RENÉ GUÉNON ET LA MAÇONNERIE OPÉRATIVE

René Guénon et la Maçonnerie opérative

(2e partie)

René Guénon au Congrès et Convent de la Maçonnerie spiritualiste en juin 1908 (le premier, au second rang en partant de la gauche, portant un sautoir maçonnique) ; à sa gauche, Amélie Gédalge (1865-1931) de la Maçonnerie mixte du « Droit humain » et à la gauche de celle-ci, Marie Martin (1848-1914), l’épouse du Dr Georges Martin, le fondateur du « Droit Humain. » À l’autre extrémité du second rang, en noir, Victor Blanchard (1877-1953). Au premier rang, en partant de la gauche : Albert Jounet (1863-1923), Theodor Reuss (Peregrinus) (1879-1923), Dr Gérard Encausse (Papus ; 1865-1916) et Charles Détré (Téder) (1855-1918). Debout, l’orateur est Georges Descormier (Phaneg) (1866-1945) et à sa gauche se trouve le Dr Fernand Rozier (1839-1922). Lors de ce Convent, le 9 juin, Téder, 33e, 90e, 95e, Inspecteur Général du Martinisme en Angleterre, etc., déclara : « Je vous présente à tous, le salut fraternel et l’assurance de la sympathie profonde de notre Président d’honneur, l’Ill∴ F∴ John Yarker, Grand Maître Général du Rite Ancien et Primitif pour l’Angleterre et l’Irlande, dont j’ai l’honneur d’être, pour aujourd'hui, le substitut en France. Seul, le grand âge de notre vénérable ami, qui fut le camarade et le compagnon d'armes de l’Ill∴ F∴ Garibaldi et de l’Ill∴ F∴ Mazzini, l’a empêché de venir prendre part aux trav∴ du Convent, mais il m’a chargé de vous dire qu’il était de cœur parmi vous... » (Le Monde illustré, juin 1908)

PLAN

 

M. Roger Dachez et le « syndrome de Procuste »

Point de vue traditionnel et regard profane   

L’erreur occultiste de M. Dachez 

John Yarker (1833-1913)

 

 

M. Roger Dachez et le « syndrome de Procuste » 

 

          Impressionnés ou fascinés par le caractère pittoresque des figures hautes en couleurs du milieu occultiste du début du XXe siècle à Paris, nombreux sont ceux qui imaginent que René Guénon fut influencé par ce milieu. L’origine de la diffusion de cette idée fausse provient du premier livre de M. Jean-Pierre Laurant sur René Guénon (1975) (1). Elle a été ensuite adoptée sans aucun esprit critique par la plupart, et continue de l’être. En réalité, c’est une erreur grossière, malheureusement communément répandue et admise désormais, de croire que, lorsqu’il pénétra dans ce milieu, au début de sa carrière traditionnelle, il n’était pas déjà en possession de cette connaissance des Principes dont ses livres témoigneront ultérieurement.

        Cette erreur n’est pas innocente, elle participe d’une volonté, consciente ou inconsciente, de ramener son œuvre au rang des productions intellectuelles issues de causes historiques ordinaires. On sait, malheureusement, que la pente du siècle est l’« égalitarisme », lequel, en rabaissant les êtres à quelques dénominateurs communs, veut uniformiser le monde (2). La méthode éprouvée pour cela est, notamment, de recourir à des stéréotypes particulièrement simplistes qui correspondent au cadre de références de la mentalité moderne, c’est-à-dire à l’opinion du grand public. Il serait difficile de descendre plus bas. M. Stanislas Ibranoff en a donné quelques exemples tirés des livres de MM. Ringgenberg et Bisson (3). Cette volonté réductrice, que certains ont appelée le « syndrome de Procuste », se retrouve, évidemment, chez M. Dachez. Ainsi, pour lui, comme pour quelques autres avant lui, la présence de Guénon dans les milieux occultistes parisiens au début du siècle ne s’expliquerait que par une « erreur de jeunesse », ce sont ses termes. On le voit, il ne peut réduire l’œuvre sans réduire l’homme. 

