LES AMIS DE DIEU IV

Les « Amis de Dieu »

‒ I V ‒

La blessure au flanc du Christ

Psautier de Bonne de Luxembourg (1345-49). L’ouverture de l’« œil du cœur » peut être figurée symboliquement comme une « blessure »

 

PLAN

Jean Tauler

Sa relation vécue avec les Amis de Dieu

Intérêt des écrits de Tauler pour comprendre les Amis de Dieu

Des modèles pour les Amis de Dieu

La place des Amis de Dieu dans la hiérarchie spirituelle selon Tauler

La voie spirituelle et les épreuves

L’intercession des Amis de Dieu

Allusions à l’ésotérisme et à la voie initiatique

 
 
 
 
 
 
 

Jean Tauler

Page  de titre de la première édition d’une collection de sermons de Tauler (1498)

Peregrinus, Speculum Virginum

Peregrinus, Speculum Virginum (1140) :

Frontispice (cf. Morgan Powell, « Paradisum speculatorium in picturam ponere – Developing a picture program as the “Mirror of Virgins” », Diagramm und Text, Wiesbaden, 2012 ; Guylène Hidrio, L’iconographie du Speculum Virginum, Brepols, 2017)

Tombeau de la Bienheureuse Lutgarde de Wittichen (1291-1348)

Tombeau de la Bienheureuse Lutgarde de Wittichen (1291-1348).
 Il va de soi que le degré de sainteté des initié(e)s est indépendant de sa reconnaissance par l’Église, c’est-à-dire par l’exotérisme.

Hildegard von Bingen, Scivias, I, I

Hildegard von Bingen, Scivias, I, I

Ms Rupersberg, fol. 2r.,

XIIe siècle

                 

Sa relation vécue avec les Amis de Dieu

                       

                     Avec Tauler, nous entrons directement dans le réseau des Amis de Dieu en tant qu’il a laissé sa trace historique la plus visible. La relation du grand prédicateur avec les Amis de Dieu fut, en effet, très concrète. D’autres personnages importants apparaissent autour de lui : Suso, Christine Ebner, Marguerite Ebner (elles ne sont pas sœurs), Rulman Merswin, Henri de Nördlingen, etc. dont nous aurons à reparler. Cependant, tous les auteurs traitant des Amis de Dieu font de Jean Tauler une sorte de « pilier » de la confrérie (1) au point qu’on lui en a parfois attribué la paternité.

            Avec les seuls documents historiques qui nous sont parvenus, l’hypothèse de cette paternité semble difficile à soutenir, mais surtout, et cela apparaîtra dans la suite de notre étude, la structure initiatique du mouvement ne semble pas nécessiter la présence d’un chef. Cela ne veut pas dire que Tauler, sous le rapport plus général de la chrétienté romaine, n’ait pas pu avoir eu un rôle capital, au sens originel du terme, et qu’il n’ait pas eu dans la confrérie une influence prédominante. C’est ainsi que Christine Ebner affirme que, dans une vision, une voix céleste lui a révélé que « Tauler est l’homme le plus aimé de Dieu ». Dans une autre, Dieu lui a dit qu’« Il habite en Tauler comme une mélodie de lyre (2) ». Faut-il conclure de la première vision que Tauler joue, à son époque, le rôle d’une sorte de “pôle ” du christianisme romain ? Si l’on s’en tient aux définitions de cette fonction dans d’autres traditions, il semble que l’on puisse répondre par l’affirmative (3).

               Les témoins contemporains présentent Tauler comme un prédicateur à la puissance extraordinaire. Pour beaucoup d’observateurs, ses sermons, sur le fond, épousent la doctrine métaphysique de son maître, Eckhart, mais, dans la forme, ils sont presque exclusivement orientés vers la réalisation spirituelle, avec une subtilité qui prouve au lecteur avisé qu’il a affaire à un auteur ayant parcouru la voie jusqu’à son terme ; la doctrine intellectuelle, chez lui, s’efface au service de la méthode spirituelle. Il faut apporter une nuance à la perception de cette différence apparente entre Tauler et Maître Eckhart dans la mesure où ce dernier pourrait, aux yeux de certains, apparaître plus comme un “théoricien” évoluant dans les “hautes sphères éthérées” de l’intellectualité, plutôt qu’être un guide pratique sur la voie. Comme nous l’avons souligné auparavant, on doit tenir compte de l’effet spirituel immédiat que pouvait avoir Maître Eckhart sur ses auditeurs, effet qui n’était sans doute pas moins important que celui produit par les sermons de Tauler. Il faut considérer aussi dans cette différence de comportement, comme beaucoup de spécialistes l’ont noté, la prudence dont devait faire preuve Tauler après la condamnation de certaines thèses de Maître Eckhart.

