Les Fils de Noé, au cœur du déluge 

Cahiers Villard de Honnecourt N° 103

Chaos ab ordine
Remarques complémentaires sur une publication
de lettres de René Guénon
dans les
Cahiers Villard de Honnecourt

PLAN

 

           Dans la précédente livraison des Cahiers de l’Unité nous avons fait quelques remarques concernant la publication de la « Correspondance inédite de René Guénon à Marcel Maugy, alias Denis (sic !) Roman », qui a commencé dans le n° 101 des Cahiers Villard de Honnecourt. M. Bruno Pinchard, l’un des deux directeurs de la rédaction, apporte enfin de brefs renseignements au sujet de cette édition dans le n° 103 de cette revue, p. 89. Nous en reprenons les passages les plus significatifs, et les accompagnons de quelques remarques

           

La prétendue nécessité de l’édition des lettres de Guénon à Maugy dans les Cahiers Villard de Honnecourt

 

                  Selon M. Pinchard, « cette publication d’une correspondance inédite de René Guénon suscite déjà de nombreux commentaires », ce qui « suffit à vérifier combien elle était nécessaire. » Il est tout de même surprenant d’apprendre que la nécessité d’une telle édition de ces lettres serait « vérifiée » par les réactions qu’elle occasionne. N’est-ce pas en elle-même que chaque édition des inédits de René Guénon présente de l’intérêt ? Encore faut-il qu’elle soit établie à partir des manuscrits autographes, ou, à tout le moins, sur des copies de ces manuscrits. C’est sur de telles bases que nous avons publié dans trois revues, dont celle-ci, plusieurs inédits de René Guénon, totalement inconnus auparavant (1). Bien entendu, il incombe à l’éditeur de veiller à ce qu’il n’y ait ni erreur de saisie ni faute quelconque dans le document qu’il publie.

              Si on fonde une édition d’un inédit sur d’autres bases, on risque de dénaturer plus ou moins l’enseignement de Guénon, et d’en modifier certainement la forme voulue par lui. C’est ce qui est arrivé à l’ouvrage que M. Alessandro Grossato publia en 2001 sous le titre de Psychologie, qu’il considérait pourtant comme étant « un inédit vraiment important » (p. 12), et donc « sans hésitation très digne de publication » (p. 11). Mais ce n’est qu’à partir d’un « texte dactylographié de 127 pages » (p. 12), que de très rares lecteurs connaissaient, que cette édition a été faite. En nous référant, à l’époque, aux deux versions autographes du Cours de Philosophie de Guénon (2), nous avons pu apporter les précisions qui s’imposaient et effectuer bien des rectifications, notamment à propos de nombre d’affirmations contenues dans l’« Introduction » de ce livre (3). Nous avons en outre établi une édition critique de trois chapitres de la partie « Psychologie » de ce Cours, ce qui a permis aux lecteurs d’apprécier la différence qui existe entre une édition établie à partir d’une version sujette à caution et celle faite à partir des originaux.

         Maintenant, quel est le contenu de ces « nombreux commentaires » dont parle M. Pinchard ? Probablement s’agit-il de ceux qui ont été adressés à la revue. De notre côté, grâce à une aimable communication de la Direction de notre revue, nous avons eu connaissance qu’un Maçon possédant des copies des lettres manuscrites de René Guénon à Marcel Maugy, après avoir vérifié l’absence de conformité de l’édition de cette correspondance dans les Cahiers Villard de Honnecourt par rapport aux documents dont il dispose, avait transmis ses « commentaires » pour protester contre l’état lamentable de cette publication, en joignant aussi des « Errata » afin que la Direction de la revue maçonnique se rende compte de l’étendue des dégâts. En outre, nous savons que plusieurs personnes, qui sont en accord avec les observations contenues dans notre texte, ont demandé d’interrompre ladite publication. Nous ne pouvons que soutenir de telles démarches. On se demandera alors en quoi les « commentaires » du Maçon précité et ceux de nos lecteurs suffisent « à vérifier » la nécessité de la publication fautive des lettres de Guénon, ainsi que l’affirme M. Pinchard, puisque, précisément, leurs auteurs s’opposent à cette édition ? Dans cette affaire, ce dernier ne paraît pas trop soucieux de logique ni, semble-t-il, de vérité. Enfin, si certains ont écrit à la revue maçonnique pour signifier qu’ils approuvaient la publication en question, dans la mesure où ce qui est en cause est l’édition de lettres de René Guénon, nous nous permettrons de leur demander quel est leur degré de compétence en cette matière ?

