NOTES

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1. Sur les conceptions et les méthodes de M. Jean-Pierre Laurant, on se reportera aux remarques de M. P. B. dans son compte rendu de la récente réédition du Règne de la Quantité, à la fin du présent numéro.

 

2. Cf. « Unité et simplicité », ch. XI du Règne de la Quantité : « Le besoin de simplification, en ce qu’il a d’illégitime et d’abusif, est [...] un trait distinctif de la mentalité moderne. » On sait que le « principe de simplicité », d’« économie » ou de « parcimonie » selon lequel « les entités ne doivent pas être multipliées par-delà ce qui est nécessaire » (entia non sunt multiplicanda præter necessitatem), abusivement appelé « rasoir d’Ockham », en réalité inventé par John Ponce en 1639, est faux. Guénon a fait remarquer que l’on est bien forcé de reconnaître que souvent la Nature elle-même « semble vraiment s’ingénier à multiplier les êtres præter necessitatem [par-delà ce qui est nécessaire] » et que « la multitude et la variété prodigieuses des espèces animales et végétales » contredit, en fait, cet adage néo-scolastique. Il est d’ailleurs parfaitement significatif que le monde, régi par cette mentalité, et dans sa course à l’unification à rebours, tend à faire disparaître cette multitude et cette variété.

 

3. Cf. Cahiers de l’Unité, n° 1 et 2, 2016, rubrique : « Miroir des textes ».

 

4. René Guénon. Les enjeux d’une lecture, p. 33, Paris, 2006. 

 

5. Cet éditorial montre que la façon d’envisager les choses chez René Guénon n’a jamais essentiellement varié et que, si les moyens ont été multiples, en revanche ses intentions étaient formulées dès le début de la manière la plus explicite. La référence à la revue La Voie dans son éditorial pourrait aussi indiquer le caractère non-individuel de certaines thèses fondamentales de son œuvre que Michel Vâlsan définissait « comme le développement d’une idée providentielle dont les organes d’expression et d’application furent multiples et le seront certainement encore, ajoutait-il, jusqu’à ce que la finalité prévue soit atteinte dans la mesure où elle doit l’être. » (« La fonction de René Guénon et le sort de l’Occident », Études Traditionnelles, 1951) On peut déceler dans le ton de cet éditorial, ainsi que dans d’autres textes de la même période, plus sensiblement que dans son œuvre postérieure, comme un écho de sa propre réalisation. Celle-ci était perceptible pour ceux du moins qui avaient un minimum de sensibilité spirituelle. C’est une des raisons qui explique la rapidité avec laquelle il s’imposa dans des groupements occidentaux où ne devaient pourtant pas manquer, à défaut d’initiation, les ambitions et les rivalités.

6. Cf. Marc Brion, « Génération spirituelle de René Guénon », Cahiers de l’Unité, n° 1, 2016.

7. Il semble que la plupart des Occidentaux ne soient pas capables de percevoir le rapport entre la réalisation spirituelle et la sainteté. Ignorants et enfermés dans les représentations étroites d’un certain Catholicisme, qui est généralement la seule branche de la tradition qu’ils connaissent plus ou moins, ils ne peuvent admettre que René Guénon participe de ce qu’en Occident on appelle la sainteté. Il est d’ailleurs facile d’avoir une idée de l’épaisseur de leur constitution « psycho-physiologique » en se rappelant seulement comment, en dépit des miracles s’accomplissant sous leurs yeux, ils persécutèrent Anne-Catherine Emmerich ou le Padre Pio.