           Dès l’abord et d’une manière générale nous ferons toutefois remarquer que si Guénon était jeune quand il pénétra dans ce milieu, on peut néanmoins penser qu’être jeune en 1907 n’était pas la même chose que pour les générations d’après la Seconde Guerre mondiale. Même si l’on ne veut prendre en compte ni l’ouverture spirituelle initiale qui fut la sienne ni ses exceptionnelles et évidentes dispositions innées – mais pourquoi ne le ferait-on pas, à moins de prétendre que tous les « hommes sont égaux », ce qui n’est vrai que d’un point de vue métaphysique –, on pourra cependant reconnaître que l’infantilisme prolongé que l’on observe aujourd’hui, et qui semble maintenant s’étendre à la plupart des classes d’âges, est quelque chose de relativement récent.

          D’autre part, on sait que la jeunesse favorise aussi, chez quelques-uns, une ouverture d’esprit à laquelle ne peuvent pas toujours prétendre des personnes plus âgées. Cette liberté d’esprit peut justement prendre la forme d’une remise en cause permettant de se dégager, pour le meilleur ou pour le pire selon les cas, de certaines influences. Guénon y faisait allusion dans une lettre du 8 février 1949 : « Ce que vous me dites au sujet des réactions provoquées par la conférence du F∴ Marty [Georges Marty était un des membres fondateurs de la Loge « La Grande Triade », constituée le 14 avril 1947] ne m’étonne pas trop, car il est bien certain que beaucoup semblent avoir encore gardé cette mentalité incompréhensive qui était, il y a 20 ou 30 ans, celle de la très grande majorité ; c’est plutôt grâce aux jeunes que pourra s’opérer le changement que nous espérons, mais il est évident que cela ne peut se faire que peu à peu... »

 

Point de vue traditionnel et regard profane   

 

            On s’en doute, la réalité est plus complexe que ne l’imagine M. Dachez. Il suffit pourtant de lire, sans préjugé, la série de textes publiés par Palingénius pour voir tout de suite à quel point ses articles sont en total désaccord avec l’occultisme et le néo-spiritualisme de l’époque où ils furent publiés. À l’âge de vingt-trois ans, en décembre 1909, dans le n° 2 de la revue La Gnose, il déclarait déjà que « le tort de la plupart de ces doctrines soi-disant spiritualistes, c’est de n’être en réalité que du matérialisme transposé sur un autre plan. » (p. 20) Il y fustigeait les « doctrines à prétentions métaphysiques s’appuyant sur une base expérimentale, doctrines auxquelles on ne peut pas sérieusement accorder une valeur quelconque, et qui conduisent toujours à des conséquences absurdes. » (p. 21) Il affirmait ainsi, faisant allusion au Convent et Congrès de 1908, l’impossibilité de l’union des écoles et des doctrines dites spiritualistes, c’est-à-dire, au fond occultistes, et ajoutait que « si même elle était possible, elle ne produirait aucun résultat valable. » (Ibid.) On voit que la fréquentation d'un certain milieu ne veut pas dire qu'on en partage les idées. Ces déclarations, qui datent de 1909, comme nous l’avons déjà dit, n’ont pas empêché M. Jean-Pierre Laurant, manifestement peu soucieux de vérité et d’exactitude historique, de parler d’un « rejet violent en 1912 » de l’occultisme par Guénon (4), comme s’il y en avait eu acceptation auparavant.    