           D’autre part, et dans le domaine public cette fois, en dehors de nos remarques, nous ne connaissons à ce jour que ce que M. André Bachelet a mis en ligne sur un site internet en juillet 2017 (4). Dans un court texte, il critique « les exactions qui sont à l’origine de ces diffusions jusqu’aux modifications toujours plus dénaturantes des contenus de cette correspondance », « des versions toujours plus corrompues, dont certaines jusqu’au grotesque ». Il met d’autre part en cause « les droits de René Guénon qui ont été bafoués sans vergogne, à commencer par le droit moral attaché à sa personne, à son nom, à ses qualités et fonction traditionnelle, et qui est un droit perpétuel, inaliénable et imprescriptible, dont fait partie le droit au respect de l’intégrité de ses écrits, tout aussi fondamental en terme de paternité » (c’est nous qui soulignons).

                  On notera encore que, dans le cas de Psychologie, nous avions affaire à l’édition d’un document quasiment inconnu. Mais en est-il de même avec la publication en cours, dans une revue maçonnique, des lettres adressées par Guénon à Maugy ? La réponse ne peut être que négative : si les copies des lettres manuscrites se transmettent plus ou moins confidentiellement, plusieurs versions dactylographiées et numérisées circulent plus largement depuis bien des années – nous en connaissons quatre. De plus, il faut tenir compte désormais des versions accessibles à tous sur l’Internet. Il nous faut constater, pour le regretter, que ces diverses versions dactylographiées, numérisées et mises en ligne sont toutes fautives, et, même si elles se distinguent les unes les autres sur certains points, elles reproduisent bien souvent les mêmes fautes et erreurs. Celle que les Cahiers Villard de Honnecourt publient n’échappe pas à la règle. Elle n’était donc aucunement « nécessaire », malgré ce qu’affirme M. Pinchard, puisqu’elle est par trop défectueuse, et que chacun peut en lire et télécharger d’autres qui lui sont similaires sur l’Internet.

            Nous nous permettrons une remarque d’ordre général concernant les versions altérées des correspondances dont nous venons de parler, ainsi que les documents dactylographiés inédits attribués à René Guénon. Pour les premières, il serait temps de ne leur accorder aucune valeur, aucun intérêt, précisément parce qu’elles sont corrompues. Pour les seconds, la plus grande circonspection s’impose quand on nous en présente un nouveau, puisqu’on n’en connaît généralement pas l’origine véritable. Si l’on veut savoir si on a affaire à des lettres et documents auxquels on peut accorder en toute confiance crédit, il faut que ces lettres et documents soient accompagnés au moins de fac-similés partiellement reproduits, à défaut de l’être intégralement : cela atteste de la bonne foi de l’éditeur, et donne toutes les garanties aux lecteurs (5). Pour des raisons qu’on ne peut développer ici, cette remarque devrait concerner aussi les textes publiés par René Guénon lui-même, quand on souhaite en donner une nouvelle édition (6).

               Il est d’ailleurs très singulier qu’on se permette de remanier et défigurer ainsi nombre de textes inédits de René Guénon, profitant du fait qu’on ne peut bien souvent se référer aux originaux, ou à leurs copies. Si quelqu’un s’aventurait à se conduire de même avec les écrits de n’importe quel écrivain “profane”, les “spécialistes” de l’auteur en question ne manqueraient certainement pas d’intervenir à juste titre pour que de tels agissements cessent immédiatement, et ces façons blâmables d’opérer s’arrêteraient bien vite. Les publications et diffusions des inédits de René Guénon, sous une forme ou une autre, elles, jouissent d’une indifférence à peu près totale, rares étant ceux qui sont à même de pouvoir discriminer entre une version fidèle aux originaux méritant d’être prise en considération et des copies frelatées. Il est urgent et nécessaire de s’insurger contre leur banalisation et impunité. Nos remarques précédentes « sur une publication de lettres de René Guénon dans les Cahiers Villard de Honnecourt », comme celles que nous faisons maintenant s’inscrivent dans cette perspective qui vise à essayer de concourir sinon à leur disparition, pour autant que ce soit possible, du moins à leur limitation. Comme nous l’avons déjà dit, quiconque possède véritablement un esprit traditionnel se doit de donner les sources exactes des textes de René Guénon qu’il édite ou met en ligne ; cela fait partie des exigences de rigueur et de convenance traditionnelle.