       Dans son texte intitulé « Quelques souvenirs sur René Guénon et les Études traditionnelles » (1963), mais qui n’est pas sans erreur sur bien des points et dont on ne peut pas dire qu’il soit écrit dans un esprit traditionnel, Jean Reyor (Marcel Clavelle), qui le rencontra à plusieurs reprises à Paris, déclara que « la présence de Guénon, qu’il parlât ou qu’il se tût, était “illuminatrice”.» (p. 49) Ce témoignage est d’autant moins suspect de complaisance que dans le même texte, pour des raisons qui ne font en réalité qu’attester de sa propre incompréhension, son auteur n’a pas hésité à violemment le critiquer (cf. pp. 48 et 78). Martin Lings qui fréquenta René Guénon au Caire, pendant treize années, employa une expression analogue : « Il avait une présence lumineuse. » Il précisa encore qu’« il émanait de lui une remarquable présence ; c'était impressionnant de voir avec quel respect il était traité. Quand il entra dans la mosquée on pouvait entendre de tous côtés des gens dire : “Allâhumma salli ‘alâ Seyyidnâ Muhammad”, c’est-à-dire, “Que les bénédictions de Dieu descendent sur le Prophète Muhammad”, ce qui est l’expression d'une profonde vénération à l’égard de quelqu’un. » (Connaissance des Religions, p. 52, janvier-juin, 1995) Ce qui n’empêcha pas d’ailleurs le même Martin Lings, devenu disciple de Schuon, de l’abandonner lors du dernier mois de sa vie, en décembre 1950. Son ami Franz Vreede disait que son érudition encyclopédique était comme transfigurée par une intuition précédant la réflexion logique, dont il avait pourtant le don à un degré exceptionnel. (Cf. « Rencontre avec René Guénon », Travaux de la Loge Villard de Honnecourt, t. 9, 1re série, 1973)

              M. Ibranoff a déjà souligné sa « simplicité » (Cahiers de l’Unité, n° 1, 2016), c’est l’occasion d’ajouter qu’il disait : « Je n’ai jamais su poser au “Maître”, ni jouer le moindre “tamthîl” (théâtre). » Il va de soi que le plus parfait naturel et la plus grande simplicité s’accordaient chez lui, comme cela doit être chez tous les hommes d’esprit traditionnel, avec « le sérieux et la dignité qu’il convient d’observer dans tout ce qui est d’ordre traditionnel », ainsi qu’il l’écrivait dans « Cérémonialisme et esthétisme » (É. T., oct.-nov. 1950).

8. Dans la même lettre, il mentionnait aussi que s’il était obligé de répondre aux attaques, « c’est parce qu’en réalité ce n’est pas moi qui suis visé, ce qui importerait assez peu, mais ce que je me trouve représenter tant bien que mal. »

9. Inversement, moins ils la représentent et plus leur individualité est apparente : « l’interprète autorisé de la doctrine, en tant qu’il exerce sa fonction comme tel, ne peut jamais parler en son propre nom, mais uniquement au nom de la tradition qu’il représente alors et qu’il “incarne” en quelque sorte. » (Aperçus sur l’Initiation, ch. XLV) Dans ce sens, il disait à un de ses correspondant le 10 mars 1948 : « ...J’ajoute que je ne comprends pas bien ce point de vue : la question n'est pas d’être ou de ne pas être d’accord avec moi, d’autant plus que je n’ai jamais prétendu exposer des vues personnelles, mais seulement de s’efforcer de comprendre et d’appliquer le mieux possible les véritables principes initiatiques... » Dans un dessein didactique et parce qu’il ne s’adressait pas à un ami proche, il laissait supposer ici la possibilité d’une distinction entre son individualité et sa fonction (et en même temps faisait allusion à son absence). Sur la subsistance de l’individualité ou du « moi », on se rappellera, à titre analogue, la parole de Râmakrishna : « Après la conquête du samâdhi, le “moi” peut demeurer dans l’homme, soit comme serviteur, soit comme adorateur. »

        Une des marques propres à l'enseignement initiatique est d’être toujours dispensé en vue de la réalisation jusque dans son expression extérieure et ses modes de communication. C’est là quelque chose que l’on retrouve sous différentes formes dans l’ésotérisme de toutes les traditions ; le tabdîd al ‘îlm par exemple, c'est-à-dire la « dispersion de la science » dans l’ésotérisme islamique, s’y rapporte également (cf. Orkhan Mir-Kasimov, « Techniques de garde du secret en Islam », Revue de l’histoire des religions, n° 2, 2011 ; Words of Power : Hurufi Teachings between Shi'ism and Sufism in Medieval Islam; The Original Doctrine of Fadl Allâh Astarâbâdi, London, 2015). Cette méthode implique une disposition particulière de la part du récipiendaire, ainsi pour répondre à une demande, René Guénon écrivait : « À vrai dire, je ne vois pas bien quel concours je pourrais donner de si loin, à moins qu’il ne s’agisse seulement d’indications dont on pourrait avoir besoin ; mais en tous cas, même pour cela, il faudrait naturellement que, toi et moi, nous soyons entièrement d’accord. » (Lettre du 24 août 1935) Si la plupart de ses ouvrages ou de ses articles ont la forme d’exposés magistraux, en revanche sa correspondance est toute différente. En dehors de quelques exceptions, dues au fait qu’il n’avait pas encore écrit certains de ses livres, son enseignement épistolaire est presque toujours dispensé sous la forme d’indications. Une des raisons est que cette forme, qui préserve la multiplicité des significations, nécessite une attitude active de la part du destinataire, et lui offre la possibilité de trouver par lui-même ou en lui-même la réponse à ses questions. Elle permet également d’appréhender naturellement ses qualifications et donc d’apprécier ce qu'il convient de lui communiquer. Contrairement à l’extrait de la lettre du 10 mars 1948 que nous avons cité précédemment, le pronom personnel dans sa lettre du 24 août 1935 renvoie à sa fonction et l’on peut même y voir une subordination complète de son individualité à celle-ci.