             L’éditorial que Palingénius fit paraître l’année suivante, dans le n° 5 de La Gnose, en mars 1910, en offre une autre preuve (5). Ce texte, clair et irréfutable, qui s’oppose frontalement aux idées préconçues et aux affirmations fallacieuses, est toujours soigneusement passé sous silence. Ce qui donne une idée de l’impartialité et du sérieux des critiques. Il est vrai que ce texte, parmi bien d’autres de la même époque, oblige à se poser la question de savoir comment il a obtenu une telle connaissance. Toutefois, il est probable que même si l’on reprenait phrase par phrase tous ses textes de La Gnose pour démontrer dans le détail qu’il n’était certes pas sous une quelconque influence du milieu occultiste, tout au contraire, les esprits modernes n’en seraient pas convaincus. Il y a chez eux une étrange incapacité à se remettre en question, qui est sans doute liée à leur épais matérialisme et aux fausses conceptions qu’ils ont du monde et de la constitution de l’être humain, quand il ne s’agit pas de simples limitations intellectuelles.

         Sur l’origine de cette connaissance initiale des Principes chez Guénon, nous rappellerons ce qui a été déjà dit ici même : « Son œuvre exigeait une réalisation initiatique effective. Cela va de soi, mais la mentalité occidentale est à ce point obscurcie par des idées fausses que cette vérité ne s’impose pas d’évidence à tout le monde. » (6) Comme toute son œuvre et ce que l’on connaît de sa vie le prouvent : René Guénon n’était pas un intellectuel comme les autres, même parmi les plus remarquables, mais un homme de réalisation spirituelle (7). Dans une lettre du 6 mars 1932, il disait qu’il n’était pas « simplement un écrivain » ou une « sorte de théoricien de cabinet ou de bibliothèque », « tel n’est pas le cas, bien loin de là » ajoutait-il. Dans une lettre du 10 octobre 1950, il évoquait encore son travail « qui n’a assurément rien de commun avec un travail d’“hommes de lettres”. » (8) Pourquoi ne veut-on pas prendre en considération de telles déclarations ? De même qu’on ne peut réduire son œuvre au rang des productions intellectuelles habituelles, on ne peut le ramener au rang des individus ordinaires. La prise en compte de cette particularité exceptionnelle, qui distingue René Guénon de tout autre auteur contemporain, sera toujours une pierre d’achoppement entre deux manières d’aborder ses écrits, deux manières qui ne sont rien d’autre finalement que le point de vue sacré et le point de vue profane.

            Sans doute, il n’est peut-être pas strictement indispensable de tenir compte de l’auteur d’une telle œuvre et lui-même s’est effacé derrière elle, en ne revendiquant que la fonction d’un simple transmetteur, car cela appartenait naturellement à son rôle. Il appartient, en revanche, à celui de ses lecteurs qualifiés de comprendre ce qu’il représentait et, par là-même, ce que représentent ses écrits. On nous excusera d’expliquer des choses aussi évidentes, mais tous les maîtres authentiques – et c’est même une de leurs caractéristiques – font preuve d’humilité et d’effacement derrière la tradition qu’ils représentent (9) selon leur degré de réalisation (10), cela ne signifie pas pour autant qu’il faille alors les considérer et les traiter comme le commun, avec le risque de négliger la portée de ce qu’ils font et de ce qu’ils disent. On a toujours constaté que ceux qui déprécient le messager ont tendance à déprécier également le message, ou du moins certains aspects de celui-ci. Ce n’est d’ailleurs souvent qu’une variation subtile de l’argument ad hominem. (11) Il nous semble qu’avant M. Dachez et bien d’autres, Jean Reyor (Marcel Clavelle) ou Frithjof Schuon furent déjà autrefois des exemples notables de cette tendance, avec les conséquences que l’on sait.