Une édition trompeuse

 

                « Pour éviter tout malentendu », M. Pinchard précise « dans quel esprit » il a entrepris « de faire connaître ces dernières remarques du Maître du Caire sur la Franc-Maçonnerie traditionnelle. » On s’étonnera tout d’abord qu’il ait fallu attendre la troisième livraison de cette correspondance pour connaître enfin l’« esprit », ou, plus exactement, la mentalité avec laquelle cette édition a été faite. Pourquoi les lecteurs n’ont-ils pas été préalablement informés, dès le n° 101, que c’était seulement à partir d’une version ronéotée que cette édition avait été établie ? Comme nous l’avons déjà signalé, le fait que c’est M. François Geismann, conservateur de la bibliothèque de la Grande Loge Nationale Française, qui avait communiqué ces lettres provenant du fonds René Guénon de cette Obédience, semblait offrir « a priori toutes les garanties voulues pour cette publication » (p. 85). Comment le lecteur pouvait-il supposer que ce fonds René Guénon n’est pas constitué des originaux ou, au moins, de copies établies d’après les originaux des lettres en question ?

            De plus, les reproductions de la signature de Guénon dans deux numéros (7), ainsi que le fac-similé d’une lettre éditée dans le n° 102 (8), tous ces éléments mis ensemble ne pouvaient que suggérer au lecteur que l’édition en question avait été faite sur les originaux, et avec sérieux, rigueur et fidélité, comme on s’y attend dans une revue de qualité qui fit paraître, il y a bien longtemps, d’excellentes traductions des Old Charges. Malheureusement, aucun lecteur de ces lettres publiées ne pouvait se rendre compte que tel n’était pas le cas. Comme nous, ils ont été abusés. Certains parlent même de malhonnêteté ou de tromperie… De notre côté, il est évident que nous aurions rédigé de tout autres remarques si nous avions eu connaissance de ce que nous apprend enfin M. Pinchard. « Pour éviter tout malentendu », il eût été préférable de prévenir plutôt que de tenter de se justifier après avoir commis une telle édition. Croit-on, d’autre part, que ce petit texte de M. Pinchard redonnera confiance aux lecteurs de la revue qui ont été ainsi dupés ?

 

Un trésor de pacotille

 

          M. Pinchard ne prétend pas avoir établi « une édition scientifique », mais seulement avoir fait « connaître un des trésors » de la bibliothèque  de la Grande Loge Nationale Française, « non pas les lettres originales de René Guénon à Denys Roman, mais une copie simplement ronéotée de celles-ci, oubliée dans notre fonds et retrouvée par hasard », dont il ne connaît « ni l’auteur, ni l’origine. » Il n’a donc pas fait « un travail scientifique [qui] aurait exigé une préparation minutieuse, une analyse des contextes, l’éclaircissement de la personnalité des correspondants et des personnes évoquées. »

              Il est assez extraordinaire que M. Pinchard considère la copie dont il parle comme étant un « trésor ». Ce n’est pourtant qu’une des versions fautives dont nous avons parlé plus haut : un simple trésor de pacotille ! Telle qu’elle est, cette copie aurait dû rester là où elle était, dans le fonds de la bibliothèque de la GLNF ; au moins, en cet endroit, elle n’aurait pas donné lieu à une sorte d’ersatz d’édition des lettres de René Guénon. Comme le « hasard » dont parle M. Pinchard fait mal les choses, puisqu’il a facilité la publication d’une nouvelle version des lettres de Guénon, aussi calamiteuse que les précédentes ! À moins qu’il ne le fasse bien, puisqu’il a permis de révéler le mauvais traitement que certains n’hésitent pas à faire subir à la correspondance de René Guénon, en y ajoutant de nouvelles altérations, comme nous l’allons voir, sans en prévenir les lecteurs… Alors que des versions similaires de ces lettres circulent sur l’Internet, nous l’avons dit, la rédaction des Cahiers Villard de Honnecourt  a publié la copie qu’elle possédait, revue et corrigée par ses soins, la présentant par deux fois comme étant une « correspondante inédite » de Guénon – il est vrai que ce qualificatif a mystérieusement disparu dans le titre de la dernière livraison : s’agit-il d’un oubli ou d’une “rectification” ? Nous reprendrons, en la modifiant légèrement, une phrase du Règne de la Quantité, qui illustre bien l’attitude de nos éditeurs improvisés : « On dit que, quand un trésor est [trouvé] par quelqu’un à qui, pour une raison quelconque, il n’est pas destiné, l’or et les pierres précieuses se changent pour lui en charbon et en cailloux vulgaires » (ch. XIX). On ne sera donc pas surpris qu’avec cette édition l’or des lettres de Guénon ait été changé en de vulgaires scories de plomb.

