PRÉSENTATION DE MARK DYCZKOWSKI

Présentation de M. Mark S. G. Dyczkowski

Portrait de Mark S. G. Dyczkowski (2008) par Svatantra Nâth Yogî

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nirmalâ Sundari Devî, nommée Mâ Ânanda Moyî ou Mâ Ânanda Mayî (1896-1982)

Vishuddhânanda Paramahansa

(1853-1937)     

Gopinâth Kaviraj
(1887-1976)

Swâmî Lakshman Jû
(1907-1991)

Lilian Silburn (1908-1993).
Venue en Inde en 1949 pour cinq années, selon M. Padoux, elle a souhaité accéder à l’interprétation traditionnelle du Shivaïsme non dualiste cachemirien et à la façon dont on pouvait le comprendre et le vivre de l’intérieur.

M. André Padoux en 1956 : « J’ai fait la connaissance de Lilian Silburn qui était venue en Inde pour la première fois en 1949 et avait rencontré son guru à la fin de 1950. [...]Elle est devenue pour moi, ma femme et mes enfants une amie très proche jusqu’à la fin de sa vie – et pour moi à bien des égards un maître – dirais-je un maître à penser ? C’est elle qui a en vérité dirigé mon travail de thèse. »

M. Alexis Sanderson

Comte Raniero Gnoli, élève de Giuseppe Tucci et traducteur de l’intégralité du Tantrâloka d’Abhinavagupta en langue italienne.

M. Mark Dyczkowski

Premier voyage en Inde

 

             Né à Londres en 1951, d’une mère italienne et d’un père polonais, doté d’aspirations spirituelles innées, M. Mark G. Dyczkowski s’est rendu en Inde en 1969, dès après avoir obtenu ce qui correspond en France au Baccalauréat, à l’âge de 17 ans (1). Il était persuadé qu’il y trouverait un maître qui le conduirait sur une voie spirituelle authentique.

              Il a lui-même raconté les épisodes marquants de son premier voyage. Au mois de juin, dans le train entre Amritsar et Delhi, alors qu’il était descendu lors d’un arrêt pour se désaltérer, il se fit voler son bagage, son argent et son passeport. Tout à fait désemparé, il se rendit dans un poste de police où l’agent de service se contenta de sourire au récit de sa mésaventure, en lui disant : « Ne vous inquiétez pas, Monsieur, il y a beaucoup de gens démunis en Inde. » Voici comment il relate la suite de cet épisode : « À ce moment précis, je me suis rendu compte que c’était ainsi que les choses devaient être. J’étais venu chercher un guru et pour le trouver, je devais être libre de tout attachement, espoir et crainte. Ainsi, c’est avec cette étrange confiance que je pris le train suivant. Il faisait chaud et j’étais malade, épuisé, je m’allongeais sur le sol du couloir et m’endormis. Le lendemain matin, je fus réveillé par un homme qui, étonné de voir un étranger couché par terre, me demanda ce qui s’était passé. Je lui racontai mon histoire, c’est-à-dire comment j'étais venu en Inde à la recherche d’un guru. Ému par la simplicité de ma sincérité, il m’a donné de l’argent et a suggéré un hôtel bon marché près de la gare de Delhi.

         « Après deux ou trois jours, deux jeunes Américains sont arrivés à l’hôtel. Ils étaient emplis d’un étrange enthousiasme. Ils avaient trouvé un véritable guru, disaient-ils, qui leur avait enseigné le chemin du vrai bonheur. À la suite de leur suggestion, je suis allé résider dans l’ashram de leur guru situé dans le vieux Delhi, et ainsi a commencé une période de six mois en Inde que j’ai vécu dans cet ashram, et d’autres relevant du même guru. [...] Comme le temps passait, je me suis trouvé pris par un sentiment croissant d’angoisse : “Et si je n'avais pas reçu la connaissance salvatrice transmise par le guru ?” Mais ce ne fut pas le cas, et au lieu de cela, après avoir reçu l’enseignement d’une méthode spirituelle, je me suis retrouvé profondément plongé dans la conscience de Shiva. Des jours et des mois s’écoulèrent dans l’ashram de cette façon. J’ai découvert que j’aimais m’asseoir pendant des heures pour méditer et écouter les propos spirituels – satsang. Un Mahâtmâ, voyant cela, m’a suggéré de rester en Inde pour étudier. » (2)