             La précision finale de cette réponse est à mettre en parallèle avec une remarque d’Ibn Arabî : « Moi, par Allâh, je crains beaucoup pour ceux qui contredisent les Gens de notre Ordre (at-Tâ’ifa) ! L’un d’entre eux (vraisemblablement Ru‘aym) a dit : “Celui qui siège avec eux – c’est-à-dire avec les Connaissants des réalités essentielles d’entre les Soufis – et les contredit en quelque chose qu’ils ont réalisé sûrement (mimma yatahaqqaqûna bihi), Allâh lui enlève du cœur la lumière de la foi !” L’un des gens de spéculation rationnelle qui avait des prétentions à la sagesse vint poser une question à l’un des Muhaqqiqûn. J’étais présent, et les disciples de celui-ci assis. Le Muhaqqiq commença à traiter de la question posée. Le dialecticien dit : “Ceci n'est pas une chose valable selon moi. Explique-moi, peut-être suis-je dans l'erreur”. Le Muhaqqiq vit que sa parole serait vaine et se tut, devant la contradiction et l’hostilité rencontrée, car les êtres de cette condition n’acceptent pas des situations pareilles en raison de l'impolitesse ainsi que de la privation de baraka qui en résulte. – C’est ainsi que le Prophète –  qu’Allâh prie sur lui et le salue ! – dit à ses Compagnons qui se trouvaient chez lui, et entre lesquels venait de se produire une contestation : “Chez moi, la contestation est inadmissible !” Une autre fois, il avait dit : “On me faisait voir la Nuit du Destin (Laylatu-l-Qadr), mais à ce moment-là deux hommes se disputaient (à côté de moi), et la « Nuit » fut enlevée”. La Voie du dévoilement et de la contemplation n’admet pas qu’on contredise et réfute celui qui parle au nom de celle-ci. Un tel sacrilège se retourne contre le contestateur, alors que l’homme de réalisation reste heureux avec ce qu’il connaît [...]» (Ibn Arabî, Le livre de l'Extinction dans la Contemplation, p. 45, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Michel Vâlsan, Paris, 1984).

10. Ne sait-on pas qu’à l’instar de leur modèle, les saints se conduisent comme les autres hommes ? Le Christ n’est-il pas « vrai homme » selon le Credo  et le Prophète de l’Islam ne s’est-il pas conformé à l’injonction coranique : « Dis : “Je suis seulement un homme comme vous” » (Coran, XVIII, 110) ? Nous nous souvenons que la fille de René Humery, alors encore adolescente, avait rencontré Guénon avec son père qui était un de ses amis maçons et un des rares qui le tutoyait. Elle avait été frappée par l’intelligence rayonnante qui émanait de lui. En même temps, elle l’avait été tout autant de découvrir qu’il y avait dans l’appartement de Guénon, à Paris, un tiroir rempli de menus objets disparates sans grande utilité immédiate. Soixante ans plus tard, même si elle en attribuait l’origine à l’épouse de Guénon, elle s’en souvenait encore et nous le confiait d’un air entendu et amusé. On observe le même étonnement goguenard, et parfois stupide, devant certains détails de la vie quotidienne qui étaient évidemment présents dans la vie de Guénon. Comme si ces détails, dépourvus d’une quelconque importance, revêtaient une signification particulière et nous prouvaient que Guénon était bien un homme ordinaire. Noëlle Maurice-Denis Boulet a fait de même en parlant de « ses habitudes d’économie, tenant ses comptes » ou Mme James évoquant des repas préparés par sa mère. M. Laurant n’y échappe pas en reproduisant ces détails et parlant même de ses tickets de métro ! (cf. op. cit., p. 34). On se doute que c’est là plus à sa portée que la doctrine des états multiples de l’être...