                  On se demande aussi pourquoi cette « copie simplement ronéotée » n’a pas incité les membres de la rédaction de la revue maçonnique à rechercher à se procurer au moins des copies des lettres auprès de leurs frères, quitte à contacter certains d’entre eux appartenant à une autre Obédience, et qui ne sont pas réputés pour exercer quelque rétention de ce type de documents… Compte tenu de « l’urgence », citée plus loin dans la note de M. Pinchard, on a choisi la facilité en partant d’un document existant. D’ailleurs, l’a-t-on reproduit fidèlement ? Celle ou celui qui a retranscrit les copies ronéotées, déjà initialement passablement déformées et grandement fautives, les a-t-il modifiées plus encore à son gré, ou malgré lui, avant sa publication dans la revue maçonnique ?

                En outre, d’autres éléments sont venus interférer dans la présente édition, comme nous l’avons appris. Les membres du « comité de rédaction restreint » nous ont en effet indiqué qu’ils doivent de se conformer à la charte éditoriale propre aux Cahiers Villard de Honnecourt, à la fois d’un numéro à un autre, mais également d’un article à un autre, ce qui a pu occasionner de nouvelles altérations par rapport à la copie déjà imparfaite. Selon eux, il faut prendre en considération un second facteur, spécifique à la GLNF : il est communément admis depuis 1998, au sein de cette Obédience, que les sigles maçonniques peuvent et doivent être écrits en toutes lettres dans un souci de compréhension générale (9). Eu égard à cette recommandation, voire obligation, les membres du « comité de rédaction restreint » estiment qu’ils n’ont point « dé-maçonnisé » les lettres de Guénon, comme nous l’avons affirmé. Si nous maintenons pourtant ce que nous avons écrit, c’est que nous nous plaçons dans une autre perspective : les lettres de René Guénon ont été écrites dans une forme précise, que leur auteur a voulue ; c’est cette forme que l’on doit impérativement observer et conserver quand on a à éditer de tels documents ; cela fait partie du droit et du devoir de respecter « l’intégrité de ses écrits », pour reprendre une expression déjà citée. En matière d’édition, c’est à ce seul point de vue qu’il faut donc se conformer, et il ne sert à rien d’exciper quelque argument rhétorique pour tenter d’y échapper. De là, les réécritures partielle et généralisée des lettres constituent bien des modifications formelles occasionnant une réelle « dé-maçonnisation ». Et si l’on tenait malgré tout à changer la forme en question, pour se conformer aux deux motifs mis en avant par les membres du « comité de rédaction restreint », il fallait au moins en informer les lecteurs dès le début de la publication de la correspondance Guénon/Maugy. De là, on ne peut que s’interroger : partant d’une copie fautive, et en raison du respect de la charte éditoriale des Cahiers Villard de Honnecourt et de l’écriture des sigles maçonniques imposée dans la GLNF, quelle est la part des changements et fautes nouvelles qui revient au “retranscripteur” dans cette édition, et quelle est celle qui incombe aux membres du comité de rédaction ? Malgré leur importance, M. Pinchard s’abstient totalement de parler de ces questions.

