Les Voies singulières de la maçonnerie

Cahiers Villard de Honnecourt N° 101

Chaos ab ordine
Remarques sur une publication
de lettres de René Guénon
dans les
Cahiers Villard de Honnecourt

PLAN

           Dans la rubrique : « Documents historiques inédits » du numéro 101 des Cahiers Villard de Honnecourt, 4e trimestre 2016, quatre lettres de Guénon sont publiées sous le titre : « Correspondance inédite de René Guénon à Marcel Maugy, alias Denis (sic !) Roman ».

            On ne pouvait qu’être satisfait de savoir que ces lettres de Guénon étaient enfin publiées. Nous faisons partie de ceux qui considèrent que le rôle de Guénon « n’était pas seulement de faire des exposés doctrinaux, mais aussi, comme il le disait lui-même, “de suggérer des idées” et “d’indiquer ce qu’il conviendrait de faire”, et nous savons très bien que, de fait, il a exercé en ce sens une activité très étendue qui n’est révélée qu’indirectement et partiellement par ses livres quand il y notait les éléments qui pouvaient intéresser ses lecteurs en général. » (1) Au regard de ce point, il n’est pas difficile de comprendre combien il est précieux, après tant d’années, alors que ce recours incomparable de l’Orient a disparu, que ceux qui veulent poursuivre le travail doctrinal et initiatique qu’il a inauguré puissent s’inspirer aujourd’hui encore des idées qu’il a exposées publiquement et de ses indications inédites contenues notamment dans « son abondante correspondance d’ordre traditionnel. » (2)

          Nous ne pouvons donc que saluer l’initiative de M. François Geismann (3), conservateur de la Bibliothèque de la Grande Loge Nationale Française, et le remercier d’avoir communiqué ces lettres provenant du fonds René Guénon de cette institution. Il est réconfortant de penser que certains ont encore conscience de l’importance capitale de cet héritage. N’est-ce pas, d’ailleurs, Denys Roman qui l’associait aux « destins de la Franc-Maçonnerie » ?

         Si ces auspices offraient a priori toutes les garanties voulues pour cette publication, leur lecture nous oblige, malheureusement, à douter que les conditions les plus élémentaires de rigueur éditoriale aient effectivement été réunies. Avec beaucoup de regrets nous avons constaté que l’exigence de reproduire ces lettres à l’identique n’a pas prévalu. Si, grâce à l’enseignement que René Guénon fit connaître, et conformément à la devise du Rite Écossais Ancien et Accepté, Ordo ab Chao, nous avons pu passer du chaos à l’ordre, il serait navrant qu’en publiant de manière déformée sa correspondance traditionnelle, qui représente justement un autre aspect éminent de son enseignement et de sa fonction, on provoque le mouvement inverse : chaos ab ordine. C’est pourtant ce qui semble se dessiner, ainsi que nous allons le montrer. La gravité des enjeux, dont on ne semble pas avoir toujours pleinement conscience, nous fait un devoir d’intervenir, en espérant être entendu.

            Nous souhaitons évidemment que les responsables de cette heureuse initiative, à savoir la publication des lettres de Guénon, mais dont la concrétisation est aujourd’hui si décevante, ne voient dans nos remarques qu’un souci de rectification empreint de fraternité traditionnelle, et un encouragement à adopter une vigilance sans faille pour accorder à la publication de ces lettres l’attention la plus grande d’une fidélité toujours inaltérée. Sachant la dette immense que l’Ordre maçonnique a envers lui, et l’importance décisive que son œuvre aura encore à l’avenir, précisément sans doute grâce à la publication de sa correspondance, ne serait-ce pas la moindre des choses que de veiller scrupuleusement à ce que la réalisation de cet événement majeur se fasse uniquement dans un esprit traditionnel d’excellence ?

 

La “dé-maçonnisation” des lettres

 

                  Maçon s’adressant à un maçon, René Guénon commence chacune de ses lettres par la formule : « T.·. C.·.  F.·. » (cf. Doc. I). On chercherait en vain une telle formule dans la version éditée par les Cahiers Villard de Honnecourt ; on ne l’a même pas écrite : « Très Cher Frère ». On a aussi fâcheusement oublié la formule finale de politesse : « Bien frat.·. à vous » (cf. infra Doc. III et IV), « Bien fraternellement à vous ».

               Dans le même ordre d’idées, Guénon n’écrit pas : « le Frère » Untel, mais bien : « le F.·. » Untel ; il écrit : « Maç.·. opérative » et : « calendrier maç.·. », et non : « Maçonnerie opérative » et : « calendrier maçonnique », « L.·. », et non : « Loge ». Pour les fonctions, il retient naturellement l’écriture : « Vén.·., Surv.·., G.·. E.·. », etc., pour : « Vénérable, Surveillant, Grand Expert ». Il parle des « SS.·. » du « D.·. H.·. », du « G.·. O.·. », de « la formule A.·. L.·. G.·. D.·. G.·. A.·. D.·. L.·. U.·. », qui sont respectivement repris ainsi, page 80 : les « Sœurs » du « Droit Humain », le « Grand Orient », et « la formule ALGDGADL’U ».

         On ne peut que s’interroger sur cette façon de “dé-maçonniser” ‒ on voudra bien excuser une telle terminologie, qui permet toutefois de faire comprendre ce que nous avons en vue ‒ les caractères proprement maçonniques contenus dans les lettres de Guénon, surtout dans une revue publiée par la GLNF (4). Cette déconcertante façon de procéder, à laquelle aucune explication n’est fournie, se marque jusque dans la signature reproduite à la fin de la lettre du 21 juin 1948 (p. 87) : les “trois points” que Guénon ajoutait à sa signature, à la fin d’une lettre destinée à un maçon, ont disparu. Nous pouvons assurer, de plus, que celle dont nous parlons n’est aucunement identique à la signature apposée à la lettre précitée, comme on peut s’en rendre compte ci-dessous : nous reproduisons celle publiée dans le Cahier Villard (Doc. II), puis celle qui figure dans la lettre du 21 juin 1948 (Doc. III).