          Si Guénon a vécu dans un milieu traditionnel, en Orient, pendant la deuxième partie de sa vie, il a aussi et d’abord vécu longuement dans le monde moderne. À cet égard, comme c’est le même monde auquel nous sommes, pour la plupart, confrontés chaque jour comme il avait pu l’être lui-même sous bien des rapports, tout ce qui se rapporte à lui mérite la plus grande attention en vertu de son statut unique. Certes, tous les actes de René Guénon, comme tous ses écrits, même les plus marginaux, sont dignes d’un intérêt spécial dans la mesure où ils véhiculent toujours un enseignement, mais il faut avoir un point de vue traditionnel pour le discerner.

      On se souvient, par exemple, à propos de la publication de certains chapitres du « Cours de Philosophie », que M. Marc Férel avait déclaré qu’« on ne saurait dire assez quelles réserves doivent accompagner ce type de publication que n’aurait sans doute pas autorisé l’auteur. Ce texte est donc essentiellement profane. » (Cf. son compte rendu du n° 123 de Vers la Tradition sur son blog « Citadelle intérieure », et son article dans V. l. T., n° 129, 2012, dans lequel il parle de l'intérêt « purement profane » de ces publications.) En fait son affirmation n’avait guère de sens puisque Guénon a enseigné qu’il n’y a pas de domaine profane, mais seulement un point de vue profane. Dans ses « Cours », il expose notamment diverses formes de ce point de vue chez plusieurs auteurs dans le domaine philosophique pour ensuite en montrer les limites et les erreurs. Que les auteurs soient parfois des auteurs modernes ne change strictement rien à l’affaire, il n’y a là rien de spécialement « profane », tout au contraire. Le rétablissement de la vérité contre des erreurs, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent, est toujours traditionnel, et donc l’expression du point de vue sacré. C’est le regard de M. Férel qui était véritablement profane en l’occurrence. À partir des conceptions psychologiques exposées par Guénon dans ses Cours concernant la mémoire, le subconscient, etc., il a été montré que ces conceptions, qui sont plus ou moins éloignées des théories de la psychologie « classique », et qui s’opposent à celles de la psychologie moderne, sont, en revanche, tout à fait compatibles avec la doctrine des états multiples de l’être, ou, en d’autres termes, avec ce qu’est « la métaphysique véritable. » Ces « Cours » montrent précisément que même quand il s’adressait à de simples élèves, avec toutes les contraintes extérieures que cela suppose, Guénon ne le faisait pas comme l’aurait fait un autre professeur. Qu’aucun de ses élèves ne se soit jamais rendu compte de quoi que ce soit de particulier en dit beaucoup plus sur eux que sur les « Cours » de leur professeur, contrairement à ce que prétend M. Férel qui inverse les rôles à cette occasion. L’inférieur serait-il qualifié pour juger le supérieur ? Cela indique seulement que ses élèves, ou du moins la plupart d’entre eux, ne comprenaient pas grand-chose et ne percevaient rien, comme tant d’autres qui ont eu le privilège de rencontrer René Guénon ou de lire ses livres qui sont pourtant autre chose que ses « Cours ». Dans une lettre du 3 janvier 1918, Guénon n’hésitait pas d’ailleurs à mentionner la « nullité extraordinaire » de certains de ses élèves. Divers témoignages de ceux-ci, reproduits notamment par le funeste M. Laurant, le présentent en professeur comme une sorte d’aimable distrait toujours prêt à enfourcher ses marottes orientales. Pour notre part, nous n’avons vu dans ces pseudo-témoignages ridicules qu’une expression de la médiocrité de ces anciens élèves.

            On se souvient aussi des regrets de Drieu La Rochelle : « Dire que j’ai rencontré Guénon vers 1922 chez Halévy et que je n’ai pas deviné ; pourtant je n’avais jamais oublié ce visage émacié. Peut-être son regard fugitivement m’avait-il touché à jamais. » (Journal 1939-1945, p. 364, Paris, 1992) Quand on voit l’incompréhension provoquée par un ouvrage aussi inouï que Le Symbolisme de la Croix, un des plus beaux livres du monde occidental disait justement Michel Vâlsan, ou l’indifférence teintée d’hostilité de tant d’intellectuels devant son œuvre extraordinaire jusqu’à aujourd’hui, sans parler des sottises émises continuellement, on est bien obligé de reconnaître qu’il y a surtout une immense déficience intellectuelle en Occident.