             Il est d’autre part plutôt insolite de lire qu’on n’a pas voulu prétendre « établir une édition scientifique » quand on sait que le « comité de rédaction restreint » des Cahiers Villard de Honnecourt est constitué, entre autres, d’un Doyen de l’Université de philosophie, d’un Directeur de recherche au C.N.R.S., d’un Grand archiviste national – c’est ainsi qu’ils se sont présentés à nous, et non nominativement, ce qui contrevient aux règles les plus élémentaires de la politesse dans une correspondance – : ces sommités dans leurs domaines respectifs ont probablement dû faire quelque violence à leurs méthodes universitaires en s’astreignant chacun à ne surtout pas faire œuvre scientifique cette fois ! À défaut d’« un travail scientifique », tous les lecteurs se seraient certainement satisfaits d’une simple publication conforme aux lettres autographes, ou à leur copie, sans plus. Mais il est vrai que parmi les membres dudit comité on trouve aussi un membre de la fondation René Guénon… Dans ces conditions, pouvait-on s’attendre à autre chose qu’à un travail bâclé, comme nous y ont habitués les membres en question avec leurs prétendues éditions définitives ? 

          M. Pinchard déclare qu’« un travail scientifique aurait exigé […] l’éclaircissement de la personnalité des correspondants et des personnes évoquées. » Il n’en est pas moins vrai qu’en l’absence d’“apparat critique”  plusieurs « Notes de la Rédaction » ont été ajoutées dans la marge des lettres publiées,  apportant ainsi des renseignements sur certains personnages. Nous avons toutefois déjà signalé que plusieurs de ces notes étaient lacunaires, ou non exemptes d’erreurs, ou ne respectaient pas la terminologie technique mise au point par René Guénon (10). Dans ces conditions, on ne regrettera aucunement l’absence d’« un travail scientifique », les « Notes de la Rédaction » donnant déjà un avant-goût de ce qu’« une édition scientifique » aurait pu établir…

 

Faire connaître l’enseignement de René Guénon

 

              Il a semblé à M. Pinchard « qu’il fallait procéder autrement : en ce temps de Tricentenaire, il était judicieux pour la GLNF ne (sic !) faire connaître un enseignement qui a traversé toute la Franc-Maçonnerie de l’après-guerre et a profondément bouleversé le rapport à l’initiation. »

             Voilà au moins un point d’accord entre M. Pinchard et nous : l’élément principal de cette publication est de faire connaître l’enseignement exposé par René Guénon, et plus particulièrement ce qui concerne l’initiation dans cet enseignement. Mais, peut-on faire connaître cet enseignement sans tenir compte de la forme même dans laquelle il a été exposé par Guénon lui-même ? On le sait, quand l’un de ses textes était en cours d’impression, Guénon attachait une importance extrême à ce que soit respecté non seulement les termes qu’il avait choisis, mais aussi que la moindre virgule figurât à sa place. Pour M. Pinchard et les membres du comité de rédaction, ce qui importe, c’est d’éditer les lettres de Guénon à Maugy dans « l’urgence », à partir de la « copie simplement ronéotée ». L’enseignement exposé par René Guénon peut-il ainsi être fidèlement présenté ? Si tel est le cas, cette édition s’avèrerait effectivement être « nécessaire » ; sinon, les lecteurs pouvaient s’en dispenser, et continuer à consulter gratuitement cette correspondance Guénon/Maugy sur plusieurs sites internet. 

               S’il est louable de privilégier l’enseignement de René Guénon, il ne faut pas que la façon de procéder retenue altère ledit enseignement. Nous ne retiendrons que trois exemples pour montrer que la simple reproduction d’une version ronéotée pose des problèmes. 

              Dans le domaine documentaire, quand  on lit que « Le Frère Maridort m’a également communiqué les renseignements que vous lui avez envoyés au sujet de “J” et “B” » (n° 101, p. 75), qui peut comprendre qu’il faut lire en fait : « au sujet de J. B. », c’est-à-dire de Jules Boucher ? On se reportera à nos remarques dans les Cahiers de l’Unité, n° 6, p. 95.

            Dans le domaine symbolique, on publie : « l’ornementation des chasubles et des étoles » (n° 102, p. 95). Or, c’est « pales », et non « étoles » qui devrait figurer (cf. Cahiers de l’Unité, n° 6, p. 103). Là encore, celui qui s’intéresse au symbolisme des objets liturgiques ne saura pas qu’il doit porter en réalité ses recherches sur les pales, et non sur les vêtements et ornements liturgiques que sont les chasubles et les étoles.