           Puisqu’on a adopté le parti de ne pas faire apparaître certaines spécificités formellement maçonniques, il suffisait d’en informer le lecteur, en présentation ou en note. Rien de cela n’a été fait, et chacun peut penser que la version qu’on lui donne à lire est rigoureusement conforme à l’original, ce qui n’est pas le cas.

 

Réécriture des signes de ponctuation

 

                René Guénon a mis un certain nombre de termes et d’expressions entre guillemets, même s’il « ne distingue pas, dans ses manuscrits, les guillemets relatifs à des citations des autres guillemets, qui sont notamment réservés aux termes ou expressions “techniques” » (5). Contrairement à ce qui est édité, on devrait lire : « rituel des “Trois Lumières” » (p. 75), « sous prétexte de “modernisation” » (p. 77), « certains modes de “projection” » (pp. 78-79), etc. En revanche, c’est l’éditeur, et non Guénon, qui a mis entre guillemets : « autrefois à “Thébah” » (p. 75), « en usage à “Thébah” » (pp. 75 et 79), « la Loge “Chéops” » (p. 75 ; de plus, Guénon écrit ici : « L.·. »), etc.

            Nous nous permettrons d’ajouter une remarque, d’ordre typographique cette fois, mais qui est liée à ce dont nous venons de parler. Pour mettre en évidence un terme ou une expression, Guénon utilise les guillemets ; mais il se sert aussi du soulignage. Or, l’usage veut que les termes ainsi soulignés par un auteur soient mis en italique lors d’une édition. Par exemple, Guénon attire l’attention de son correspondant : « Je vous signale incidemment la différence qui existe entre la formule française “À la Gloire du G.·. A.·. de l’U.·.” et la formule anglaise “In the Name of the G.·. A.·. of the U.·.” ; il y a là quelque chose qui me paraît être plus qu’une simple nuance » ; les termes Gloire et Name auraient donc dû être mis en italique p. 77. D’autre part, Guénon a l’habitude d’écrire “en romain” certains termes étrangers, des titres de livres, etc., mais il les met soit entre guillemets, soit il les cite sans le moindre ajout d’aucune sorte. Ainsi, dans le manuscrit, nous trouvons : « “landmark” », « “Volume of the Sacred Law” », « les “Aperçus” », « 1er chapitre de l’Évangile de st Jean », etc. Nous lisons respectivement p. 77 : « landmark », « Volume of the Sacred Law », « les Aperçus », « premier chapitre de l’Évangile de saint Jean ». Ces modifications seraient relativement acceptables si le lecteur en avait été préalablement informé.

 

               Revenons aux signes de ponctuation. L’éditeur a supprimé nombre de parenthèses initialement présentes dans le manuscrit, et les a remplacées par des tirets : « ‒ je dirai même surtout ‒ » (p. 76 ; « dirai » est, de plus, fautif !) ; soit en les faisant purement et simplement disparaître : « j’ai eu parfois l’occasion de m’en apercevoir dans ma correspondance, même avec des Frères des hauts grades » (p. 76 ; on remplacera : « Frères » par « FF.·. »), etc.

              Quant au reste de la ponctuation retenue, il est arbitraire. Pourtant, pour Guénon, comme cela a été rappelé dans les Cahiers de l’Unité (6), ces détails avaient leur importance : « Je ne mets jamais une virgule au hasard, et tout changement modifie le sens d’une façon qui, en général, n’est pas des plus heureuses » (7) ; « Je ne mets jamais un seul mot sans l’avoir pesé soigneusement (et je devrais dire : pas même une virgule) » (8). Dans le cas présent, non seulement l’éditeur a fait n’importe quoi, mais, pour les points-virgules, qui abondent chez Guénon, il s’est autorisé à en supprimer bon nombre. Il a donc réécrit à sa façon (nous soulignons) :

            - « jamais parvenue ; comme cela remonte » devient : « jamais parvenue et comme cela remonte » (p. 74) ;

           - « la L.·. Chéops ; il y a », « la Loge “Chéops”. Il y a » (p. 75) ;

           - « on l’a dit ; il y a », « on l’a dit, mais il y a » (p. 75), etc.

           On l’aura compris, les points-virgules sont remplacés par des points, mais, le plus souvent, par des conjonctions de coordination précédées, ou non, chacune par une virgule. On s’interrogera sur cette bizarre façon de procéder : l’éditeur aurait-il quelque allergie, si ce n’est une phobie envers ce signe de ponctuation ? Ou fait-il partie de ceux qui, s’inscrivant dans le courant de la réforme de l’orthographe, souhaitent sa disparition ? Ou a-t-il d’autres raisons ?

 

Réécriture partielle des lettres

 

          Il nous faut relever encore bien d’autres anomalies. Plusieurs ajouts de termes ont été faits ; ils sont mis en italique. Guénon écrit :

           - « comme vous le dites ; cela peut éviter » ; on lit maintenant :

            « comme vous le dites et donc, cela peut éviter » (p. 75 ; la virgule étant ici mal placée, la logique de la phrase a disparu) ;

          - « L’alphabet maç.·. était employé dans la correspondance » est changé en :

        « Au sujet de l’alphabet maçonnique, il était employé dans la correspondance » (p. 81) ; 

        - « À l’origine, le tracé devait être fait à la craie (ou au charbon) avant l’ouverture des travaux (je crois, sans en être tout à fait sûr, que c’est le G.·. E.·. qui en était chargé), et effacé après la fermeture » est devenu :

       « À l’origine, le tracé devait être fait à la craie (ou au charbon) avant l’ouverture des travaux et je crois, sans en être tout à fait sûr, que c’est le Grand Expert qui en était chargé. Il était ensuite effacé après la fermeture » (pp. 81-82) ;

            - « Je ne crois pas qu’on puisse voir un rapport » est transformé en :

             « D’autre part, je ne pense pas qu’on puisse voir un rapport » (p. 82) ;

            - « ce qui concerne le rituel. ‒ La ramure de renne doit » est remplacé par :

              « ce qui concerne le rituel.