         Après être rentré à Londres, M. Dyczkowski retourna l’année suivante en Inde et s’inscrivit à l’Université de Bénarès. Son professeur de sanskrit fut le Pandit Hemant Chakravarti qui était lui-même le plus âgé des élèves du fameux Gopinath Kaviraj (3). À ses pieds, il avait étudié le Shivaïsme tantrique du Cachemire pendant quarante ans. Comme il le raconte : « Gopinath Kaviraj était un grand savant et un sadhaka très avancé. Les Yogis venaient l’interroger sur leurs états spirituels et les enseignements des Écritures à ce sujet. Il était disciple de Vishuddhânanda [4], et ensuite d’Ânanda Mayî [5]. Quand j’ai eu la chance de le rencontrer, il était très âgé et vivait dans l’ashram d’Ânanda Mayî à Bénarès. Il était très malade et faible. Mais même ainsi, il puisa dans ses forces pour s’asseoir avec moi. Tout ce qu’il m’a dit, en levant les yeux, comme s’il contemplait le Vide suprême de la Conscience, fut un mot qui résumait tous les enseignements : « Mahâprakâsh ! » –  “la Grande Illumination !” L’énergie spirituelle qu’il m’a transmise de cette façon continue de résonner en moi aujourd’hui. »

 

Années d’études et rencontre avec Swâmî Lakshman Jû

 

        Ayant appris le sanskrit et sa littérature, notamment avec le Pandit Ambikadatta Upadhyaya, ainsi que la philosophie et le sitar, dont il est devenu un joueur accompli, M. Dyczkowski fut diplômé avec mention de l’Université de Bénarès en 1974. Revenu en Angleterre, il fut admis à Oxford en 1975 pour l’obtention d’un doctorat. Sous la direction du Professeur Alexis Sanderson, sa thèse portait sur le Shivaïsme tantrique du Cachemire. C’est sous l’impulsion et grâce à M. Sanderson que les études historiques sur le Shivaïsme du Cachemire ont connu un développement sans précédent. M. Dyczkowski fut un de ses premiers étudiants. Sur les conseils de son professeur, il se rendit au Cachemire pour étudier sous la direction de Swâmî Lakshman Jû, le seul maître spirituel vivant connu qui enseignait les doctrines et les méthodes du Shivaïsme tantrique, et auprès duquel M. Sanderson avait déjà lui-même étudié (6). Il résida six mois en sa présence, à une période où il commentait le Tantrâloka d’Abhinavagupta. Il reçut une initiation de lui en 1976.

            À cette époque, en dehors du Cachemire, très peu d’intellectuels connaissaient l’existence des doctrines et des méthodes de cette forme non dualiste du Shivaïsme tantrique. Il y avait seulement quelques personnes en Inde, et quelques autres en Europe. En France, il s’agissait de Lilian Silburn (7) et de M. André Padoux (8) ; en Angleterre, de M. Alexis Sanderson (9) ; en Italie, du comte Raniero Gnoli (10), et en Autriche, de Mme Bettina Bäumer (11). En Inde, ceux qui étaient alors plus ou moins connus, étaient Gopinath Kaviraj, Kanti Chandra Pandey (12) et son étudiant, M. Navjivan Rastogi à Lucknow (13).

Publications

 

          Après avoir obtenu son doctorat en 1979, M. Dyczkowski est retourné en Inde à la fin de l’année pour s’y fixer. Il y poursuivit alors son étude du sitar et de la musique classique indienne avec le Dr Gangade qui dirigeait le Collège de musique de l’Université hindoue de Bénarès. Suivant les préceptes de Swâmî Lakshman Jû, il s’absorba dans la contemplation et la musique traditionnelle. Parlant de cette époque, il disait ainsi dans un entretien : « La méditation et le sitar se soutenaient merveilleusement. Comme l’enseigne le Vijñânabhairava : “Si l’on écoute attentivement les sons d’un instrument à cordes, on s’absorbe dans le Ciel suprême de la conscience.” (14) Et également : “Quand l’esprit d’un yogî se fond dans la joie incomparable d’une musique, il n’est plus que cette joie par l’expansion de sa conscience alors absorbée en elle.” » (15)

           En 1987, il révisa sa thèse de doctorat et la fit éditer sous le titre The Doctrine of Vibration (State University of New York Press, Albany).  Ce livre devait être l’introduction à une trilogie qui fut complétée en 1992 par l’édition de deux ouvrages : Les Stances sur la Vibration (Spandakârikâ) (16) et Les Aphorismes de Shiva (Śiva Sûtra) (17), textes traduits du sanskrit, avec une introduction, des commentaires et des notes.

