Remarques sur certaines confusions

       Il y a quelques mois, nous avons eu l’occasion de lire l’affirmation suivante sur un blog : « il n’existe aucune personne pouvant prétendre avoir intégré définitivement l’enseignement contenu dans l’œuvre de Guénon. S’imaginer avoir mieux compris certains points de doctrine et pourfendre avec virulence et mépris ceux qui ont le malheur de publier quelques conceptions erronées est le signe manifeste d’un travers orgueilleux et d’une ignorance allant à l’encontre de l’attitude des maîtres hindous pour lesquels “l’erreur est une porte par laquelle peut entrer la Vérité” » (1).

        On sait que la confusion mentale est une caractéristique de notre époque, il n’est ainsi guère surprenant de relever dans cette assertion plusieurs erreurs de logique. En effet, si son auteur n’a pas « intégré définitivement » cet enseignement, il n’est pas en mesure de juger de ceux qui l’auraient « intégré définitivement », et s’il l’a « intégré définitivement », il ne peut affirmer qu’« il n’existe aucune personne » qui l’a intégré. De plus, à moins qu’il veuille faire l’apologie de l’erreur ou sombrer dans le relativisme, il n’a pas perçu le caractère contradictoire de son affirmation : si « l’erreur est une porte par laquelle peut entrer la Vérité », c’est précisément parce que l’erreur des « quelques conceptions erronées » sera pourfendue afin de sauvegarder les droits de la vérité. Si l’erreur peut être l’occasion d’exposer une vérité qui s’oppose à elle, cela ne légitime pas l’erreur, mais seulement le fait de la pourfendre. Et si la nature propre de cette erreur est mise en évidence, ce ne peut nullement être une preuve d’imagination ou d’ignorance de la part de celui qui l’a pourfendue. La lutte contre les erreurs ne justifie pas leur présence, et ne peut excuser celui qui les commet dès lors qu’il les expose à tous comme des vérités. On le voit, cette déclaration n’a aucun sens ; elle n’est qu’un raisonnement spécieux.

                    Sachant que les blogs prétendant s’occuper d’idées traditionnelles ne sont trop souvent que l’exutoire de mentalités spirituellement à la dérive, on ne s’étonnera pas d’y voir défendu les « conceptions erronées » par... une conception erronée ! Ce que l’auteur de ce texte n’a pas perçu, c’est que la facilité de publier numériquement dans un blog induit souvent celle de publier n’importe quoi et n’importe comment. Si ce n’est pas la vanité d’essayer d’exister littérairement ou socialement, on ne sait pas, comme le disait Guénon, « pourquoi les gens ont la rage de publier ainsi des choses qu’il savent n’être pas au point. » (2)

          Il ne faut d’ailleurs pas confondre les blogs d’avec les sites proprement dit, lesquels ont généralement plus de tenue, et de retenue (3). Dans le domaine des idées traditionnelles, et dans la plupart des cas, ceux qui s’épanchent ainsi dans quelques blogs, ne font souvent que nuire à l’image publique des idées qu’ils prétendent défendre ou promouvoir. Ce n’est pas à l’avantage de celles-ci que de montrer à tous qu’ils ne savent ni penser, ni écrire, ni publier. En effet, ils sont toujours un peu brouillons dans la forme comme dans le fond, et ne dépassent guère, en général, le registre moderne peu relevé des humeurs (4), du bavardage ou de la clabauderie. Ils ne font qu’exacerber l’individualisme, au détriment de projets communs, ou des rares blogs de qualité, et participent à une dévaluation de l’écrit, laquelle est déjà bien avancée en Occident. Si, à l’instar des profanes qui sont ainsi naïvement imités, il ne s’agissait que de littérature ou de politique, où les déchets sont si nombreux dans cette vaste tapisserie de l’égoïté composée par les blogs, ce ne serait pas bien important, mais les irresponsables qui associent l’œuvre de Guénon à leurs « conceptions erronées », s’exposent à des réactions. Pensent-ils qu’ils pourront paisiblement propager sans cesse leurs erreurs dans ce domaine ?

