RENÉ GUÉNON ET LA MAÇONNERIE OPÉRATIVE

René Guénon et la Maçonnerie opérative

(3e partie)

Blason des Maçons opératifs anglais

ou Armes de la Vénérable Société des Francs-Maçons,

Maçons-de-gros-œuvre, Monteurs de murs, Ardoisiers,

Paveurs, Plâtriers et Briquetiers (The Worshipful Society of Free Masons, Rough Masons, Wallers, Slaters, Paviors, Plaisterers and Bricklayers) 

Gravure anglaise datée de 1791, d’origine inconnue, figurant en frontispice de The Ritual of the Operative Free Masons par Thomas Carr (1911)

PLAN

 

Ambiguïtés, limites et lacunes de M. Roger Dachez

M. Dachez, un historien peu sûr et sans méthode  

L’origine des connaissances de René Guénon sur la Maçonnerie opérative

 

 

Ambiguïtés, limites et lacunes de M. Roger Dachez

 

          Au prétexte qu’à l’exception d’une collection du Speculative Mason qui ne débute qu’à partir de 1932, on ne trouve dans un inventaire de la bibliothèque de Guénon ni livre ni documentation sur la Maçonnerie opérative anglaise, M. Dachez suppose qu’au début de sa carrière – si tant est que ce terme soit adéquat –, entre 1907 et 1918, il n’en avait aucune connaissance. Il prétend qu’« il est à peu près certain qu’à cette époque il n’eut jamais connaissance de la réapparition des “Opératifs”. » (1) On se demande ce que peut bien vouloir dire cet « à peu près certain. » M. Dachez aurait-il des certitudes incertaines ? Soit il sait que Guénon, à cette époque, « n’eut jamais connaissance de la réapparition des “Opératifs” » [en Angleterre], soit il ne le sait pas. Sinon, n’écrit-il pas pour ne rien dire ? Ce n’est là qu’un procédé de rhétorique dont on ne voit que trop à quoi il sert

           M. Dachez prétend suivre des méthodes rigoureuses, mais cette allégation ne résiste pas à l’examen puisqu’il n’a pas jugé utile de se documenter. Comment peut-il alors traiter d’un sujet qu’il ne connaît pas ? Il aisé de vérifier qu’en 1913 Guénon avait déjà connaissance de la Maçonnerie opérative anglaise. Dans le numéro 42 du 16 octobre 1913 de La France antimaçonnique, il a lui-même publié la traduction complète de l’ouverture de la Loge au premier degré sous le titre « Maçonnerie Opérative. » (2)

Son texte débute ainsi :

« Nous donnons ci-dessous la traduction d’un intéressant document se rapportant à l’ancienne Maçonnerie Opérative : c’est le rituel d’ouverture de la Loge au premier degré, tel qu’il existait déjà en 1620, 1663 et 1686, d’après des manuscrits portant ces différentes dates et dont quelques-uns se trouvent au British Museum, et tel aussi qu’il est encore en usage dans les Loges Opératives d’Angleterre. [C’est nous qui soulignons]

Nous devons faire remarquer qu’il y a trois Maîtres Maçons, et que rien ne peut se faire sans l’assentiment des trois. Le troisième seul est remplacé chaque année ; les Maîtres et anciens Maîtres constituent le septième et dernier degré de l’Ordre.

De plus, il y a un Député Maître Maçon, qui gouverne la Loge en l’absence des Maîtres. Il y a trois Diacres, au lieu de deux seulement dans les Loges Spéculatives anglo-saxonnes. Le Chapelain est désigné par le nom de Jachin.

Les places occupées par les Maîtres et les Surveillants sont à l’opposé de celles qu’ils occupent dans les Loges Spéculatives : elles sont telles qu’ils puissent faire face au soleil et le voir aux divers points principaux de sa course. Dans le Temple, le Roi Salomon, dit-on, siégeait à l’Occident, face à l’Orient ; les Maîtres Opératifs font encore de même. »

         Ce rituel d’ouverture fut mentionné par Jean Tourniac dans un article intitulé « Le Nom du Dieu Tout Puissant » publié en 1986 dans le n° 13 des Travaux de la Loge nationale de recherches Villard de Honnecourt (3) et en 2002 par M. Francis Laget dans les Actes du XVIIe colloque de Politica Hermetica. (4) Pourquoi M. Dachez n’a-t-il pas consulté au moins un de ces articles avant d’essayer d’affirmer quoi que ce soit ?