            Enfin, dans le domaine rituel maçonnique, donc dans ce qui a « rapport à l’initiation », on édite : « Pour aborder leur plateau et pour des circumambulations ‒ détail rituélique ‒, il semble que les Officiers devraient toujours le quitter et le regagner en se conformant au sens » (n° 101, p. 83). Cette phrase est complètement incompréhensible, puisqu’on ne sait pas à quel sens les Officiers doivent se conformer (cf. Cahiers de l’Unité, n° 6, p. 92). Or, la question est d’importance, car Guénon signale au préalable qu’elle « semble tout à fait inconnu(e) en France ».

             Ainsi, pour ne pas égarer le lecteur, et lui donner une édition qui respecte l’enseignement de Guénon, ce qui est tout de même ce qui importe le plus en l’occurrence, les éditeurs actuels doivent trouver des solutions aux problèmes que nous venons de soulever. Sans ces dernières, il est « nécessaire » de s’abstenir de publier des documents qui nuisent à l’enseignement auquel on attache pourtant à juste raison une grande considération.

             M. Pinchard se réfère au « Tricentenaire ». Or, quelle importance un Maçon d’esprit traditionnel peut-il accorder à la création de la Maçonnerie spéculative ? Pour Guénon, « la véritable Maçonnerie n’est certes pas, comme le disent certains, “l’institution née en 1717” » ; « il voit bien plutôt cette dernière comme le schisme qu’elle fut en réalité » (11). La publication de la correspondance Guénon/Maugy aurait pu être un véritable antidote à ce « schisme » si elle avait été faite en respectant scrupuleusement la forme dans laquelle elle a été écrite originellement. En effet, elle aurait dû amener les Maçons d’esprit traditionnel à y trouver les éléments fondamentaux d’une revivification rituélique de leur loge dans un sens exclusivement initiatique, qui ne peut que s’inscrire, comme nous l’avons déjà dit, que dans ce que Guénon a précisément appelé le « retour à l’état “opératif” » au sein de la Maçonnerie, qui concerne proprement « cet accomplissement de l’être qu’est la réalisation initiatique, avec tout l’ensemble des moyens de divers ordres qui peuvent être employés en vue de cette fin » (Aperçus sur l’Initiation, ch. XXIX).

 

Une édition faite dans l’urgence

 

               C’est donc « un document encore brut » qui nous est livré. « L’urgence est là : lire Guénon dans son ultime dialogue avec l’Europe, alors qu’il ne lui reste que deux ou trois ans à vivre. » Et M. Pinchard conclut : « C’était là partager une grande lumière et dans son imperfection cette première divulgation inspirera, c’est notre espoir le plus cher, les éditions critiques futures, les réflexions des initiés et la méditation de tous ceux à qui la Tradition secrète sert d’Orient. »

            Ce lyrisme final masque mal l’embarras de M. Pinchard : il reconnaît lui-même que l’édition des lettres de Guénon à Maugy dans les Cahiers Villard de Honnecourt est imparfaite ; mais il ne semble pas vouloir l’interrompre malgré ce que nous avons exposé. Sa gêne est d’autant plus grande que son alter ego à la rédaction de cette revue nous a aimablement écrit de son côté que nos « remarques sont, non seulement pertinentes, mais justifiées »… Nous verrons donc si l’on persiste à poursuivre cette publication fautive qui, surtout, dénature l’enseignement de René Guénon. On l’aura compris : on ne saurait s’improviser éditeur de ses écrits, surtout dans « l’urgence ».

          Parler d’« ultime dialogue avec l’Europe » appelle des précisions : il ne s’agit ici que de ce qui concerne la Franc-Maçonnerie traditionnelle, Maugy n’étant alors que l’un des interlocuteurs de Guénon en ce domaine. Or, il est nécessaire d’associer à ce « dialogue », en cette même matière, à cette même époque, Maridort, Marty, Clavelle, Mercier, Cerf, etc. Et il ne faut pas non plus oublier que, dans les dernières années de sa vie, Guénon continua aussi à « dialoguer » avec ses correspondants vivant en Europe, et sur d'autres continents, du Christianisme et de l’Hésychasme, du Bouddhisme, de l’Islam et de ses organisations ésotériques et initiatiques, etc. On ne saurait donc limiter ses ultimes échanges épistolaires à la seule Franc-Maçonnerie ni au seul Maugy comme semble le faire M. Pinchard. 