             Si l’auteur des lignes précitées veut dire qu’il faudrait laisser tranquille tous les ignorants et les profanes qui distillent leurs « conceptions erronées » à longueur de livres, d’articles ou de blogs, il montre seulement qu’il méconnaît ce qu’a écrit Guénon : supporter l’incompréhension, c’est-à-dire la sottise et l’ignorance, « n’implique aucunement qu’on doive lui faire des concessions quelconques, ni même s’abstenir de redresser les erreurs auxquelles elle donne naissance et de faire tout ce qui est possible pour les empêcher de se répandre. » (5) On peut demander à ce partisan de l’irénisme par négation des situations de fait, s’il serait alors préférable de faire preuve de complaisance et de mansuétude envers les « conceptions erronées » des écrits de MM. Jean-Pierre Laurant, Patrick Ringgenberg, Roger Dachez, David Bisson, Jean-Marc Vivenza, Bruno Hapel, Jean-Louis Gabin, Slimane Rezki ou Paul Fenton ? Faut-il faire comme si leurs textes n’existaient pas et n’avaient aucune influence ? Par bonté et humilité, faut-il laisser fouler aux pieds la vérité des doctrines traditionnelles, et l’enseignement de Guénon, ou parfois sa mémoire même ? Est-ce ainsi que la vérité se manifestera ? Cet auteur ne sait-il donc pas que l’exposition des erreurs et leur réfutation prend autant de place dans la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin que l’exposition de la vérité ? Il devrait plutôt conseiller à ceux qui publient des « conceptions erronées » de retirer leurs propos ou de cesser leurs activités néfastes. Le silence ou l’indulgence à leur endroit n’est que la preuve d’une passivité torpide, un aveu d’impuissance, de sottise, ou de complicité. On le sait, le mal vient aussi de l’inaction des gens de bien. Entre l’erreur et la vérité, qu’elles que soient leurs formes, plaisantes ou déplaisantes, il faut savoir discriminer et choisir.

        « Pourfendre avec virulence et mépris ceux qui ont le malheur de publier quelques conceptions erronées » n’est certainement pas la meilleure manière de procéder. C’est ce que disait R. Guénon dans une lettre du 4 octobre 1921 : « Je persiste à penser qu’on peut faire des objections sans les exprimer en termes agressifs ou désobligeants ». On notera tout de même que le recours à l’accusation de mépris, employée ici, sert habituellement dans le monde moderne pour imposer la vulgarisation, c’est-à-dire la déformation des doctrines traditionnelles, la diffusion des idées fausses, et contribuer finalement à l’abêtissement général (6). En réalité, la virulence n’a sans doute rien de répréhensible si ce sont les « conceptions erronées » qui en sont l’objet. Certes, il y a bien des degrés dans l’erreur, mais ne doit-on pas mépriser celles qui sont d’importance, et ceux qui y persévèrent ? « Non humanum tamen sed diabolicum est in malo perseverare », disait saint Bernard. Même si ce n’est pas toujours facile, il convient de distinguer le propos de son locuteur. Quoique nombre d’auteurs de « conceptions erronées » n’hésitent pas, eux, à recourir aux attaques ad personam, il faut évidemment bannir celles-ci. Leur caractère indigne, et toujours à côté du sujet, ne peut déconsidérer que leurs auteurs.

              Il n’en demeure pas moins qu’il est difficile de combattre l’erreur avec flaccidité et indolence. Saint Paul ne qualifia-t-il pas de « ventrus fainéants » les schismatiques de Crète ? Saint Bernard ne traita-t-il pas Arnaud de Brescia de « séducteur, de scorpion, et de loup cruel » ? Saint Thomas d’Aquin apostrophait Guilhaume de Saint-Amour et ses disciples en les qualifiant d’« ignorants, de pervers, et de réprouvés » ; saint Bonaventure disait de Gérald qu’il était un « triple sot, un imposteur, un malfaiteur, un perfide et un insensé » ; saint François de Sales déclarait que « la charité oblige à crier au loup, quand un loup s’est glissé au milieu du troupeau et même en quelque lieu qu’on le rencontre. »

                Naturellement, il faut distinguer ce qui relève de l’erreur à proprement parler de la simple maladresse dans l’exposition. Si Dieu aime le beau langage, comme l’écrivait Maître Eckhart, Guénon remarquait que la mauvaise orthographe et le style défectueux ne prouvent rien contre la réalité des connaissances dans un certain ordre : « il ne faut pas confondre l’instruction profane et le savoir initiatique ; un initié d’un ordre très élevé peut même être tout à fait illettré. » (7) On a trop souvent vu utiliser le procédé qui consiste à vouloir disqualifier toute une étude au prétexte de la présence d’une inhabileté d’expression ou d’une erreur d’importance secondaire. C’est comme si quelqu’un venait de construire tout un édifice dont on dirait qu’il ne vaut rien parce que les persiennes sont posées de travers. Ce type de critiques négatives, de même que l’hypercriticisme – incompatible avec de profondes aspirations spirituelles disait Guénon –, n’a souvent que pour seul but d’assouvir une volonté de domination, et d’écarter ceux qui sont perçus comme d’éventuels rivaux. Il existe ainsi le cas d’Occidentaux qui ont transposé dans le domaine traditionnel leur volonté de puissance, et qui ont cherché à y faire une « carrière », à l’instar de ce que l’on peut observer dans le monde profane. Lorsque ceux qui prétendent avoir une mentalité traditionnelle se comportent de la même façon que ceux qui ont une mentalité antitraditionnelle, voire de manière pire, c’est que la première n’a en réalité guère d’influence effective sur leur façon d’agir parce qu’en réalité, elle est séparée de tout le reste de leur existence. (8)