L’erreur occultiste de M. Dachez  

            Pour tenter de faire comprendre à M. Dachez la raison de la présence de Guénon dans le milieu occultiste à ses débuts, nous rappellerons ce qu’il répondit à l’un de ses contradicteurs : « parce que les occultistes, ces contrefacteurs de l’ésotérisme, se sont emparés de certaines choses qui nous appartiennent légitimement, en les déformant d’ailleurs presque toujours, devons-nous les leur abandonner et nous abstenir d’en parler, sous peine de nous voir qualifier nous-même d'“occultiste” ? C’est exactement comme si l’on traitait de voleur celui qui reprend possession du bien qui lui a été dérobé, ce qui est vraiment un comble. » (12) S’il pénétra dans les milieux occultistes, alors qu’il était déjà détenteur d’une connaissance directe des doctrines hindoues (13), c’est parce qu’une partie de ce qui subsistait, sous une forme ou sous une autre, de l’ésotérisme véritable en Occident se trouvait entre les mains de ce milieu. Au chapitre V de La Crise du Monde moderne, il écrivait ainsi : « il y a d’ailleurs aussi, épars çà et là dans le monde occidental, en dehors du domaine religieux, beaucoup de signes ou de symboles qui proviennent d’anciennes doctrines traditionnelles, et que l’on conserve sans les comprendre. » Il ajoutait : « Dans de pareils cas, un contact avec l’esprit traditionnel pleinement vivant est nécessaire pour réveiller ce qui est ainsi plongé dans une sorte de sommeil, pour restaurer la compréhension perdue. » Il faut rappeler que la fonction de Guénon ne changea jamais, elle fut toujours la même, mais elle revêtit à ses débuts des modalités différentes, comme l’expriment les différents noms qu’il employa alors. Au regard de celle-ci, dont un des buts était de susciter la constitution d’une élite spirituelle en Occident, il était naturel que ce fût dans ce milieu qu’elle s’exerçât d’abord, au double point de vue doctrinal et initiatique. (14) En effet, si l’Occident était régulièrement régi par la forme catholique de la tradition chrétienne et qu'il aurait pu paraître plus normal que René Guénon commençât son action directement de ce côté pour s’opposer à un affaiblissement sans cesse aggravé, il se trouve que l’Église romaine, pour des raisons que nous ne pouvons examiner ici, a toujours rendue très difficile l'intervention de tout ce qui provenait du domaine initiatique. (15)

           Du point de vue doctrinal, Guénon devait « reprendre » ce qui, des enseignements et des symboles, provenaient de l’authentique ésotérisme occidental car cela pouvait ultérieurement servir à faciliter l’accès à la véritable intellectualité aux éléments qualifiés, et occidentaux eux-mêmes, de cette élite. On voit ainsi combien est erronée l’explication suivant laquelle René Guénon aurait subi certaines influences occultistes à ses débuts sous le prétexte qu’on retrouve dans son œuvre telle ou telle chose provenant de ce milieu, alors qu’il s’agissait de choses provenant en réalité du véritable ésotérisme occidental. D’autre part, on ne doit jamais perdre de vue qu’il s’est toujours « appuyé opportunément sur tout ce qui était susceptible de servir à l’exposé des idées universelles dont il offrait la synthèse. » (16) Il avait d’ailleurs précisé dans Orient et Occident : « Si pourtant il arrive que certains points soient traités par d’autres doctrines sous une forme paraissant plus assimilable, il n’y a évidemment aucun inconvénient à y recourir [...]. Si donc de nouvelles adaptations sont requises, ce qui est d'autant plus naturel qu’on a affaire à un milieu différent, rien ne s'oppose à ce qu’on les formule en s’inspirant de celles qui existent déjà, mais en tenant compte aussi des conditions mentales de ce milieu, [...] c’est ce que l’élite devra faire tôt ou tard, pour tout ce dont il sera impossible de retrouver une expression occidentale antérieure. »

       Du point de vue initiatique, c’est là, comme il l’écrira, qu’il devait aller voir par lui-même « ce qu’il en était réellement de diverses organisations se qualifiant plus ou moins justement d'“initiatiques”»  (17) et qui auraient pu servir, le cas échéant, de point d’appui à la future élite. La présence de certaines choses relevant de l’ésotérisme dans ces milieux indiquait que pouvaient également s’y trouver, par concordance, les individualités qualifiées propres à la formation de cette élite. Palingénius y faisait allusion quand il souhaitait, dès 1911, c’est-à-dire à vingt-cinq ans, que ses remarques « puissent, s’il en est temps encore, ouvrir les yeux des personnes de bonne foi qui se sont égarées parmi les néo-spiritualistes, et dont quelques-unes au moins seraient peut-être dignes d’un meilleur sort. »  (18) Une telle remarque à une telle époque est d’ailleurs une autre preuve qu’il n’y a jamais eu d’« erreur occultiste » de René Guénon. On relèvera enfin que ce sont ces mêmes milieux que les centres initiatiques orientaux avaient déjà choisis quand ils commencèrent à exercer leurs influences en Occident. (19)