            Dans un autre domaine, la ramure de renne doit » (p. 82 ; outre l’ajout, on remarquera la création d’un nouveau paragraphe) ;

          - « assez loin. Il semblerait, d’après diverses indications, que ceux du 1er degré doivent être “solaires” et ceux du 2e “polaires” » est désormais rendu par :

        « assez loin ; il semblerait, d’après diverses indications, que ceux du premier degré doivent être solaires et ceux du deuxième degré devraient être polaires » (p. 85), etc.

 

              Plusieurs termes ont été omis :

           - « n’a-t-on pas rétabli, comme on l’avait fait autrefois à “Thébah” » (p. 75), alors que Guénon avait écrit :

            « n’a-t-on pas rétabli à la G. T., comme on l’avait fait autrefois à Thébah » ;

           - « Je viens de me rappeler que le trop fameux » (p. 78), alors qu’on devrait lire :

               « Je viens de me rappeler tout à coup que le trop fameux ».

 

              Autre singularité : les nombres et adjectifs numéraux ordinaux sont notés par Guénon : « 1, 2, 3 », « 1er, 2e » ; dans la revue, on lit : « un, deux, trois », « Premier et Second » (pour les « Surveillants », pp. 80, 85 ; pour la « première question », p. 85 ; pour le « second degré », p. 87).

 

Réécriture généralisée des lettres

 

                 On le sait, plusieurs écrivains français ont salué le “style” admirable de René Guénon, la clarté de son expression, etc. L’un d’eux a même parlé de lui comme étant « le plus grand écrivain français contemporain »  (9). D’un point de vue traditionnel, ce jugement n’est qu’« une chose indifférente »  (10). Toutefois, sur le plan strictement formel, venant d’un “littérateur” réputé notamment pour l’excellence de son “écriture”, donc expert en cette matière, on ne saurait le négliger tout à fait. Ce style ne conviendrait-il pas à l’éditeur des lettres ?

          Ce dernier a restructuré les paragraphes à sa guise, séparant le plus souvent ce que Guénon avait uni, mais assemblant aussi parfois ce qu’il avait dissocié. Par exemple, le début de la lettre du 25 mars 1948 est construit ainsi :

            - le premier paragraphe s’achève après : « votre lettre du 16 mars » (p. 74) ;

              - le second commence donc à : « J’ai su aussi », et se termine à : « le plus tôt possible » (pp. 74-75).

             En d’autres termes : si nous avons bien affaire à deux paragraphes, leur construction n’est pas celle qui est proposée dans la revue. Plus loin, les paragraphes 2 à 5 de la p. 76 n’en forment en réalité qu’un seul. Etc. Est-ce à dire que Guénon ne savait pas structurer les subdivisions de ses lettres ?

 

             Non seulement bien des paragraphes ont été recomposés au gré de la fantaisie de l’éditeur, mais encore ce dernier s’est permis de réécrire plusieurs phrases. Guénon s’exprime ainsi à l’intérieur d’un même paragraphe :

                   - « ‒ Dans ce rituel, vous pourrez trouver une définition de la fonction des Diacres ; ce qui est assez remarquable, c’est que cette fonction ». Dans la revue, on crée un nouveau paragraphe, et on modifie ainsi :

             « Dans ce rituel vous pourrez trouver une définition qui est assez remarquable de la fonction des Diacres. C’est que cette fonction » (p. 79).

                    - La partie finale de la lettre du 3 mai 1948 est ainsi publiée :

               « Je vous signale encore un point qui semble tout à fait inconnu en France. Pour aborder leur plateau et pour des circumambulations ‒ détail rituélique ‒, il semble que les Officiers devraient toujours le quitter et le regagner en se conformant au sens.

               Transmettez au Frère Marty mes félicitations pour son rapport au dernier Convent, dont je viens de prendre connaissance et que je trouve excellent. » (P. 83).

                 En réalité, Guénon a écrit ce qui suit, reproduit en fac-similé (Doc. IV) :

               Outre qu’il s’est permis d’inverser les paragraphes, l’éditeur a encore complètement bouleversé l’ordre de certaines phrases. Dans l’exemple précité, ce qui est chez lui sa seconde phrase ‒ « Pour aborder leur plateau… » ‒ est en fait la phrase de la conclusion chez Guénon ; mettant du chaos dans l’ordre initial, il a rendu sa propre phrase complètement incompréhensible : à  quel sens les Officiers doivent-ils donc se conformer ?

            Cette lettre du 3 mai 1948 est décidément particulièrement maltraitée ; voici ce qui est édité p. 81 :

      - « Au sujet de l’alphabet maçonnique, il était employé dans la correspondance (je ne crois pas qu’il y ait jamais eu d’inscriptions dans le tracé de la Loge) pour les mots qu’on ne voulait pas écrire en clair par crainte d’indiscrétion et aussi pour certaines formules abréviatives, comme la formule finale des lettres :

           “Je vous salue, très cher Frère, par les nombres mystérieux qui vous sont connus et avec tous les honneurs qui vous sont dus.” »

 

            Là encore, il est préférable de reproduire en fac-similé (Doc. V) le passage originel :

             Au lieu de réécrire à sa façon les lettres de René Guénon, l’éditeur aurait dû veiller surtout à les reproduire fidèlement ; il aurait dû aussi respecter l’orthographe. On rectifiera ‒ les lettres et signes sont mis en italique, et la liste n’est pas exhaustive ‒ :

              - « ‒ je dirai même surtout ‒ » (p. 76) par : « (je dirais même surtout) » ;

        - « Dans le même ordre d’idée » (p. 76) par : « Dans le même ordre d’idées » ;

              - « elles sont en caractère » (p. 78) par : « elles sont en caractères » ;

              - « ce que je vous avait dit » (p. 78) par : « ce que je vous avais dit » ;

              - « d’El-Uzzâ » (p. 81) par : « d’El-‘Uzzâ » ;

              - « mot ezzah » (p. 81) par : « mot ‘ezzah » ;

              - « mot hébreu Hoshi’a » (p. 81) par : « mot hébreu Hoshe‘a » ;

               - « bien que je n’ai jamais rien vu » (p. 85) par : « bien que je n’aie jamais rien vu » ;

            - « beaucoup d’indications de toutes sortes » (p. 86) par : « beaucoup d’indications de toute sorte ».

