, c’est qu’il lui avait peut-être trouvé, justement, à un degré ou à un autre, une « allure nettement profane »…(32)

Un « agent de liaison »

      

      Une fois encore, ne voulant trouver que ce qu’il cherchait, Pallis avait mal lu le livre d’Ossendowski qui ne méconnaissait pas « les données les plus élémentaires de la religion bouddhiste. » Au chapitre 15, il indique qu’il « n’ignorait rien de l’étiquette mongole » que son guide Tartare « avait mis beaucoup de temps et de patience » à lui enseigner. En ceci, il devait nettement se distinguer des colons russes de Mongolie, pour ne rien dire des militaires. Si ce que Pallis dit des Orientaux est vrai de façon générale, bien qu’à notre avis il l’exprime d’une manière un peu simpliste, dans le cas d’Ossendowski il ne s’agissait ni de « bavardage », ni évidemment d’enseignement magistral. Sur ce point, une remarque de René Guénon, extraite d’une lettre du 16 novembre 1924, répond au moins partiellement à Pallis et ouvre une nouvelle perspective : « Quand j’ai vu Ossendowski, j’ai eu nettement l’impression que, s’il avait été accueilli si facilement dans certains endroits, c’est qu’on lui avait fait jouer, tout à fait à son insu, le rôle d’une sorte d’“agent de liaison” ; mais, naturellement, je n’ai pas voulu écrire cela. » (33) Qu’Ossendowski ait été un européen ne connaissant pas les doctrines du Bouddhisme n’empêchait pas que certains Lamas aient pu distinguer chez lui des qualités suffisantes pour le rôle qu’ils entendaient lui faire jouer (34).

         

 

C. G.

(À suivre)

 

Pour citer cet article :

C. G., « Le Centre suprême (I) », Cahiers de l’Unité, n° 5, janvier-février-mars, 2017 (en ligne).

 

© Pour la traduction française, Cahiers de l’Unité, 2017  

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