11. Bien inane en l’occurrence puisque dans le cas d’un message de l’envergure de celui délivré par René Guénon, nous serions tenté de dire, au risque d’être mal compris, qu’il n’y a pas de différence entre le message et le messager, dans le sens où il l’« incarne » en quelque sorte. C’est ce que signifie cette déclaration privée de René Guénon : « Mon esprit est dans mes livres. »

12. Le Voile d’Isis, « Les Revues », novembre 1932, repris dans Comptes rendus, p. 130.

13. Cf. Marc Brion, art. cit.

14. Au sujet de son implication dans la constitution d’une élite intellectuelle en Occident, on se souvient qu’il a précisé : « Si j’ai envisagé la possibilité de cette constitution, je n’ai jamais pensé, en ce qui me concerne, qu’il puisse être dans mon rôle d’y intervenir, étant donné mon rattachement aux traditions orientales ; j’ai même indiqué cela assez explicitement dès le début, ainsi qu’on peut s’en rendre compte en se reportant aux pp. 195 à 198 d’“Orient et Occident” » de l’édition originale [1924] (« Constitution et rôle de l’élite », passage qui commence par : « Il est encore un autre point sur lequel nous devons nous expliquer… », et qui s’achève ainsi : « se contenter d’être les intermédiaires dont la présence prouve que tout espoir d’entente n’est pas irrémédiablement perdu ») (G. M., « Postface à : “Avons-nous une culture internationale ?” », Cahiers de l’Unité, n° 2, note 25, 2016). En raison, notamment, de son rôle dans le cercle ésotérique de l’Ordre du Temple rénové, on peut penser qu’il n’en fut pas tout à fait de même à ses débuts, de 1908 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, en 1914. Notons au passage qu’il est paradoxal, ou significatif, que certains prétendent de nos jours tirer des conclusions négatives concernant l’origine initiatique du Temple Rénové en s’appuyant unilatéralement sur les articles parus dans la revue Hiram, fondée et dirigée par Teder, alors que ceux-ci avait été rédigés dans le seul but de nuire à cet Ordre et à Guénon.

15. C’est à cause de cette situation que Guénon déconseilla aussi, à l’époque des numéros spéciaux du Voile d’Isis, de consacrer un de ceux-ci au Christianisme : « D’abord, pour avril ou mai, D[iricq] propose de faire un n° sur la tradition chrétienne ; mais, comme je le lui ai déjà répondu, je trouve que c’est un sujet bien dangereux, surtout si, comme il semble que ce soit son idée, on devait parler de la tradition chrétienne d’une façon générale, y compris l’aspect exotérique. Je ne crois pas très opportun de s'exposer ainsi bénévolement à susciter ou à réveiller toutes sortes d'animosités ; P[réau] et C[lavelle] sont aussi de cet avis. Si on limitait le sujet à l’ésotérisme chrétien, cela aurait peut-être un peu moins d’inconvénients, en ce sens que du moins on ne pourrait pas prétendre que nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas, comme on ne manquerait pas de le faire dans l’autre cas ; mais la seule affirmation de l’existence de cet ésotérisme suffit déjà à faire “hurler” certaines gens ! » (Lettre du 28 octobre 1934) Dans le même ordre de difficultés, il disait encore par exemple, hésiter à traiter de la question des avatâras « parce que cela risque beaucoup de provoquer des réactions particulièrement hostiles de différents côtés (et surtout, bien entendu, du côté chrétien) » (Lettre du 21 septembre 1937).

       Ce sont sans doute les réactions des néo-scolastiques et du clergé français qui devaient le gêner plutôt que celles de Rome puisqu’il paraît que ce fut Pie XII qui s’opposa en personne à la condamnation demandée par Jacques Maritain. De toute façon, Guénon ne craignait pas, bien au contraire, une éventuelle mise à l’Index comme il l’a indiqué à plusieurs reprises dans sa correspondance : « ...Rome, en condamnant tout de qui ce rattache à l'ésotérisme, prononcerait en réalité sa propre perte, car ce serait la rupture définitive avec le “Centre”. Il est compréhensible qu’on y regarde à deux fois, même si l’on n'a pas bien nettement conscience de ce qui est en jeu. Mais une reprise de contact vraiment effectif est bien invraisemblable aussi, maintenant plus que jamais ; c’est à cela que se rapportent les chose auxquelles j’avais fait allusion ; c’est à se demander si la susdite rupture ne serait pas préférable, car elle rendrait du moins la situation plus nette et déblaierait en quelque sorte le terrain. » (Lettre du 24 septembre 1933)