 

             Ce qui précède démontre que l’édition des lettres de René Guénon à Marcel Maugy, dans le numéro 101 des Cahiers Villard de Honnecourt, a été faite en dépit de toute rigueur. Au lieu de les reproduire le plus fidèlement possible ‒ il va de soi que quelques erreurs ou des fautes non intentionnelles peuvent toujours malgré tout se glisser çà et là ‒, l’éditeur a pris la liberté de “dé-maçonniser” ces lettres, sans aucune explication, ce qui est déjà un signe quelque peu inquiétant. De plus, intervenant à tout propos dans la ponctuation, la structure des paragraphes, il s’est permis aussi de remplacer des mots et expressions écrits par Guénon par des termes choisis par lui, et, d’autre part, d’en oublier certains autres. En outre, il a donné une version fantaisiste de bien des passages : c’est donc à une sorte de réécriture des lettres de Guénon à laquelle on a affaire. L’incompétence des membres de la pseudo-« Fondation René Guénon », exposée précédemment dans cette revue à propos d’une édition soi-disant définitive du Règne de la Quantité et les Signes des Temps (11), est ici largement surpassée ! On se pose d’ailleurs la question de savoir si la « Fondation René Guénon » a veillé, à un degré ou à un autre, « aux travaux de mise au point technique » concernant cette édition, comme elle s’y est engagée (12). On pourrait ajouter qu’on a affaire ici à presque tout ce dont il faut s’abstenir quand on édite une correspondance de Guénon. On ne peut que s’interroger sur les raisons d’un tel fiasco… Nous ne pouvons qu’espérer que nos remarques, critiques et rectifications seront prises en considération par les responsables des Cahiers Villard de Honnecourt qui auront à cœur de donner prochainement la version conforme, juste et parfaite des lettres de René Guénon. Celui-ci ne méritait certes pas ce qu’on a infligé à ses lettres, et ses lecteurs sont certainement dignes d’en lire une édition plus fidèle.

 

À propos des « Notes de la Rédaction »

 

               Quelques « Notes de la Rédaction » sont ajoutées dans la marge des lettres publiées : elles suppléent très partiellement l’absence d’“apparat critique”. On regrettera toutefois que certaines d’entre elles ne soient pas exemptes d’erreurs. La première commence par apporter quelques informations au sujet de Marcel Maugy/Denys Roman. Il y est précisé, entre autres, qu’« Il était membre de la Loge “La Grande Triade”, de la Grande Loge de France, avec notamment Ivan Cerf et Jean Reyor » (p. 73). Le dernier nom cité ne devrait-il pas être remplacé par celui de « Marcel Clavelle », puisque c’est sous ce nom qu’il est entré dans “La Grande Triade” ? Puisqu’on affirme que Maugy appartint à la GLDF, il eût été souhaitable de préciser qu’après avoir été reçu maître dans cette Obédience, il entra à la Grande Loge Nationale Française, ce qui pourrait être une explication concernant le fait que c’est elle qui détient désormais les lettres que Guénon adressa à Maugy. Mais on aurait surtout aimé avoir des informations un peu plus développées sur “La Grande Triade” elle-même, à ses débuts, même si elle était « destinée à demeurer très fermée » (13). En l’absence d’apport de nouveaux renseignements, le lecteur pourra se reporter au chapitre : « La Grande Triade et l’œuvre de René Guénon » de Je ne sais qu’épeler ! de J. Corneloup (14), à « René Guénon et “La Grande Triade” » de D. Roman (15), à « La naissance de la loge “La Grande Triade” dans la correspondance de René Guénon à Frithjof Schuon », de J.-B. Aymard (16), etc.

            La « Note » se poursuit ainsi : « Selon Jean Tourniac, il [Denys Roman] aurait été le dernier successeur de René Guénon à la tête des Études Traditionnelles. » Tourniac écrit plus exactement, et de façon affirmative, que Denys Roman « fut le correspondant de longue date du Maître [Guénon] et son successeur pour les travaux concernant la Franc-Maçonnerie dans la revue “Les Études Traditionnelles”, revue où il devait assurer un jour, et jusqu’à son décès, la fonction qu’y avait exercée René Guénon »  (17). Roman, qui correspondit avec Guénon seulement entre décembre 1947 et août 1950 (18), a bien été directeur des Études Traditionnelles, de 1984 à début 1986 (19), mais c’est une fonction que Guénon n’a jamais occupée, « étant uniquement un des collaborateurs et rien de plus » (20).

          Les « Notes de la Rédaction » sont muettes au sujet de certains personnages cités dans les lettres. Évidemment, on peut désormais obtenir à leur sujet des informations via l’Internet ; si Dumesnil de Grammont a droit à quelques lignes (p. 74), il n’y a rien sur Maridort, Chaboseau, Mordvinoff, Marty, Dyvrande, etc. De plus, les significations données aux termes nuqabâ’ et turuq ne sont certainement pas les plus appropriées : les turuq désigneraient « des ordres mystiques soufis dans l’islam » (p. 80). Une telle définition pour un terme utilisé dans une lettre de Guénon, qui n’a cessé de distinguer « mystique » et « initiatique », ne saurait convenir.