                  Nous procéderons avec Tauler comme nous l’avons fait avec Maître Eckhart et Jean de Ruysbroeck : nous nous concentrerons uniquement sur ses rapports avec les amis de Dieu sous les deux aspects qui nous intéressent ici : son rôle dans la confrérie et sa doctrine concernant sa définition technique de l’Ami de Dieu (4). En ce qui concerne le second point, pour plus d’efficacité, nous mettrons à nouveau en avant les textes eux-mêmes afin de ne pas occulter les subtilités et l’influence spirituelle qu’ils contiennent.

                   Jean Tauler, le Strasbourgeois, semble être entré en contact pour la première fois avec les Amis de Dieu lors d’un exil à Bâle, évalué entre les dates extrêmes de 1338 et 1343, à la suite des effets de l’interdit touchant l’Empire inhérents au conflit entre Louis de Bavière et le Pape Jean XXII. Au cours de ce long séjour, il connut Henri de Nördlingen qui jouait un rôle important dans le réseau des Amis de Dieu. Ce dernier lui fit connaître la visionnaire Marguerite Ebner du couvent Maria Medingen près de Dillingen-sur-le-Danube, qui, pour Marie-Anne Vannier (5), aurait « été une des des premières à promouvoir le terme d’amis de Dieu » (6). D’après des lettres de Henri de Nördlingen, Tauler, lors de cet exil, se serait rendu plusieurs fois à Cologne où se trouvait aussi un groupe d’Amis de Dieu.

            D’après Jundt (p. 68), lors de ces séjours, Tauler « paraît avoir fréquemment prêché dans le couvent de dominicaines de sainte Gertrude, où ses sermons furent notés et conservés, et dont la prieure s’est trouvée vers l’an 1346 en relations suivies avec Henri de Nördlingen et Marguerite Ebner. » Le même auteur (p. 69) estime que Tauler « s’est trouvé en relation avec les amis de Dieu de toutes les contrées ».

                 Bien entendu, le premier contact à Bâle entre Tauler et les  Amis de Dieu est celui que retiennent les ressources de la recherche historique. Mais, d’après Jundt (p. 35), « En 1323, les amis de Dieu de Strasbourg contribuèrent de leurs dons à la fondation du couvent des franciscaines de Wittichen, près de Schiltach dans la Forêt-Noire. La sœur Lutgarde, béguine à Oberwolfach, entreprit la construction de cet établissement à la suite de plusieurs visions ». Cela prouve, si ces renseignements sont exacts, que les Amis de Dieu étaient présents comme un “cercle” constitué à cette époque dans cette ville, et bien que Tauler fût Dominicain, il n’est pas impossible qu’il ait entendu parler de cette association spirituelle. Ce récit confirme, en tout cas, la connexion entre les ordres monastiques, les béguinages et les purs laïcs, connexion qui est la particularité des courants spirituels de cette époque.

 

Intérêt des écrits de Tauler pour comprendre les Amis de Dieu

 

            Tauler nous livre des indications assez précises nous permettant d’accéder, dans une certaine mesure, au mystère des Amis de Dieu. La référence à l’enseignement de René Guénon sur l’ésotérisme et l’initiation est sans doute la seule permettant l’identification de certaines allusions dans les sermons du Maître qui ne se révèlent pas spontanément au lecteur n’étant pas orienté vers cette recherche.

                 Une première cause de cette insuffisance est la manie de la synthèse chère à certains universitaires, synthèse qui peut comporter certains avantages, mais qui a surtout pour effet de mettre un voile ‒ voire un obstacle ‒ entre le lecteur et le texte des Maîtres, autrement dit de l’empêcher de goûter directement aux effets de l’influence spirituelle (7). Ainsi, dans beaucoup de cas, il est impossible au lecteur qui n’a pas accès aux écrits eux-mêmes d’accéder à leurs subtilités.

               Une autre cause est le rejet systématique de toute interprétation ésotérique ou initiatique des écrits dans lesquels sont versés ces spécialistes. Cela est patent pour les études sur les Maîtres rhénans. On accepte, à la limite, de parler de métaphysique, mais les mots “ésotérisme” et “initiation” sont proscrits pour diverses raisons.

                Pour les uns, ces termes font partie du champ sémantique de l’occultisme et de tout ce qui y ressemble ; ils y rattachent toutes les théories fumeuses de ce courant, jusqu’à la boule de cristal du médium supposé prévoir l’avenir ; on comprend...

 

Steffen Greif

(À suivre)

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du numéro 10 des Cahiers de l'Unité

 

Pour citer cet article :

Steffen Greif, « Les Amis de Dieu», Cahiers de l’Unité, n° 10, avril-mai-juin, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018  

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