         Il n’envisageait pas pour autant une « disparition » du Christianisme : « Quant au “retrait” dont vous parlez [celui de l’influence spirituelle] et à ses conséquences, je me rappelle que Ch[arbonneau]-L[assay] m’avait raconté un jour que, envisageant précisément des éventualités de ce genre en parlant avec un prêtre (je suppose maintenant que ce doit être celui par qui il a connu l’“Est[oile] Int[ernelle]”), il lui disait qu’il se demandait comment cela pourrait se concilier avec la promesse que l’Église devait durer “jusqu’à la fin des siècles”, à quoi ce prêtre avait répondu : “L’Église chrétienne n’est pas forcément la même chose que l’Église romaine”. Je ne peux pas garantir les termes exacts de la réponse, mais en tous cas le sens était bien celui-là ; il admettait donc que, même en pareil cas, toute possibilité ne se trouverait donc pas encore définitivement fermée, ce qui reviendrait en somme à supposer qu’il doit exister dans le Christianisme quelque chose qui est capable de garder l’influence spirituelle indépendamment de Rome ; mais cela se rapporte-t-il aux Églises orthodoxes orientales ou à quelques choses d'autre dans le Catholicisme latin lui-même ? Voilà ce que je serais bien embarrassé de dire, en l’absence de toute autre précision...» (Lettre du 22 octobre 1936)

16. Michel Vâlsan, L’Islam et la fonction de René Guénon, ch. I, p. 14, Paris, 1984.

 

17. Le Voile d’Isis, « Les Revues », avril 1931, repris dans Comptes rendus, p. 120. Voir aussi, Jean Reyor, « En marge de “La vie simple de René Guénon” », Études Traditionnelles, janvier-février, 1958, repris comme chapitre XXVI de Pour un aboutissement de l’œuvre de René Guénon, I, “Les Aperçus sur l’initiation”, Milan, 1988.

18. Cf. « Les Néo-Spiritualistes », La Gnose, août 1911, p. 225, repris dans Mélanges, ch. VI, 3e partie. Dans une lettre du 24 février 1934, il écrivait : « La principale difficulté est celle du recrutement, surtout pour commencer ; il serait sans doute imprudent de vouloir aller trop vite. » Il ajoutait le 25 janvier 1936 : « Enfin, vous voyez déjà par là les difficultés du recrutement ; je crois bien qu’elles sont encore plus grandes en France que dans n’importe quel autre pays. » Il aborda ce point dans Orient et Occident : « La première difficulté est d’atteindre ceux qui sont ainsi qualifiés et qui peuvent ne soupçonner aucunement leurs propres possibilités. Une seconde difficulté serait ensuite d’opérer une sélection et d’écarter ceux qui pourraient se croire qualifiés sans l’être effectivement. » On sait qu’un des moyens qui permet d’opérer cette sélection est la transmission, dans une même organisation initiatique, de formes d’initiations élémentaires avant celles des initiations plénières et fondamentales. Il avait émis une mise en garde dans Orient et Occident : « Si rigoureuse que soit la sélection, il serait bien difficile d’empêcher, surtout au début et dans un milieu si peu préparé, qu’il ne s’y introduise quelques unités dont l’incompréhension suffirait pour tout compromettre. » L’importance de  l’homogénéité ou d’une harmonie était évoquée dans une lettre du 17 mai 1931 : « Ton idée de groupement me paraît bonne, à la condition de ne pas y admettre trop de gens de toutes sortes ; la difficulté est de trouver un moyen d'écarter les éléments indésirables. »  