              D’autre part, il nous semble que l’éditeur lui-même aurait dû rédiger des notes afin d’apporter des informations sur certains passages plus ou moins énigmatiques. Nous lisons : « Le Frère Maridort m’a également communiqué les renseignements que vous lui avez envoyés au sujet de “J” et “B” et de la Loge “Chéops” » (p. 75). « “J” et “B” » pourraient correspondre aux deux colonnes Jakin et Boaz ; mais ces deux lettres pourraient aussi être les initiales des noms de deux membres de la Loge en question… Comme on le voit, des précisions n’auraient certes pas été superflues. Toutefois, dans le cas présent, des spéculations sur ces lettres, comme celles que nous venons de proposer, auraient été tout à fait inappropriées. En effet, Guénon a écrit en réalité : « au sujet de J. B. », c’est-à-dire de Jules Boucher, l’auteur de La Symbolique maçonnique, qui parut en 1948, et qui, à cette époque, était membre de « la Loge “Chéops” ». Par son manque de rigueur, l’éditeur ne peut qu’inviter le lecteur à hasarder des conjectures, quand il ne l’induit pas en erreur.

           On regrettera aussi ses propres “interprétations” de certaines abréviations. Page 79, il est fait état du « sceau de la Grande Tradition » ! Guénon parlait du « sceau de la G.·. T.·. », c’est-à-dire, évidemment, de celui de “La Grande Triade” (21). La même erreur se retrouve p. 82 : « sa place à la Grande Tradition », au lieu de : « sa place à la G.·. T.·. ». Dans une autre lettre, Guénon précise : « ayant dû terminer d’abord mes articles pour le n° de juillet-août des “É. T.” » ; ce passage est ainsi publié : « ayant dû terminer d’abord mes articles pour le numéro de juillet-août des Éditions Traditionnelles » (p. 83) : on a confondu la maison d’édition avec la revue, les « Études Traditionnelles » !

               L’éditeur s’abstient de faire connaître l’identité du “mystérieux” « J.P.S. », dont il est question dans cette phrase : « J’avais appris la conférence de J.P.S. par Maridort… » La conférence de Jean-Paul Sartre, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a eu lieu lors d’une “tenue blanche”, le 2 avril 1948. Dumesnil de Grammont pensait que Sartre devait y attacher une grande importance, car il l’avait préférée à la première représentation de sa propre pièce : Les Mains sales. L’un des membres de “La Grande Triade”, qui assistait à la conférence, fut frappé par la laideur extrême du personnage ‒ Maridort, puis Maugy, en firent état à Guénon ; cf. p. 82. À l’issue de la tenue, quelqu’un déclara que Sartre était « mûr » pour être admis dans la Maçonnerie, ou, plus exactement, on annonça qu’une telle personnalité ne pouvait entrer dans n’importe quelle Loge, et que “La Grande Triade”, qui n’était pas une Loge comme les autres, lui paraissait appropriée ! (22)

             À propos de la philosophie de Sartre, cette fois, nous nous permettrons une incidente. Guénon reçut en juin 1946 un exemplaire de L’être et le néant, accompagné d’une proposition qui l’étonna fortement : « un jeune éditeur nommé Marc Kineider (encore un dont je n’avais jamais entendu parler) voudrait que j’écrive un volume ou une brochure sur l’existentialisme, et il s’engage par avance à le tirer à 10.000 exemplaires… J’avoue que, à première vue, cela ne me séduit pas du tout : d’abord, jusqu’ici, je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce que c’est que l’existentialisme (les quelques articles que j’ai vus sont à peu près inintelligibles pour moi, d’autant plus qu’ils renvoient toujours à des philosophes dont je connais tout juste le nom : Heidegger, Husserl, etc., dont j’ignore totalement les théories) ; ensuite, même si je comprends mieux quand j’aurai lu le livre de Sartre, je ne suis nullement tenté de consacrer un ouvrage spécial à une telle question de philosophie ultra-profane ! S’il s’agissait seulement d’écrire un article, ou d’en parler incidemment au cours d’un livre, ce serait admissible ; mais faire davantage serait vraiment tomber dans un domaine par trop exotérique, et un tel ouvrage me ferait l’effet d’une sorte de “corps étranger” introduit dans mon œuvre » (23).

              Revenons brièvement aux notes. On aurait pu signaler aussi dans l’une d’elles que “La Grande Triade” attira bien des personnages, et apporter alors quelques noms. Nous nous contenterons de ne citer que W.-R. Chettéoui, qui alla jusqu’à demander « son initiation à la G. T. ! Cerf, qui y est hostile, propose de l’ajourner à un an, pour éviter qu’il ne se fasse recevoir ailleurs et ne vienne ensuite en visiteur… » (24). Rendant compte peu après de son livre : Cagliostro et Catherine II (25), Guénon, après avoir évoqué sans les nommer le “Mahâ-Chohan”, Deunow et Ivanow ‒ sur lesquels il faudra revenir ailleurs ‒, qui furent à l’origine d’un courant pseudo-traditionnel auquel appartint Chettéoui sous le nom de “Frère Ramabândhu” (26), fait une allusion particulièrement subtile à la demande précitée : « Du reste, d’après ce qui nous a été dit de divers côtés, nous pensons que lui-même doit être maintenant revenu des illusions qu’il se faisait à ce sujet, en attendant (nous le souhaitons du moins pour lui) qu’il revienne également de celles qu’il garde encore sur quelques autres choses ! » Cet exemple, comme ce que nous avons rapporté dans la note 26, montre en outre que les données de la correspondance fournissent des éclairages sur bien des passages des ouvrages de René Guénon, de ses articles et comptes rendus.

 

Remarques finales concernant la publication de la correspondance René Guénon/Marcel Maugy (Denys Roman)

 

               M. André Bachelet a écrit que « La publication de la correspondance de R. Guénon suscite toujours de vives réactions. Indépendamment de la question juridique dont la solution dépend de ses héritiers, se pose celle de rendre publics, même sous forme de citations, certains propos qui doivent demeurer réservés. […] Quant à la correspondance avec l’auteur [Guénon/Maugy], elle traite pour une grande part de points de rituels et de notions maçonniques et, de ce fait ne peut être mise dans le domaine public. Sollicité à diverses reprises, D. Roman refusa toujours cette publication affirmant que R. Guénon ne l’aurait pas souhaitée » (27).