                 La bonne éducation et la courtoisie concomitante exigent aujourd’hui que la réfutation des erreurs se fasse avec politesse, et la tradition demande que ce soit sans passion, mais cela ne veut pas dire sans vigueur. Quant à la douceur, il semble bien que les Occidentaux ne savent plus ce qu’elle est, et la confondent avec la fausseté. Guénon ne disait-il pas « que les Occidentaux, pris collectivement, ne sont “possibles” que quand on leur montre le bâton... » ? (Lettre du 8 juin 1928) Il revient sans doute aux lecteurs de savoir distinguer la force d’avec la passion. De Shankârachârya à Ibn ‘Arabî, et jusqu’à Guénon, il est facile de trouver des exemples de cette vigueur dans leurs combats incessants contre l’erreur. 

 

             Comment ose-t-on laisser entendre que personne n’aurait « intégré définitivement » l’enseignement de Guénon ? Serait-il inaccessible ? Serait-ce impossible ? Il nous semble qu’en disant cela, l’auteur parle sans doute plus de lui-même que des autres. Nous pouvons lui assurer que des Occidentaux qui ont intégré l’enseignement de Guénon, chacun à sa mesure, c’est-à-dire à divers degrés, mais d’une manière tout à fait définitive, existent effectivement. Toute leur vie en a été changée.

                  Il va également de soi que certains comprennent mieux « certains points de doctrine » que d’autres. Guénon lui-même a explicitement déclaré qu’il n’écrivait pas pour tout le monde, « mais au contraire uniquement pour ceux qui sont capables de comprendre vraiment, et qui, à notre époque, sont assurément bien peu nombreux ! » (Lettre du 27 août 1947) Nous l’avons signalé à diverses reprises : il y a des lecteurs qualifiés, et d’autres qui le sont moins, ou pas. Les premiers ne souhaitent pas être associés, par généralisation, aux activités trop souvent contestables des seconds. C’est une des raisons pour lesquelles nous rejetons l’épithète de « guénoniens » sous laquelle on place pêle-mèle les choses les plus diverses. Cette propension à accoler des étiquettes chez les modernes cache d’ailleurs souvent une volonté de relégation.

                    On nous excusera de rappeler ce truisme, mais il y a toujours des êtres qui comprennent mieux certaines choses que d’autres. C’est un point incontestable. Il ne s’agit ici que d’une loi élémentaire qui s’applique à tous les domaines. On peut le déplorer, mais personne n’y peut rien, c’est ainsi. Il n’y a que la mentalité moderne qui, au nom de l’égalitarisme, prétende nier les différences dans la manifestation, et dont elle ne comprend pas la raison d’être. Cette négation ne pouvant conduire qu’à l’anarchie intellectuelle. (9) Les doctrines traditionnelles et Guénon ne s’adressent pas à ceux qui nient toute hiérarchie. (10) Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que ce qui n’est pas compris aujourd’hui ne le sera pas demain (11). Un de nos lecteurs évoquait la « manducation » à ce propos. L’assimilation intellectuelle peut prendre du temps : « Chaque jour, Rebecca venait au puits des Écritures. Chaque jour, elle puisait de l’eau » (Origène, sur Genèse XXIV).

                Maintenant, il est notoire que la compréhension des principes, c’est-à-dire celle de la métaphysique telle que les doctrines orientales l’enseignent, est la seule à pouvoir réfuter pleinement certaines erreurs, mais il n’est pas toujours facile d’en faire l’application à tous les domaines. À cet égard, il ne convient sûrement pas de mépriser les efforts de ceux qui se sont placés à des points de vue différents ; bien au contraire, tous ces points de vue, pour autant qu’ils soient légitimes et valables, ne peuvent que s’harmoniser et se compléter, si l’on respecte la hiérarchie à observer. (12)

                Ainsi, au lieu de brandir l’inoxydable accusation d’« orgueil », reproche d’ordre sentimental dans lequel on peut voir comme la signature d’une certaine mentalité antitraditionnelle sourdement vaniteuse (13), il serait plus judicieux de soutenir et de remercier ceux qui ont le courage et la capacité de pourfendre les erreurs d’où qu’elles viennent. Ils éclairent et protègent ainsi les plus vulnérables. Cette lutte contre l’erreur est indispensable (14). Il convient alors d’encourager et d’aider ceux qui œuvrent, selon leurs moyens, et malgré leurs éventuelles faiblesses, dans le sens de la vérité.

Julien Arland

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Remarques sur certaines confusions »Cahiers de l’Unité, n° 12, octobre-novembre-décembre, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018  

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