The Goddess Within and Beyond the Three Cities

Sâkta Tanra and the Paradox of Power in Nepâla-Mandala

 

Jeffrey S. Lidke

D.K. Printworld, 2017

 

PLAN

Qualifications et disqualifications initiatiques

Le Tantrisme au Népal 

Mahâdevî (La Grand Déesse)

Tripurasundarî

Nepâl Mandâla

L’œuvre des forces antitraditionnelles : la fin de la monarchie

Taleju

L’étude des textes

L’étude ethnographique

Formation préalable

 

            L’année dernière, dans une précédente livraison de cette revue, il a été brièvement question de la Shrî Vîdyâ (« La Sainte Science ésotérique ») en tant que voie initiatique hindoue toujours vivante aujourd’hui (1). La publication sous forme de livre de la thèse de doctorat de Philosophie de M. Jeffrey S. Lidke, il y a deux ans seulement, nous donne l’opportunité d’apporter quelques précisions à nos lecteurs à ce propos. C’est également une occasion d’attirer l’attention sur ce qu’était encore jusqu’à très récemment une société orientale entièrement traditionnelle, et où les influences initiatiques à l’origine de celle-ci, en l’occurrence tantriques, sont extraordinairement manifestes. Son existence et son organisation illustrent l’enseignement de René Guénon sur ce point. Cette société, malgré des bouleversements récents, pourrait sans doute amener à réfléchir, au moins par contraste, ceux qui sont toujours aveuglés par les idées occidentales, et ne peuvent percevoir le caractère totalement anormal du monde moderne.

                  Si l’ouvrage de M. Lidke est de niveau universitaire, il n’en est pas moins un livre de lecture facile, et à peu près dépourvu des préjugés modernes habituels. Ses recherches au Népal datent des années 1988-1989 et 1997-1998 ; elles sont le témoignage de l’existence d’un ésotérisme qui est toujours vivant aujourd’hui, en dépit de la disparition de certaines de ses manifestations extérieures dans le domaine social sous les coups de boutoirs incessants des forces antitraditionnelles, et de l’envahissement des idées profanes (2). Même si M. Lidke ne semble pas avoir reçu d’initiation tantrique, et donc que certaines choses lui échappent, son étude offre la qualité très précieuse de prendre son origine directement aux sources primaires traditionnelles, et encore actuelles pour une partie d’entre elles. Elle donne ainsi une indication de perspectives spirituelles pour ceux qui veulent se tourner vers l’Orient. Les quelques idées modernes auxquelles l’auteur a parfois recours pour expliquer certains points ne mettent pas en cause la valeur de sa documentation de première main ni ne compromettent la valeur générale de son travail.

               On ne lui reprochera donc pas sa référence, qui est sans conséquence, à Michel Foucault (1926-1984), l’intellectuel post-structuraliste de la philosophie post-moderne. Dans le monde universitaire anglo-saxon, il est difficile d’échapper aux affligeants auteurs de la French Theory (3) ; Foucault y est un des plus cités indépendamment des spécialisations universitaires. Il était donc sans doute inévitable de le mentionner.

               Puisque nous en parlons, et si l’on nous permet un bref excursus, rappelons que d’après un de ses biographes, dès l’École Normale Supérieure à Paris, Foucault passait déjà pour être « à moitié fou ». Ce qui était le cas, mais les modernes ne veulent pas admettre que le phénomène de folie peut très bien coexister avec une grande puissance de travail et une haute intelligence, bien que cette dernière en sera irrémédiablement altérée (4). Foucault présentera d’ailleurs la folie comme détentrice d’une sorte de sagesse engagée dans un dialogue avec la société. Ce qui est historiquement faux comme l’ont démontré M. Marcel Gauchet dans La pratique de l’esprit humain (Paris, 1980), et M. José Guilherme Merquior dans Foucault ou le Nihilisme de la chaire (Paris, 1986). Les déséquilibrés mentaux, les fous si l’on veut et pour employer un mot simple, sont dangereux à divers titres pour la plupart, notamment parce qu’ils sont très fréquemment le support d’influences subtiles inférieures, et s’ils sont très protégés dans le monde moderne, en revanche, on ne protège plus d’eux ceux qui ne le sont pas... (5) Ce n’est pas ici le lieu pour traiter du cas de Foucault, mais on pourra se référer maintenant aux ouvrages de M. Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture, Michel Foucault (Paris, 2003), et de Roger Scruton, L’erreur et l’orgueil (Paris, 2019).

 

Qualifications et disqualifications initiatiques           

 

          La corruption de l’âme, qui est la conséquence de la « folie », peut d’ailleurs prendre bien des formes ; elle est beaucoup plus répandue qu’on ne le croit d’ordinaire et souvent loin d’être immédiatement apparente, contrairement à ce que la plupart imaginent naïvement. Les réseaux sociaux, les « forums », les « commentaires ouverts » des blogs, sinon parfois les blogs eux-mêmes, donnent cependant aujourd’hui une idée de sa puissante dissémination dans la société occidentale. On peut d’ailleurs se poser la question de savoir si c’est la nature anormale du monde moderne qui la suscite ou l’inverse. Cependant, elle peut aussi prendre grand soin à se dissimuler elle-même, et être peu visible en dehors de certaines « crises » qui ne sont que ses manifestations les plus extérieures. Elle a souvent partie liée avec l’instrumentalisation des autres ou d’elle-même pour s’affranchir de toute responsabilité, avec également l’absence d’empathie, l’égotisme, la mesquinerie, l’insensibilité, l’agressivité, la colère, la vanité, la haine, la calomnie, la violence, la cruauté, la vengeance, le plaisir de nuire, le harcèlement, l’obsession, la malice gratuite, la ruse, la tromperie, le mensonge, l’espionnage, la dérision, la méchanceté, le désordre, la volonté de domination, l’esprit de contradiction, l’inversion des valeurs, etc.