            Si l’on considère l’aspect juridique, et contrairement à ce qu’écrivait M. Bachelet, il faut remarquer que la solution de cette question ne dépend pas uniquement des seuls héritiers de Guénon. Nous rappellerons plusieurs principes contenus dans un article du « Code de la Propriété Intellectuelle » (28), en les commentant très brièvement. Cet article distingue d’abord la propriété intellectuelle de la propriété de l’objet matériel. Pour les lettres de Guénon, la première appartient à ses ayants droit, de la date de son décès jusqu’au 31 décembre 2021 ; la seconde, du vivant de Maugy, appartenait à celui-ci. Avait-il toutefois le droit d’en refuser la publication, par exemple en ne communiquant pas lesdites lettres aux ayants droit, s’ils les lui avaient demandées ? Après avoir stipulé que le propriétaire matériel des lettres n’est pas tenu de donner accès aux œuvres qu’il possède ‒ dans le cas présent, aux héritiers de Guénon ‒, l’article se poursuit en précisant qu’il est prévu que l’institution judiciaire puisse ordonner toute mesure appropriée en cas d’abus notoire dans l’usage ou le non-usage du droit de divulgation. Aujourd’hui, en fait, si ce n’est en droit, cette question juridique semble avoir été résolue puisque ces lettres sont désormais publiées dans une revue, après avoir d’ailleurs été mises en ligne sur plusieurs sites.

                 Pour la question du contenu maçonnique, l’argument n’est guère recevable si l’on veut se limiter à la publication des lettres de Guénon, stricto sensu. En serait-il de même si l’on souhaite éditer ces lettres avec celles de Maugy ? Dans ce cas, et pour être complet, il y aurait intérêt à ajouter les projets de rituels des trois premiers degrés soumis à l’approbation de Guénon, et les remarques que celui-ci a consignées à part. (Sur ce dernier point, voir le Doc. VI, 1re remarque). Mais alors, le contenu “maçonnique” de cet ensemble rendrait-il impossible une telle publication en raison du regard des “profanes” ?

            Ceux qui émettent ce genre d’objections s’illusionnent sur la situation actuelle, ou ne veulent pas en tenir compte, puisque, depuis bien des années, les rituels complets des différents Rites maçonniques ont été “divulgués”, qui plus est par les Maçons eux-mêmes. Il n’est que de feuilleter les collections de certaines revues maçonniques pour le constater, puisque, bien souvent, elles ne sont pas exclusivement réservées aux Maçons, les “profanes” pouvant ainsi en prendre connaissance. Non seulement ces rituels sont désormais accessibles à tous de cette façon, mais également en livres et sur l’Internet, ce qui correspond à ce « domaine public » dans lequel M. Bachelet voyait un obstacle... Il faudrait tout de même tirer les conclusions de cet état de fait.

              La difficulté à prendre en compte cette réalité vient généralement d’une méprise entre ce type de divulgations et la nature du secret initiatique dans la Maçonnerie. Il convient de la dissiper. Nous rappellerons donc ce que disait Guénon : « on s’imagine en effet que celui-ci porte tout simplement sur les rites, ainsi que sur des mots et des signes employés comme moyens de reconnaissance, ce qui en ferait un secret aussi extérieur et artificiel que n’importe quel autre, un secret qui en somme ne serait tel que par convention. Or, si un tel secret existe en fait dans la plupart des organisations initiatiques, il n’y est pourtant qu’un élément tout à fait secondaire et accidentel, et, à vrai dire, il n’a qu’une valeur de symbole par rapport au véritable secret initiatique, qui, lui, est tel par la nature même des choses, et qui par conséquent ne saurait jamais être trahi en aucune façon, étant d’ordre purement intérieur et, comme nous l’avons déjà dit, résidant proprement dans l’incommunicable. » (29) Ainsi, « le secret initiatique en lui-même et le caractère fermé des organisations qui le détiennent (ou, pour parler plus exactement, qui détiennent les moyens par lesquels il est possible à ceux qui sont qualifiés d’y avoir accès) sont deux choses tout à fait distinctes et qui ne doivent aucunement être confondues. […] C’est en méconnaître totalement l’essence et la portée que d’invoquer des raisons de “prudence” comme on le fait parfois. » (30)

             En effet, ce secret n’a pas pour raison d’être de se protéger contre d’éventuelles « indiscrétions », mais de s’opposer au risque de dégénérescence due à l’admission inutile d’« individualités pour lesquelles l’initiation ne serait jamais que “lettre morte”, c’est-à-dire une formalité vide et sans aucun effet réel, parce qu’elles sont en quelque sorte imperméables à l’influence spirituelle. » On sait que lorsqu’une organisation initiatique « devient trop “ouverte” et insuffisamment stricte à cet égard, elle court le risque de dégénérer par suite de l’incompréhension de ceux qu’elle admet ainsi inconsidérément, et qui, surtout lorsqu’ils y deviennent le plus grand nombre, ne manquent pas d’y introduire toute sorte de vues profanes et de détourner son activité vers des buts qui n’ont rien de commun avec le domaine initiatique. »

         Or, c’est exactement la situation de la Maçonnerie aujourd’hui. L’infestation de la mentalité moderne, de manière aussi ample que désastreuse, permet de constater que le respect du “secret” n’a eu jusqu’ici qu’un résultat inverse à celui qui était le sien. Il est devenu ainsi une pure convention vide de sens, sans plus aucune utilité au point de vue traditionnel, ce qui n’est guère étonnant puisque beaucoup n’ont pas compris que le secret initiatique en lui-même et le caractère « fermé » de l’Ordre maçonnique qui le détient sont, nous l’avons vu, « deux choses tout à fait distinctes et qui ne doivent aucunement être confondues. »

             Dès lors, entre les inconvénients et les avantages d’une telle édition, il paraît indubitable que les avantages sont désormais très nettement supérieurs, ne serait-ce que parce qu’une telle publication ne pourrait qu’inciter les Maçons d’esprit traditionnel à appliquer dans leurs ateliers, dans toute la mesure du possible, les vues que Guénon a exposées, notamment dans les Aperçus sur l’Initiation ‒ pour paraphraser un passage de sa lettre déjà mentionnée du 17 mai 1947. Le travail effectué par Maugy, Maridort, Marty, etc., d’une part, et par Guénon d’autre part, ne pourrait que favoriser, pour ceux qui le reprendraient, une revivification rituélique de leur loge dans un sens exclusivement traditionnel.