            Il reste néanmoins prudent. Ne rejetant pas la possibilité de la connaissance de la Maçonnerie opérative par Guénon, puisqu’au fond il n’en sait strictement rien, il considère qu’on pourrait « se demander s’il s’y fût intéressé, le cas échéant. » Pourquoi se le demanderait-on ? Il ne nous le dit pas. Les articles de Guénon, publiés en 1910, démontrent qu’il n’y a aucun doute à avoir sur son intérêt. M. Dachez n’a-t-il donc jamais lu « La Gnose et la Franc-Maçonnerie », « L’orthodoxie maçonnique », « Les hauts grades maçonniques » ou « À propos du Grand Architecte de l’Univers » publiés par Guénon, sous le nom de Palingénius, en mars, avril, mai et juillet-août 1910 dans la revue La Gnose ? Ne connaît-il pas sa conférence sur « L’enseignement initiatique » prononcée à la Loge Thébah en octobre 1912 et publiée dans Le Symbolisme en janvier 1913 ? (5) À la même époque, il avait d’ailleurs également donné dans cette Loge un exposé sur le symbolisme de la légende d’Hiram, mais le texte n’en a jamais été publié. (6)

     L’interrogation de M. Dachez, qui n’est qu’une forme d’insinuation malveillante, n’a pas lieu d’être. Elle est chez lui une autre expression de ses a priori et d’une hostilité incompatible avec des prétentions d’historien. De plus, est-il normal d’avoir à reprendre maintenant da capo tout ce dossier qui est bien connu ? Soit M. Dachez ignore ce qui a été écrit avant lui et il se range alors dans la catégorie de ces « historiens peu sûrs, sans rigueur et sans méthode », soit il omet sciemment de s’y référer et se place ainsi dans une catégorie encore plus compromettante… 

M. Dachez, un historien peu sûr et sans méthode 

 

            Dans La France antimaçonnique du 18 juin 1914, Guénon mentionnait encore la Maçonnerie opérative en donnant des indications sur le plan que devrait suivre un historique de la Maçonnerie : « Il nous semble seulement que l’historique de la Maçonnerie moderne, pour être parfaitement compris, devrait logiquement être précédé d’un exposé, aussi succinct et aussi clair que possible, de ses origines, en remontant, d’une part, aux divers courants hermétiques et rosicruciens, et, d’autre part, à l’ancienne Maçonnerie opérative, et en expliquant ensuite la fusion de ces divers éléments. En outre, il est nécessaire de faire ressortir que la Maçonnerie moderne, issue de la Grande Loge d’Angleterre (1717), est essentiellement la “Maçonnerie symbolique”, à laquelle, par la suite, sont venus se superposer les multiples systèmes de hauts grades. » (7) Il précisait encore, ce dont M. Dachez devrait prendre bonne note s’il veut essayer de traiter de l’histoire maçonnique un peu plus sérieusement qu’il ne l’a fait jusqu’ici, que « les cadres d’une telle étude doivent être aussi larges que possible, si l’on ne veut pas s’exposer à laisser en dehors certaines catégories de faits, et précisément celles qui, d’ordinaire, paraissent les plus difficilement explicables. »    

             Pour M. Dachez, Guénon partageait finalement les « thèses de l’historiographie maçonnique “universitaire” de son époque. » Comme celle-ci n’existait pas, c’est un partage qui nous paraît quelque peu difficile ! Sur la question de la filiation opérative de la Franc-Maçonnerie, ajoute-t-il, il « s’est donc rangé à l’opinion courante, rien de plus. » Si M. Dachez veut dire qu’il admettait une certaine filiation entre la Maçonnerie opérative et la Maçonnerie spéculative, nous sommes, pour une fois, entièrement de son avis : Guénon n’en « avait aucunement l’exclusivité. » Il serait assurément paradoxal qu’un esprit traditionnel revendiquât de l’originalité ou cherchât à innover. Ce sont les mentalités modernes qui veulent sans cesse des innovations et de la « nouveauté ». Il est tout à fait vrai que cette question de la filiation opérative de la Franc-Maçonnerie « ne lui devait rien » puisque c’est une vérité traditionnelle. Il n’y a que M. Dachez et ses semblables, c’est-à-dire les esprits anti-traditionnels et modernistes, pour imaginer le contraire au profit d’une théorie fantaisiste comme celle dite « de l’emprunt. » (8) Il semble ignorer que Guénon avait déjà évoqué cette « opinion trop “simpliste” d’après laquelle la Maçonnerie aurait été créée de toute pièce au début du XVIIIe siècle. » (9) Cette théorie, si peu nouvelle en réalité, a suscité chez M. Dachez un enthousiasme délirant au point qu’il la qualifie de « révolution conceptuelle » et de « véritable rupture épistémologique. » Ce n’est pas un hasard si, en partisan convaincu du matérialisme historique, il donne ainsi l’impression d’une volonté appuyée de propagande qui n’est pas sans faire penser à celle animant autrefois les historiens staliniens pour les plans quinquennaux.