        Pareillement, dans la Maçonnerie, à propos du rattachement à une obédience régulière, il faisait remarquer : « Le plus gros ennui, c’est l’obligation où on se trouve de recevoir indistinctement toute espèce de visiteurs [« Le droit de visite» est en effet un des Landmarks de la Franc-Maçonnerie] ; on peut sans doute restreindre cet envahissement, dans une certaine mesure, en ne paraissant pas au B[ulletin] H[ebdomadaire des Loges} ; mais cette précaution n’a jamais un effet très durable, car tout finit pas se savoir, et les curieux affluent tôt ou tard ; je t’en parle d’après l’expérience de Thébah » (Lettre du 8 septembre 1933). Sur une autre conséquence à de telles intrusions dans une organisation initiatique, citons une note de Michel Vâlsan : « La présence des influences spirituelles favorise une prospérité d’état correspondant, chez tous ceux qui en sont réceptifs ; mais l’immixtion de quelque élément hétérogène ou hostile peut contrecarrer cependant leurs effets normaux. » (Op. cit., note 65)

           Dans Orient et Occident, Guénon indiquait encore que les moyens de constitution de l’élite « dépendront forcément des circonstances dans une large mesure, comme tout ce qui est affaire d’adaptation. » Et aussi : « Dans tout ce qui n’est pas purement et strictement doctrinal, les contingences interviennent forcément, et c’est d’elles que peuvent être tirés les moyens secondaires de toute réalisation qui suppose une adaptation préalable. » Dans une lettre du 16 mai 1948, il écrivait : « J’ai toujours pensé qu’il ne fallait négliger aucune possibilité, de quelque côté qu’elle se présente. » Ce qui n’empêchait pas qu'il fut conscient de l’imperfection éventuelle des supports : « ...Mais, malgré tout, il vaut mieux encore se servir de ce qu'on a, tant bien que mal, que de risquer de ne plus rien avoir du tout...» (Lettre du 26 octobre 1933).

19. Cf. René Guénon, « G. Sédir et les doctrines hindoues », Le Voile d'Isis, avril 1926. C’est lors du Congrès de la Maçonnerie spiritualiste de 1908 que R. Guénon rencontra Fabre des Essarts qui dirigeait une « Église gnostique » dont étaient déjà membres Albert de Pouvourville et Léon Champrenaud. Ceux-ci appartenaient également à des organisations initiatiques orientales authentiques. À propos de Champrenaud (1870-1925), qui fut un des fondateurs de la revue La Voie, dont 36 numéros sont parus entre avril 1904 et mai 1907, il disait qu’il avait contribué à diriger nettement la revue La Gnose « dans le sens de l’étude des traditions orientales » et qu’il l’avait beaucoup fréquenté à cette époque, en travaillant « avec lui presque constamment pendant plusieurs années » ; il ajoutait « qu’il fut un des premiers qui s’efforcèrent de faire connaître en France les véritables doctrines métaphysiques de l'Orient » (cf. Le Voile d’Isis, « Notice nécrologique », mai, 1926).

           Au sujet de Pouvourville et de ses activités après la Première Guerre mondiale, voici quelques extraits de la correspondance de Guénon : « Les réserves que vous faites au sujet de la “Voie métaphysique” sont, dans l’ensemble très justifiées, et vous n’êtes pas le premier à me faire part de semblables remarques ; au fond, ce qu’on peut reprocher surtout à l'auteur, c’est un certain manque de précision allant jusqu’à une véritable négligence dans l’expression » (Lettre du 28 février 1938). « Je connaissais l’histoire d’“Au pays des montagnes bleues”, et ce n’est malheureusement pas la seule chose de ce genre ; que de choses il a ainsi écrites à droite et à gauche, qui ne correspondent sûrement en rien à sa véritable pensée ! Il y a tout de même chez lui trop de mépris pour ses lecteurs, et je comprends encore mieux ceux qui s’abstiennent d’écrire quoi que ce soit. » (Lettre du 23 avril 1939) « Oui, A. de Pouvourville est bien le même que Matgioi ; nous n’avons appris sa mort que tout dernièrement, bien que cela remonte, paraît-il, à la fin de décembre ; mais il n'a certes jamais été “catholique pratiquant” ! Sa “Ste Thérèse de Lisieux” n'est en réalité qu'un travail “de commande”, et malheureusement ce n’est pas le seul de cette sorte qu’il ait fait ; qu’il s'agisse d’appel de fonds pour la construction d'une basilique comme ici, ou de propagande pour des sociétés financières et industrielles comme dans tel autre de ses livres, cela se vaut au point de vue intellectuel ; le besoin d’argent, à notre époque, explique bien des choses, s’il ne les justifie ; et c’est aussi pour cela qu’il n’est jamais arrivé à donner la suite qu'il avait annoncée à ses ouvrages sur la tradition extrême-orientale, qui pratiquement ne rapportaient rien (et que la notice en question, bien entendu, passe soigneusement sous silence). » (Lettre du 4 avril 1940) « Pour ce que vous dites au sujet de Matgioi, il est bien certain qu’il y avait chez lui quelque chose qui est toujours resté incomplet ; sans doute était-il revenu trop tôt dans le monde européen, sans avoir acquis tout ce qui aurait été nécessaire pour le garantir contre ses dangers ; autrement, en effet, on ne pourrait pas s’expliquer qu’il ait été ainsi repris par certaines contingences, au point d’avoir complètement abandonné la suite de ses travaux sur la tradition extrême-orientale...» (Lettre du 20 mai 1940)