                   Il n’y a donc aucune incompatibilité entre cette publication des lettres de Guénon et l’adhésion à la « discipline de l’Arcane », c’est-à-dire du secret, celui-ci étant entendu dans son sens le plus haut, celui de l’esprit qui vivifie, et non pas dans le sens de sa lettre qui, on le sait, peut tuer, voire être « morte », comme le disait Guénon. En recourant à l’œuvre de celui qui fut un « Grand Architecte d’Orient et d’Occident », les Maçons pourraient revenir à une véritable spiritualité, et ouvrir enfin dans la Maçonnerie une voie authentiquement traditionnelle, devenant eux-mêmes, d’une certaine manière, les « ministres d’une nouvelle alliance ».

            Est-il besoin d’ajouter que cette perspective traditionnelle ne vise aucunement à négliger la « lettre » ? Dans « l’enseignement purement intellectuel exposé par René Guénon », elle doit être prise en compte, puisque la forme de sa pensée et la maîtrise de son expression « apparaissent comme la traduction directe, sur leur plan, de la sainteté et de l’harmonie des vérités universelles réalisées en soi-même » (31). C’est pourquoi nul n’est habilité à en changer un iota. N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qu’il demandait implicitement quand il écrivait, dans une lettre citée au début de cette étude, qu’il ne mettait « jamais un seul mot sans l’avoir pesé soigneusement (et je devrais dire : pas même une virgule) » ? Ce qui vient d’être rapporté fait partie des raisons qui nous ont incité à intervenir au sujet de ces « lettres » de René Guénon si mal éditées.

                   D’autre part, et en complément de la revivification d’ordre rituel dont il est plus particulièrement question dans la correspondance qui nous occupe actuellement, il y aurait aussi à examiner les conditions de ce que Guénon a appelé le « retour à l’état “opératif” » au sein de la Maçonnerie, qui concerne proprement « cet accomplissement de l’être qu’est la réalisation initiatique, avec tout l’ensemble des moyens de divers ordres qui peuvent être employés en vue de cette fin » (32), sujet sur lequel il revient dans divers passages de son enseignement, ainsi que dans plusieurs lettres. Le traitement de cette question trouvera sa place dans des articles spécifiques à paraître dans les Cahiers de l’Unité.

 

         Maintenant, revenons une dernière fois à la citation de M. Bachelet. L’argument selon lequel Guénon n’aurait pas souhaité une telle publication posthume nous paraît, elle aussi, bien difficile à admettre ; elle l’est d’autant plus qu’on ne peut envisager qu’une telle édition ne soit pas faite avec respect et dans un véritable esprit traditionnel. Peut-on penser que lui qui répondait à tous ses correspondants n’aurait pas voulu que ceux qui poursuivent sincèrement le travail de toute sa vie après lui, et qui s’y sont engagés grâce à son œuvre, ne bénéficient pas de son aide dans la mesure du possible, et tant que certaines conditions de régularité traditionnelle sont observées ?

              Cela nous fait penser que, dans le même ordre d’idées, d’autres ont prétendu que Guénon se serait opposé à l’édition de ses textes inédits, notamment de son Cours de Philosophie, en dénigrant tous ces documents bien hâtivement d’ailleurs, et sans doute non sans arrière-pensées. Le comble est qu’ils ne les connaissent évidemment pas, ce qui ne les empêche pourtant pas d’en parler fort doctement ! Il nous faut donc rappeler que, de même « que nous n’avons pas lu, à ce jour, d’indications de Guénon concernant une éventuelle possibilité d’édition de son cours de philosophie, pas plus, d’ailleurs, que de mentions en interdisant sa publication » (33), nous ne connaissons pas de document écrit de la main de Guénon autorisant, ou non, la publication de sa correspondance. Comme la charge de la preuve incombe à celui qui avance une critique ou objection, et qu’une telle preuve est la marque du fait que l’on est “sincère” ou “véridique” (34), nous ne pouvons que constater qu’à ce jour personne n’a été en mesure de fournir une telle preuve, ni pour les lettres, ni pour les inédits en général, ni pour le Cours en particulier.

                Aussi, chacun a le droit de penser ce qu’il veut à ce sujet, mais nul ne saurait empêcher quiconque d’avoir un point de vue différent du sien. Il faudrait tout de même que ceux qui s’érigent ainsi en censeurs aient conscience qu’ils prêtent abusivement à Guénon des intentions qu’ils ne connaissent aucunement. Ils réduisent en outre une partie non négligeable de son enseignement en recourant le plus souvent à des arguments rhétoriques, et en n’hésitant pas à user aussi de mauvaise foi et de procédés indignes.

            Maintenant, dans le cas précis qui nous intéresse, c’est Roman qui attribue cette intention à Guénon, d’après M. Bachelet. Or, à ce jour, personne n’a publié le moindre document signé par D. Roman dans lequel celui-ci aurait fait connaître son refus de publier les lettres que Guénon lui adressa. Il faut d’ailleurs remarquer que, dans les dernières années de sa vie, ce même Roman fut partisan de la publication de la correspondance de Guénon, ainsi qu’en témoignent les passages suivants provenant de son article : « 33 ans après... » (35). Il écrivait en effet que, dans le Dossier H et le Cahier de l’Herne concernant Guénon, « on trouvera des extraits de la correspondance de Guénon, et ces extraits donnent une grande envie de connaître le reste. » Puis il indiquait que Maridort s’était assigné la tâche de rassembler les lettres de Guénon qui, « si elles devaient être publiées, formeraient un ensemble quatre fois plus volumineux que l’œuvre actuellement en vente. » D’autre part, c’est lorsqu’il en fut directeur qu’on parla des lettres de Guénon dans les Études Traditionnelles, et commença à en publier régulièrement (36).