            Tous les lecteurs des Aperçus sur l’Initiation savent que la qualification essentielle pour l’initiation, celle qui domine toutes les autres, affirme Guénon, est une question d’« horizon intellectuel ». Cette qualification est d’ailleurs moins souvent remplie qu’on pourrait le penser, même chez les lecteurs de l’œuvre de Guénon, ce qui explique bien des choses chez certains qui ont pourtant reçu une initiation. On sait également qu’en dehors de la qualification intellectuelle, il y a des qualifications secondaires tout aussi indispensables. Ainsi l’absence de certains défauts corporels joue toujours un rôle important en tant qu’ils sont le signe extérieur de ceux correspondants dans les éléments subtils de l’être (6). Cependant, si les défauts corporels sont la manifestation sensible de défauts psychiques, il faut aussi considérer que ceux-ci ne sont pas toujours manifestés extérieurement ou ne sont guère perceptibles. Un des cas les plus généraux est notamment celui de certaines déviations de la colonne vertébrale qui nuisent à la circulation normale des courants subtils dans l’organisme (7). Parmi ces défauts psychiques qui n’ont pas de traductions corporelles directement sensibles, c’est-à-dire peu visibles, il y a les défauts d’ordre mental comme ceux que nous venons de mentionner à la fin du paragraphe précédent. Ils ne s’opposeront peut-être pas à une initiation virtuelle, mais ils ne peuvent que l’empêcher de devenir effective s’ils ne sont pas sérieusement réduits. 

 

Le Tantrisme au Népal 

             Ainsi qu’il l’expose dans le premier chapitre de son livre que nous reprenons ici en en traduisant librement des parties, le travail de M. Lidke comporte un examen approfondi des doctrines ésotériques et des méthodes initiatiques du Tantrisme hindou au Népal. Elles ont leurs racines dans les voies Kula (8) et Yoginî (9). Les sources scripturaires, épigraphiques et orales indiquent qu’à partir du VIIIe siècle, les rois népalais de chacune des trois principales lignées dynastiques : Licchavi (IVe-IXe siècles), Malla (1200-1769) et Shah (1769-2008), se sont rattachés à une variété de doctrines et de méthodes tantriques introduites au Népal depuis l’Inde, y compris non seulement les voies Kula et Yoginî, mais aussi les voies Nâtha (10), Bhairava, Shaiva et Shâkta. Au XIe siècle, ces voies initiatiques plus anciennes avaient commencé à se fondre dans les formes élevées du Tantrisme hindou qui ont été institutionnalisées en tant que voies tantriques élitaires au Népal : les voies de la Shrî Vidyâ, de Kâlî, de Kubjikâ, de Guhyeshvarî, de Siddhi Lakshmî et de Taleju.

           Au XIIe siècle, ces courants ésotériques et initiatiques à la fois distincts et intereliés du Tantrisme avaient commencé à se fondre en une seule voie qui est aujourd’hui connue sous le nom de Shadâmnâya (« Six transmissions ») ou Sarvâmnâya (« Toutes les transmissions ») dans le Tantrisme népalais. Quand les tântrika-s contemporains népalais se réfèrent à leur voie en tant que Sarvâmnâya, ils le font en considérant que leur connaissance basée sur l’initiation représente la synthèse culminante de toutes (sarva) les transmissions (âmnâya-s) préservées par les « clans intiatiques » (kula-s) des six courants de révélation scripturaire âgamique (shadâmnâya) (11) : l’Est (Pûrvâmnâya), Sud (Dakshinâmnâya), Ouest (Pashcimâmnâya), Nord (Uttarâmnâya), transmissions inférieures (Adhâmnâya) et supérieures (Ûrdhvâmnâya) (12).

           Bien que ceux qui connaissent les dimensions ésotériques et initiatiques du Tantra ne soient pas le plus grand nombre dans la Vallée de Katmandou, il...

               

       

Marc Brion

 

 

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M. S. Jeffrey  Lidke

 
 
 
 
 
 

Nâth en posture yogique (Kapotâsana). On remarquera que le seli ou janeu, reconnaissable à son nâdî (« sifflet »), attribut caractéristique des Nâths, est porté ici à la façon du cordon des castes supérieures (Jodhpur, XIXe s.).

Pîr Kubirnâth Yogî au Népal, devant une représentation de Shrî Ratannâth. Les rites secrets (gupta kriyâ) de l’initiation Nâth
au Népal sont placés sous l’égide de
Bâlâsundarî, forme juvénile de Tripurasundarî. © MB

Pour citer cet article :

Marc Brion, Compte rendu du livre : The Goddess Within and Beyond the Three Cities, Jeffrey S. Lidke, Cahiers de l’Unité, n° 17, janvier-février-mars, 2020 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2020

 

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