         Si Guénon avait une conception traditionnelle à propos de la filiation de la Maçonnerie, en revanche, on ne peut pas déclarer pour autant qu’il se rangeait à « l’opinion courante » qui régnait en France à son époque. Ainsi que le disait de manière imagée M. Francis Laget, la publication de ses textes « dans La France antimaçonnique constituait un véritable pavé dans la mare de l’immense majorité des francs-maçons en 1913 ! » Lors de son intervention, M. Laget a très justement relevé que dans les textes publiés dans La France antimaçonnique par Guénon « sous le pseudonyme “le Sphinx”, ou anonymement, il avait bel et bien posé dans cette publication les germes d’une remise en ordre de la Franc-Maçonnerie et commencé d’en rappeler les fondements oubliés sous le sédiment de deux siècles d’innovations et de dérives […] Ce rappel peut aussi aider à mesurer le chemin parcouru entre 1913 et 1951, mais aussi depuis le décès de Guénon jusqu’à ce jour. » Il disait encore, ce qui explique sans doute les errances de M. Dachez, « qu’il est bien difficile qu’un maçon puisse comprendre, s’il n’a pas lu et médité l’œuvre de Guénon, la vraie nature et la valeur de l’initiation qu’il a reçue. » (10) On ne peut que souscrire à sa conclusion : « À l’exception sans doute d’une majorité d’Ateliers décidés à prolonger les tendances progressistes auxquelles s’opposait déjà La France antimaçonnique d’avant 1914, la Franc-Maçonnerie française ne peut plus ignorer ses racines et doit tendre à s’y re-soucher si elle veut éviter de nouvelles dérives. »

            M. Dachez prétend que l’affaire Stretton « a fait couler beaucoup d’encre, notamment dans les milieux guénoniens, et surtout suscité beaucoup de fantasmes. » « Beaucoup d’encre », c’est beaucoup dire, cela l’est même tellement que M. Dachez s’est avéré incapable, on vient de le voir, de citer un seul texte à ce propos. Il y en a pourtant plusieurs et nous en avons déjà mentionné quelques-uns, mais aucun d’eux, certes, ne relève du domaine du « fantasme » et tous contredisent totalement ce qu’il faut bien se résoudre à appeler les divagations de M. Dachez. Est-ce pour cela qu’il ne les cite pas ?

         En réalité, son article sur la prétendue « “Erreur opérative” de René Guénon » ne repose tout entier que sur une seule source, à savoir une étude de M. Bernard Dat intitulée « La maçonnerie “opérative” de Stretton : survivance ou forgerie ? » (11)  Toutes les informations de M. Dachez sur la question des Opératifs anglais se réfèrent en réalité à cet unique travail, que nous examinerons ultérieurement en détail. Comme bien souvent, en imaginant que les connaissances de Guénon sur la Maçonnerie opérative ne provenaient que d’une seule source, M. Dachez ne parlait que de lui-même et de ses propres méthodes… Il faut d’ailleurs remarquer tout de suite que M. Dat n’aborde pas la question des relations de Guénon avec les Opératifs anglais. Il a seulement cité, en passant, la réaction de Marjory Debenham, qui était devenue la directrice du Speculative Mason, à la note critique de Guénon en 1950, note de Guénon sur laquelle M. Dachez a choisi de faire l’impasse comme nous l’avons mis en évidence.

          Il faut donc distinguer deux points qui posent des questions différentes : celle de l’origine des connaissances de René Guénon sur la Maçonnerie opérative et celle de la valeur des « divulgations » de Clement Stretton. Il n’y a que M. Dachez qui a essayé, de manière assez grossière comme on l’a vu, d’établir un lien indissociable entre les deux pour en tirer une conclusion erronée qui correspond à ses préjugés.

L’origine des connaissances de René Guénon sur la Maçonnerie opérative  

            Comme ceux qui continuent de commettre cette erreur sont nombreux, il est important de rappeler tout d’abord que l’opérativité n’est pas exclusivement liée au « support » de l’exercice...

 

Laurent Guyot

(À suivre)

Cet article n'est plus en libre accès.

Il est contenu dans l'édition imprimée du numéro 4

et du Recueil annuel 2016 des Cahiers de l'Unité

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

Laurent Guyot, « René Guénon et la Maçonnerie opérative » (3e partie) , Cahiers de l’Unité, n° 4, octobre-novembre-décembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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