             Aujourd’hui, il faut le souligner, ce sont les responsables d’une revue maçonnique, dont le Vénérable Maître de la Loge Nationale de Recherche de la GLNF “Villard de Honnecourt”, qui est aussi l’un des directeurs de la rédaction, qui ont pris la décision de publier les lettres “maçonniques” de Guénon à Maugy. Même si le résultat actuel est parfaitement décevant, l’intention est tout à fait louable et mérite tout notre soutien. On regrettera évidemment que ces dirigeants n’aient pas suffisamment veillé à ce que cette édition fût faite avec toutes les garanties de sérieux et de respect du texte original. Enfin, il nous semble que des renseignements sur le fonds René Guénon à la GLNF n’auraient pas été superflus.

 

Post-scriptum

 

              Notre étude était rédigée quand nous avons appris que la publication de la « Correspondance inédite de René Guénon à Marcel Maugy, alias Denys Roman » se poursuivait dans le numéro 102 des Cahiers Villard de Honnecourt, 1er trimestre 2017 (37). Nous n’avons pas eu le temps de regarder dans le détail la façon dont trois nouvelles lettres sont éditées. La lecture de la première, en date du 31 juillet 1948, confirme malheureusement ce que nous avons déjà établi, à savoir que l’on continue toujours à réécrire les lettres de René Guénon.

             On regrettera à nouveau la “dé-maçonnisation” de cette lettre, le non-respect des paragraphes (38) et de la ponctuation ‒ l’allergie ou la phobie de l’éditeur se marquant plus particulièrement envers les points-virgules qu’il remplace à sa guise (39). Une fois encore, il s’est autorisé à substituer des mots et expressions écrits par Guénon par d’autres de son cru (40), poursuivant son incroyable réécriture des lettres de Guénon. Afin d’aider le lecteur à mieux comprendre certains passages, on aurait pu ajouter également plusieurs « Notes de la Rédaction » : par exemple, « le livre de J. B. » mentionné p. 93 est, comme nous l’avons déjà précisé, La Symbolique maçonnique de Jules Boucher. Le nom de « Jean Reyor » cité dans la première note (p. 91), et comme cela a déjà été dit, doit être remplacé par celui de « Marcel Clavelle ». Quant à la lettre, dont la partie finale est publiée en fac-similé p. 105, on omet de préciser qu’elle a été adressée à Edmond Gloton le 17 mai 1947 ‒ nous l’avons citée à deux reprises dans notre texte.

             Enfin, nous signalerons incidemment que les fautes d’orthographe que nous trouvons dans l’édition de cette lettre du 31 juillet 1948, comme d’ailleurs celles que l’on a relevées dans la livraison précédente des Cahiers Villard, sont identiques à celles que l’on constate dans les recueils, particulièrement défectueux, de lettres de Guénon à divers correspondants, dont Marcel Maugy, qui sont accessibles sur l’Internet, ou qui circulent plus ou moins “confidentiellement”.

            On rectifiera dans ce Cahier n° 102 (corrections en italique) :

             - « je ne pourrais » (p. 92) ;

             - « de textes français » (p. 92) ;

             - « en relations avec des personnages » (p. 94) ;

             - « de grossièreté inconcevable... » (p. 96), etc.

          C’est manifestement à ces sources fautives, ou au moins à l’une d’entre elles qu’on a recouru pour la présente édition ; nous en avons la preuve quand on remarque que trois termes erronés figurent dans chacun desdits recueils et dans la présente édition.

             On lit fautivement dans tous ces documents :

              - « Quant au rituel anglais utilisé par G. T. » (p. 92) ; dans le manuscrit :

             « Quant au rituel anglais (?) utilisé par la G. T. ». Il ne s’agit donc pas de l’utilisation par un certain « G. T. » d’un rituel, mais bien de celui utilisé par la Loge “La Grande Triade” ; Guénon s’interroge de plus sur sa prétendue “origine anglaise” ;

          - « certaines organisations initiatiques artisanales » (p. 94) ; dans le manuscrit :

                 « certaines organisations d’initiation artisanale » ;

           - « l’ornementation des chasubles et des étoles » (p. 95) ; dans le manuscrit :

               « l’ornementation des chasubles et des pales ».

             Pour cette dernière citation, comment a-t-on pu confondre, dans chaque document, le terme liturgique « pales » avec celui d’« étoles » ? À toutes fins utiles, nous donnons le passage en fac-similé (Doc. VII ; le premier mot, qui est coupé, est celui de “ser-pent”) :

             Une fois encore, nous nous permettons de former le vœu que la direction des Cahiers Villard de Honnecourt prenne une pleine conscience traditionnelle de l’importance de cette question de la publication de la correspondance de René Guénon, et donne enfin une édition conforme au texte original de ses lettres à Marcel Maugy/Denys Roman.

 

 

                                                                                        P. B.

 

Doc. I (Cliquez pour agrandir)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Doc. II

Doc. III

Doc. IV

Doc. V

Doc. VI

Jules Boucher

(1902-1955)

Jean-Paul Sartre

(1905-1980)

 
 
 
 
 

Signature de Marcel Maugy
(Denys Roman)

Doc. VII

 

Pour citer cet article :

P. B., « Chaos ab ordine. Remarques sur une publication de lettres de René Guénon dans les Cahiers Villard de Honnecourt »Cahiers de l’Unité, n° 6, avril-mai-juin, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017  

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