John Yarker (1833-1913)

           Rappelons maintenant que pour les raisons que nous venons d’évoquer, René Guénon entra en relation avec les groupes que dirigeait le Dr Gérard Encausse (Papus) et qu’il fut reçu Apprenti à la Loge symbolique Humanidad le 27 octobre 1907. Cette Loge, dont Charles Détré (Téder) était le Vénérable, appartenait à la Maçonnerie « irrégulière » du Rite National Espagnol. Le 10 avril 1908, il était reçu Maître à la même Loge Humanidad. À la même période, il appartenait au Martinisme avec lequel cette Loge était en connexion. (20) C’est dans le mois qui suivit qu’il entra au Chapitre et Temple INRI du « Rite Primitif et Originel swedenborgien », introduit en France par Papus. Or, comme il le fit remarquer dès 1921 dans son livre sur le Théosophisme, ce Rite, « bien que soi-disant “primitif et originel” », était tout entier une invention de l’Anglais John Yarker, « une des figures les plus curieuses de cette  Maçonnerie “irrégulière”. » On le voit, Guénon avait une connaissance directe de ce milieu, et il a su très tôt le rôle et les liens qu’il avait avec John Yarker. 

          En effet, M. Dachez prétend que « tous ces faits [les divulgations de Stretton] se déroulèrent en un temps où le jeune Guénon, dans l’entourage de Papus, était l’un des espoirs de “l’école spiritualiste” et avait déjà acquis les plus hauts grades de la maçonnerie très marginale et très atypique de Memphis et de Misraïm. Il est à peu près certain qu’à cette époque il n’eut jamais connaissance de la réapparition des “Opératifs” [en Angleterre]. » Comment Guénon aurait-il eu connaissance, en avril ou en mai 1908, de l’apparition de la Maçonnerie opérative de Stretton, alors que, selon l’étude de M. Bernard Dat, qui est la seule source de M. Dachez sur cette question, la première lettre de Stretton à Yarker date de juillet 1908. (21) Il est vrai que dans son article, le même M. Dat indique de manière contradictoire que des lettres entre Stretton et Yarker furent publiées régulièrement dans The Freemason et dans Freemason’s Chronicle au début de 1908…

            Quoi qu’il en soit, il est certain, contrairement à ce que suppose M. Dachez, que Guénon a eu connaissance très tôt de cette affaire, c’est-à-dire bien avant le premier numéro du Speculative Mason de l’année 1932 qui figurait dans sa bibliothèque au Caire. En effet, dans le n° 39 du 25 septembre 1913 de La France Antimaçonnique, à laquelle il collaborait, comme on le sait, la traduction d’un article de Pericle Maruzzi, paru dans la revue maçonnique italienne Acacia, fut publiée, sous le titre « Le F∴ John Yarker, 33e, 90e, 97e, VIIe, etc. » On lit dans cette traduction : « Dans ces dernières années, il [John Yarker] écrivit dans le Co-Mason de Londres et dans l’American Freemason d’Iowa (États-Unis) beaucoup d’articles sur la Maçonnerie Opérative, donnant des descriptions de cérémonies et montrant par des documents la légitime descendance de la “Société des Libres Maçons” (qui travaille à sept degrés). Son dernier article parut dans le Co-Mason de janvier dernier ; il traite de l’“Ancien Rite d’York” en se basant sur un manuscrit qui lui appartenait et qui contient le Rituel en trois grades de ce système disparu, en faisant des comparaisons avec le régime opératif dont John Yarker était un des Chefs, et en notant les ressemblances avec le système de la Grande Loge d’Angleterre avant 1813. »