20. Dans une lettre du 17 novembre 1935, il précisait : « Le Martinisme, en lui-même, ne représente absolument rien au point de vue traditionnel et initiatique, car la vérité est qu’il a été inventé de toutes pièces par Papus ; j’ai retrouvé ces temps-ci, parmi mes papiers, d’assez curieux documents à ce sujet ; visiblement lui-même n’avait aucune idée arrêtée sur ce à quoi cette organisation pouvait servir ; c’est quand des personnages comme Teder et Bricaud s’y sont introduits que la chose a pris une tournure inquiétante... »

             Le 5 décembre 1935, il ajoutait : « Delage était le petit-fils de Chaptal, qui avait connu Louis-Claude de Saint Martin et en avait reçu, paraît-il, certains enseignements oraux qu’il lui avait communiqués, mais qui n’avaient en tout cas rien à voir avec une initiation quelconque. Delage, à son tour, a transmis ces enseignements à un imprimeur de Montmartre nommé Poirel ; c’est ce dernier que Papus a connu et qui lui a donné l’idée d’inventer le Martinisme, car il n’avait jamais existé aucune organisation portant réellement ce nom [Il s’agit d’Henri Delaage qui eut une grande influence sur Nerval (cf. Jean Richer, Gérard de Nerval, Expérience vécue et création ésotérique, ch. IV, Paris, 1987) et de Georges Poirel, mentionné par Sédir dans Le Voile d'Isis de juillet 1908]. Quant aux papiers, c’est une autre histoire qui est venue plus tard : ils ont été donnés à Papus par un ingénieur de Lyon nommé Vitte (il écrivait sous le pseudonyme d'Amo [Sur celui-ci : cf. Jean Saunier, « “Élie Steel-Maret” et le renouveau des études sur la Franc-Maçonnerie illuministe à la fin du XIXe siècle », Revue de l'Histoire des Religions, t. 182, n° 1, pp. 53-81, 1972.], qui les avait achetés dans une vente ; ces papiers représentaient une partie des archives de Willermoz, et il s’y trouvait des documents concernant des choses très variées : rite des Élus Coëns, Stricte Observance, Régime Écossais Rectifié, etc., sans compter des procès verbaux d’un groupement où l’on faisait des expériences de magnétisme ; j’ai vu d’énormes registres remplis de griffonnages illisibles faits par un somnambule. Papus n’a jamais pu se débrouiller là-dedans, et, pour lui, tout cela était du Martinisme ! Vous voyez combien tout cela a été fait sérieusement... Ces documents sont finalement retournés à Lyon, Teder s’en étant emparé après la mort de Papus et les ayant ensuite passés à Bricaud, qui a dû lui-même les léguer à Chevillon, puisque c’est celui-ci qu’il a désigné comme son successeur (mais Blanchard ne s'est jamais rallié à Bricaud ni à Chevillon). » En mai 1932, non sans humour, il faisait remarquer : « Nous n’en aurions pas fini si nous devions attacher une importance quelconque à tous les grades ou titres dont nous gratifièrent jadis de multiples organisations, parmi lesquelles il en est qui n’existèrent probablement jamais que sur le papier. »

21. Bernard Dat, « La maçonnerie “opérative” de Stretton : survivance ou forgerie ? », Renaissance Traditionnelle, n° 118-119, Avril-juillet 1999.

22. La France Antimaçonnique, 14 août 1913. Voir aussi, 27e année, n° 25, pp. 292-293 et 298.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Comte Albert de Pouvourville

(1861-1939)

Jean Bricaud

(1881-1934)

Henri-Charles Détré (Teder)

(1855-1918)

Henri Delaage 

(1825-1882)  

Dr Gérard Encausse (Papus)

(1865-1916) 

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