La vie traditionnelle

           Après son mariage en 1981, sa femme et ses deux enfants vécurent avec lui à Bénarès jusqu’en 1987. Son épouse, née en Italie, souhaita alors que leurs enfants reçoivent une éducation occidentale, et la famille s’installa en Italie. Selon ses propres termes, M. Dyczkowski y trouva « la vie insupportable. » À cette époque, en dehors du Catholicisme, on ne pouvait trouver en Italie aucun soutien pour une vie spirituelle traditionnelle. De plus, les postes dans les universités italiennes étaient très peu nombreux. Ils étaient, de toute façon, réservés aux Italiens. En conséquence, il se trouva dans un état d’isolement total avec sa famille. Bien qu’il sentait que cette absence de contact humain, en dehors de sa famille, était très bénéfique pour son développement spirituel, l’absence complète de toute réalité traditionnelle hindoue devenait invivable pour lui. Avec l'appui de sa femme, il retourna en Inde. Depuis, il passe environ quatre mois par an en Italie et le reste en Inde. Une telle formule ne fut pas sans impliquer, évidemment, beaucoup de sacrifices, personnels et financiers, de la part de ses parents, de sa femme et de ses enfants.

          Si nous mentionnons des détails aussi personnels, c’est parce qu’ils illustrent les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les Occidentaux qui s’engagent dans une voie spirituelle orientale, dès le moment où ils ne peuvent ou ne veulent demeurer en Occident. Si l’on peut ainsi avoir une idée des problèmes et des inconvénients qui peuvent surgirent dans ces situations, on se rappellera néanmoins la remarque de René Guénon, le 28 juin 1938, où il parle de sa fixation en Égypte : « Il faut dire aussi qu’il y a de grands avantages, à tous les points de vue, à “s’installer” en quelque sorte dans une civilisation traditionnelle (le Christianisme seul, dans son état actuel, n’en donne plus la possibilité), du moins pour qui ne peut pas se contenter d’être un simple “théoricien”. » (C’est lui qui souligne).

La déesse Kubjikâ

         À l’occasion de son mariage, M. Dyczkowski reçut de M. Sanderson les copies des manuscrits du Tantrasadbhâva et du Kubjikâmatatantra qui devaient l’orienter vers le culte de la déesse Kubjikâ. Ce qui le conduisit à publier en 1988, The Canon of the Saivâgama and the Kubjikâ Tantras of the Western Kaula Tradition (State University of New York Press, Albany, 1988). Le Kubjikâmatatantra est un des textes principaux de la voie du Shivaïsme Kaula qui se désigne elle-même comme la « Transmission [initiatique] de l’Ouest » (Paschimâmnâya) (18).

          À partir de 1986, par volonté d’en savoir plus, il avait commencé à aller régulièrement au Népal, environ deux fois par an. Son but initial était de recueillir des manuscrits des Tantras de Kubjikâ et des voies apparentées. À l’aide d’une petite équipe de cinq personnes, sur une période de vingt ans, il a pu éditer et traduire des milliers de pages de ces Tantras. Il a découvert que la longue tradition de Kubjikâ, malgré son occultation, était extrêmement importante. Il est devenu évident qu’Elle était essentiellement une déesse du Trika dont le caractère distinctif avait été formé par une synthèse avec les Tantras de Kâlî, lesquels furent destinés à être les sources du Krama au Cachemire. Ses racines profondes dans la tradition Kâpâlika, représentée par le Brahmayâmala, étaient également manifestes. De plus, la présence du cœur triangulaire de son mandala au centre du Shrî Chakra, avec l’assimilation d’autres caractéristiques de son culte, illustrent clairement le lien de Kubjikâ avec la Shrî Vidyâ qui s’est développée par la suite.

       Kubjikâ est une figure de Mâlinî, la déesse principale des Tantras du Trika et de Kâlî de la voie initiatique du Krama cachemirien. Son culte appartient au tantrisme Kaula qui culmine avec celui de la déesse Tripurâ, la déesse des Trois Cités (19). Kubjikâ est aussi une déesse très cachée. En effet, elle est si secrète que l’étendue de son culte a été découverte il y a seulement moins de quarante ans, quand les manuscrits cachés pendant des siècles par les monarques népalais et les initiés de la Vallée de Katmandou ont commencé à être photographiés à grande échelle. Kubjikâ a été un des secrets les mieux gardés du sous-continent indien et, pour cette raison, ses fidèles, les initiés newars, diraient, qu’il est un des plus puissants. De la sorte, selon M. Dyczkowski, ce n'est pas en raison de son obscurité et de son retrait du monde, mais plutôt à cause de lui, que Kubjikâ est une des grandes déesses de l’Hindouisme.