             En 1921, Guénon signala au chapitre XXV de son livre sur le Théosophisme que le F∴ John Yarker, « dans les dernières années de sa vie, devint d'ailleurs un des collaborateurs de la revue anglaise The Co-Mason. » On voit que Guénon n’ignorait pas l’existence de la revue de Bothwell-Gosse sous son premier intitulé (dont le premier numéro est paru en 1909) et qu’il savait que Yarker y avait collaboré. À cette époque, en France, sachant que The Co-Mason était une revue anglaise probablement à peu près inconnue, bien peu pouvaient se targuer d’informations aussi précises. On peut donc supposer, avec vraisemblance, que Guénon connaissait par lui-même cette revue. Il connaissait évidemment les liens qu’il y avait entre Yarker, Papus et Teder puisqu’il avait participé, en juin 1908, à l’ouverture du Congrès et Convent de la Maçonnerie spiritualiste. Ainsi qu’en témoigne une note de La France Antimaçonnique en 1913, il savait également, depuis qu’il y était entré, que le « Rite Primitif et Originel swedenborgien » n’était qu’une création de Yarker. (22) Rien n’interdit donc de penser qu’il connaissait également son rôle dans les « divulgations » de Clement Stretton. En tout cas, dès l’instant où il l’apprit, il ne pouvait être que très prudent quant à la valeur de la Maçonnerie opérative de Stretton, contrairement à ce que déclare M. Dachez. Il semble ignorer que Guénon consacra à Yarker tout un passage, peu élogieux, dans le chapitre précité de son livre contre le théosophisme :

   « Une des figures les plus curieuses de cette Maçonnerie “irrégulière” fut l’Anglais John Yarker, qui mourut en 1913 : auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire et le symbolisme maçonniques, il professait sur ces sujets des idées très particulières, et il soutenait, entre autres opinions bizarres, que “le Maçon initié est prêtre de toutes les religions”. Créateur ou rénovateur de plusieurs rites, il était en même temps rattaché à une foule d’associations occultes, à prétentions initiatiques plus ou moins justifiées ; il était notamment membre honoraire de la Societas Rosicruciana in Anglia, dont les chefs faisaient également partie de ses propres organisations, tout en appartenant à cette Maçonnerie “régulière” que lui-même avait abandonnée depuis longtemps. Yarker avait été l’ami de Mazzini et de Garibaldi, et, dans leur entourage, il avait connu jadis Mme Blavatsky ; aussi celle-ci le nomma-t-elle membre d’honneur de la Société Théosophique dès qu’elle l’eut fondée. En échange, après la publication d’Isis Dévoilée, Yarker conféra à Mme Blavatsky le grade de “Princesse Couronnée”, le plus élevé des grades “d’adoption” (c’est-à-dire féminins) du Rite de Memphis et Misraïm, dont il s’intitulait “Grand Hiérophante”. Ces politesses réciproques sont d’ailleurs d’usage entre les chefs de semblables groupements ; on peut trouver que le titre de “Princesse Couronnée” convenait fort mal à la mauvaise tenue légendaire de Mme Blavatsky, à tel point qu’il semblait presque une ironie : mais nous avons connu d’autres personnes à qui le même titre avait été conféré, et qui ne possédaient pas même l’instruction la plus élémentaire. Yarker prétendait tenir de Garibaldi sa dignité de “Grand Hiérophante”; la légitimité de cette succession fut toujours contestée en Italie, où existait une autre organisation du Rite de Memphis et Misraïm, qui se déclara indépendante de la sienne. Yarker avait pour principal auxiliaire, dans les dernières années, un certain Theodor Reuss, dont nous avons déjà parlé à propos de l’“Ordre des Templiers Orientaux” dont il s’est institué le chef  […] Pour en revenir à Yarker, nous devons encore signaler que ce même personnage constitua un certain Rite Swedenborgien, qui, bien que soi-disant “primitif et originel” (de même que le Rite de Memphis, de son côté, s’intitule “ancien et primitif ”), était tout entier de son invention, et n’avait aucun lien avec les rites maçonniques qui, au XVIIIe siècle, s’étaient inspirés plus ou moins complètement des idées de Swedenborg, et parmi lesquels on peut citer notamment le rite des “Illuminés Théosophes”, établi à Londres, en 1767, par Benédict Chastanier, et celui des “Illuminés d’Avignon”, fondé par le bénédictin Dom A.-J. Pernéty. Il est d’ailleurs tout à fait certain que Swedenborg lui-même n’avait jamais institué aucun rite maçonnique, non plus qu’aucune Église, bien qu’il existe aussi actuellement, d’un autre côté, une “Église Swedenborgienne”, dite “de la Nouvelle Jérusalem”, qui est une secte nettement protestante. En ce qui concerne le Rite Swedenborgien de Yarker, nous possédons une liste de ses dignitaires, datée de 1897, ou, suivant la chronologie qui est particulière à ce rite, 7770 A. O. S. (Ab Origine Symbolismi) : on y voit figurer le nom du colonel Olcott comme représentant du Suprême Conseil auprès des Grande Loge et Temple de Bombay. Ajoutons que, en 1900, Papus essaya d’établir en France une Grande Loge Swedenborgienne rattachée au même rite, tentative qui eut fort peu de succès ; Papus avait nommé Yarker membre du Suprême conseil de l’Ordre Martiniste, et Yarker, par réciprocité, lui avait fait une place, avec le titre de “Grand Maréchal”, dans le Suprême Conseil de son Rite Swedenborgien. »