             

           D’autre part, il n’est pas inutile de rappeler que les membres de la pseudo-fondation René Guénon accordent malheureusement plus d’intérêt à la promotion des conceptions anti-traditionnelles et à la méthode profane de l’un d’entre eux plutôt qu’à veiller à rééditer sans la moindre faute les ouvrages de René Guénon. Est-ce la présence de l’un d’entre eux parmi le « comité de rédaction restreint » des Cahiers Villard de Honnecourt qui fait qu’aucune des trois livraisons de la correspondance Guénon/Maugy ‒ nous incluons aussi celle du n° 103 ‒ n’est dépourvue de fautes d’orthographe ? Ce n’est pas parce qu’on se base sur un document sujet à caution qu’on doit reproduire les fautes qu’il contient. De plus, quand on édite des textes de Guénon, on doit veiller à éviter de lui faire dire des inepties. S’il n’est pas trop grave de lui faire écrire : « je m’excuse de n’avoir pas pu trouver le temps d’y répondre plutôt (sic !) » (n° 103, p. 79), il est ridicule de lui faire dire : « Le vœu demandant qu’il n’y ait pas plus d’un Conseiller fédéral par Loge était en effet assez menaçant pour la Grande Tenue (sic !) » (Ibid., p. 84 ; dans le manuscrit : « pour la G. T. », c’est-à-dire, bien entendu : « pour la Grande Triade »). Mais il est proprement inadmissible de lui faire écrire le contraire de ce qu’il a réellement écrit. Ainsi, dans sa lettre du 28 septembre 1948, Maugy indiqua : « J’ai remarqué dans le “Speculative Mason” des expressions qui m’ont “accroché”. Par exemple : “the seven-fold Salute to El-Shaddaï is given […]. Or, le nom sacré d’El-Sh... ayant été “transféré” dans un haut-grade (où se trouvent d’ailleurs beaucoup d’autres choses intéressantes), ce n’est pas à nous (je veux dire évidemment : à Marty et à moi) à le faire “redescendre”. » Dans sa réponse en date du 19 octobre 1948, Guénon aurait écrit, selon les Cahiers Villard de Honnecourt : « Dans les Loges spéculatives, le nom d’El-Shaddaï est expressément mentionné dans l’invocation prononcée à l’ouverture par le Chapelain » (p. 88). « L’urgence », si ce n’est la précipitation apportée à cette édition nécessite tout de même un minimum de réflexion. L’éditeur aurait dû corriger soit la version ronéotée, soit ce que le “retranscripteur” a dactylographié. Dans tous les cas, il est responsable d’avoir laissé passer une « absurdité caractérisée » (12), puisque c’est évidemment : « Dans les LL.·. opératives » que le nom d’El-Shaddaï… (13).

           Outre que cette absurdité ne peut que désorienter le lecteur, ce qui est plus grave encore est qu’elle fait désormais passer René Guénon pour un auteur incohérent, capable d’absurdité dans le domaine rituel et initiatique (14). Cet exemple, et celui, d’ordre doctrinal, que nous avons relevé dans l’« Annexe » du Règne, prouvent que les membres de la soi-disant fondation René Guénon et les responsables de l’édition des lettres de Guénon à Maugy dans les Cahiers Villard de Honnecourt se soucient finalement peu, en réalité, de l’enseignement de Guénon, ces éditeurs ajoutant du chaos à l’expression ordonnée de cet enseignement. 

               Enfin, qui sait si l’un des psychanalystes qui collaborent aux Cahiers Villard de Honnecourt n’interprétera à sa manière cette phrase si caractéristique, que nous reprenons : « il était judicieux pour la GLNF ne (sic !) faire connaître un enseignement ». Indépendamment de toute interprétation psychanalytique cette fois, on se demandera si la présence de cet adverbe marquant la négation n’est pas suffisamment significative dans ce contexte ? N’est-ce pas, d’ailleurs, ce à quoi on a finalement affaire avec cette déplorable édition qui ne saurait faire connaître l’enseignement de René Guénon, puisqu’elle ne cesse d’en modifier la forme et d’en altérer la signification ?

 

 

                                                                                        P. B.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

P. B., « Chaos ab ordine. Remarques complémentaires sur une publication de lettres de René Guénon dans les Cahiers Villard de Honnecourt »Cahiers de l’Unité, n° 7, juillet-août-septembre, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017  

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