       À la suite de longues recherches régulières dans la Vallée de Katmandou, recherches qui correspondaient à une quête, il sembla à M. Dyczkowski que la déesse Kubjikâ n’y était plus adorée. Elle n’avait pas de temple, et il n’y avait aucun signe extérieur de sa présence. Cependant, à force de persévérance, il apprit, en 1987, que l’initiation au culte de la déesse Kubjikâ continuait de se transmettre. Il découvrit que les Newars, les plus anciens habitants de la Vallée, fidèles à leurs fortes inclinations spirituelles et à leur histoire, pratiquaient un nombre surprenant de cultes tantriques secrets, à la fois bouddhistes et shivaïtes. Concentrant son attention sur les cultes shivaïtes, il fit alors la découverte de l’existence d’une organisation initiatique cachée, subsistant depuis des siècles.

            À ce propos, nous ferons remarquer que si le Népal est aujourd’hui un pays tout à fait distinct de l’Inde, il faut se souvenir qu’autrefois l’Inde elle-même était composée de nombreux royaumes : celui du Népal n’était finalement que l’un d’entre eux. La situation géographique de la Vallée de Katmandou, difficile d’accès, le fait que le royaume échappa à la domination des Moghols, et même à celle des Anglais, et qu’il est resté fermé aux étrangers jusqu’en 1951, expliquent qu’y furent conservés, plus qu’ailleurs, de nombreux manuscrits tantriques, des doctrines ésotériques et des méthodes initiatiques. La constitution traditionnelle, extérieure et intérieure, y a subi moins de bouleversements que dans d’autres endroits de l’Inde.

     Un tournant majeur s’est produit lorsque M. Dyczkowski a rencontré Kedar Raj Râjopâdhyâya, qui était le prêtre principal de la déesse royale Taleju à Bhaktapur. Ses relations avec lui l’amenèrent à vivre l’expérience la plus profonde de son existence. Lors de celle-ci, comme il l’a indiqué lui-même, il perçut, au centre même de son être, que Kubjikâ lui confiait directement le rôle de faire connaître sa voie. Voici ce qu’il disait encore : « Cet étrange sentier intérieur et secret me conduisit, quelques années plus tard, à la révélation de l’identité de la déesse des [rois] Malla. Je me souviendrai toujours de cet événement comme une infusion écrasante d’énergie, une sorte d’initiation directe par la déesse elle-même dont j’ai toujours senti qu’elle voulait ainsi que je sache qu’Elle était satisfaite. »     

             Lors des années suivantes, cette investiture, et la sâdhanâ dans laquelle il avait été initié par Swâmî Lakshman Jû, l’ont soutenu au cours d’un travail extrêmement difficile qui a abouti à la publication en 2009 de quatorze volumes, représentant 5500 pages, consacrés au Manthânabhairavatantra. Un ouvrage qui est, avec le Kubjikâmata, l’une des deux principales sources de la tradition de Kubjikâ. C’est le plus important Tantra consacré à son adoration. Constitué de 24 000 versets, il est divisé en trois sections (khanda), celle éditée et traduite par M. Dyczkowski est le Kumârikâkhanda, la « Section concernant la Déesse Vierge du Tantra de Bhairava Baratteur » (20). Cette publication est la toute première étude d’une voie tantrique secrète, et d’une organisation initiatique dans le sous-continent indien. D’autres recherches ont conduit, depuis, à la découverte d’autres organisations semblables dans diverses régions de l’Inde.

Traduction du Tantrâloka

         Le Tantrâloka est un ouvrage en 6 700 versets. C’est une synthèse des doctrines et des méthodes du Shivaïsme tantrique. Avec le Paratrishikavivarana, il est l’ouvrage de référence de l’Anuttara Trika. Son auteur, Abhinavagupta, le présente comme une explication des enseignements du Mâlinîvijayottara (21), le Tantra du Trika qu'il considère comme le plus élevé. Il veut ainsi que l’Anuttara Trika soit compris non pas comme quelque chose de nouveau, mais comme le développement final de l’école Trika du Shivaïsme.

           Il s’agit d’un des derniers grands ouvrages classiques en sanskrit qui n’a jamais été traduit complètement, et de manière critique, dans une langue européenne. Le premier volume, d’environ six cents pages, comprenant la traduction, le commentaire de Jayaratha, et une annotation abondante par M. Dyczkowski, devrait paraître sous peu. Cinq autres volumes, d’un nombre de pages équivalent, doivent être publiés dans les années qui viennent.

      

 

Marc Brion

 

Pour citer cet article :

Marc Brion, « Présentation de M. Mark S. G. Dyczkowski », Cahiers de l’Unité, n° 5, janvier-février-mars, 2017 (en ligne).

 

© Pour la traduction française, Cahiers de l’Unité, 2017  

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