          À propos de la Maçonnerie de Stretton, M. Dachez parle d’« une pure invention » réalisée « avec le large et généreux concours de John Yarker, dont l’ingéniosité et l’imagination étaient sans borne. » On a compris que, s’il insiste sur le rôle de Yarker, c’est pour montrer que Guénon n’en fut qu’une dupe. M. Dachez a été trop vite en besogne dans sa volonté de le discréditer. La seule source de ses affirmations est l’étude de M. Dat sur Stretton, mais celui-ci, alors qu’il avait en main les lettres de Stretton à Yarker et une photocopie des textes manuscrits de John Yarker qui contiennent les rituels opératifs, avec de nombreuses notes sur le sujet, n’a fourni aucune indication précise sur la part exacte prise par le seul Yarker dans la rédaction des rituels, c’est-à-dire sur ce qui viendrait seulement de lui. On sait qu’il les rédigea et les mit en forme sous la direction de Stretton, mais rien jusqu’ici ne permet d’affirmer qu’il échappa à son contrôle.

           M. Dachez mentionne encore Yarker en disant que son « patronage jadis accordé au système de Stretton » aurait dû renforcer la suspicion de Guénon à l’encontre de la Maçonnerie opérative divulguée par Stretton. M. Dachez est bien naïf : nous venons de montrer que Guénon était mieux averti que quiconque sur ce qu’il fallait penser des activités de Yarker. Il savait tout ce qu’il fallait en savoir, et s’il accorda de l’intérêt aux « divulgations » de Stretton, ce fut en connaissance de cause et en dépit du rôle de Yarker, ce qui a contrario en confirme l’intérêt. Toutefois, on a vu qu’en 1950, il a mis publiquement en doute la complète conformité traditionnelle du contenu de ces divulgations. Ce qu’il avait déjà signalé à Denys Roman, le 4 juin 1950, en lui confiant que « le point qui reste un peu inquiétant, c’est que les renseignements viennent toujours de Clément Stretton, qu’on dit avoir “restauré” le rituel d’une façon à laquelle on ne peut pas se fier entièrement. »

 

 

Laurent Guyot

(À suivre)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

René Guénon en 1938

 
 
 
 
 
 
 
 

John Yarker

(1833-1913)

Pour citer cet article :

Laurent Guyot, « René Guénon et la Maçonnerie opérative » (2e partie) , Cahiers de l’Unité, n° 3, juillet-août-septembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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