« LE DÉPÔT DE CONFIANCE » 

Le Dépôt de Confiance

Halte 178   

Le Livre des Haltes (Kitâb al-Mawâqif)

Émîr ‘Abd al-Qâdir al-Jazâ’irî

(Émir  Abd al-Kader L’Algérien)

1808-1883

          Le Très-Haut a dit : « En vérité, Nous avons présenté le Dépôt de Confiance aux cieux, à la terre et aux montagnes, mais ils refusèrent de s’en charger et se gardèrent de l’accepter ; l’homme le porta : il est certes très oppresseur et très ignorant » (Cor. 33, 72). (1)

            Ce Dépôt confié, c’est le Califat, correspondant à la Parole du Très-Haut : « En vérité, Je place dans la Terre un Lieutenant » (2) qui n’est autre qu’Adam. Le sens de ce Dépôt, c’est la réalisation par la totalité des Noms divins qui sont la Divinité sous la forme adamique, sans qu’il y ait “localisation”, “fusion” ou “mélange”, toutes conceptions que nous désavouons.

            Ce Dépôt, Il le présenta aux cieux, à la terre, aux montagnes, non pas pour qu’ils s’en chargent réellement, car ils ne sont pas prédisposés à l’assumer effectivement. Assumer une chose pour laquelle on n’est pas prédisposé est impossible, et le Très-Sage Savantissime ne les obligerait pas à cela. Il le leur présenta pour que soient manifestes la supériorité et l’éminence de l’homme. Ainsi, les cieux, la terre et les montagnes refusèrent ce Dépôt, se gardant de l’accepter malgré leur nature formidable et le fait qu’ils soient des êtres plus grands que la créature humaine, comme cela est dit : « La création des cieux et de la terre est plus grande que la création des hommes » (Cor. 40, 57).

            Ils se gardèrent de l’accepter, car ils savaient que celui qui s’en chargerait devrait manifester des contradictions, être mis en cause par ses contemporains, et se placer en position d’associé avec Dieu dans Son Royaume, dans la mesure où le remplaçant de Roi est un petit roi et que celui qui assume le Dépôt est un petit seigneur. Ils craignirent d’accepter une telle fonction, à cause du danger inhérent à toute fonction. Ils préférèrent la quiétude, et renoncèrent ainsi au bénéfice pour éviter le blâme. C’est leur état qu’expriment ces vers :

 

Lorsqu’elle me dit : « Quoi ! Je vois que tu te détournes

D’affaires commerciales dans lesquelles il y a profit à gagner ! »

Je lui répondis : « En quoi aurais-je besoin de ton profit,

Alors que nous sommes gens à jouir de notre tranquillité ? »

 

            « L’homme s’en chargea » : il s’agit de l’Homme qui a la perfection effective, pas simplement de l’homme au sens général du terme. La dénomination d’“homme”, en effet, peut s’appliquer à celui qui est effectivement un Homme véritable, ou à celui qui est un homme au sens animal du terme ; ce dernier n’est homme que virtuellement et n’en a que la forme extérieure.

            « Il est très oppresseur et très ignorant ». (3) Il été oppresseur pour son âme, et cela est un compliment parce qu’il fait partie des élus, ceux qui ont été choisis. C’est ainsi que Dieu dit : « Puis Nous avons fait hériter du Livre (le Livre de l’existence, le Livre écrit en lignes) ceux de nos serviteurs que nous avons élus. Parmi eux, l’un a été oppresseur pour son âme… » (Cor. 35, 32). Ici, Il n’a pas dit “oppresseur ou injuste en soi”, car il y a une différence entre az-zâlim li-nafsihi (l’oppresseur pour son âme) et az-zâlim nafsahu (l’injuste en soi ou celui qui fait du tort à son âme) : le premier cas est louable, le second est blâmable, comme dans les Paroles de Dieu : « C’est à leurs âmes qu’ils firent du tort » (Cor. 2, 57) ; « Ils firent du tort à leurs âmes » (Cor. 11, 101).

            « Très ignorant » : il ignore beaucoup son âme et son Seigneur à cause de sa connaissance des Noms divins. Ceux-ci, en effet, affluent et se succèdent sur lui en permanence. Quand arrive le tour d’un Nom, il impose son autorité et occulte tous les autres Noms par sa présence, comme les étoiles sont occultées par le lever du soleil, bien qu’elles soient toujours présentes dans le ciel. Les formes de cet homme (4) se modifient sur lui au gré de la variation des Noms divins qui sont les principes de ces formalisations. L’homme connaît donc en même temps qu’il ignore, et ignore en même temps qu’il connaît. D’ailleurs, même s’il se connaît lui-même, il peut dire qu’il s’ignore sous d’autres rapports, tout en ayant conscience de son identité fondamentale. Il en est de même pour l’ignorance de Son Seigneur à cause de la multitude des théophanies divines dont aucune ne se ressemble ni ne se répète, et cela à tout jamais.

            L’ignorance des connaissants, c’est leur perplexité, dans la mesure où il ne leur est pas possible d’avoir un quelconque pouvoir sur Celui qui produit les théophanies. C’est là l’ignorance, dans le sens de la perplexité et l’absence de contrôle dont le Maître parfait – qu’Allâh répande sur lui la Bénédiction et la Paix ! – a réclamé l’accroissement lorsqu’il a dit : « Mon Dieu, augmente-moi en perplexité en Toi ! » Il ne s’agit pas de la perplexité produite par le voile. (5) Chaque fois que la science d’Allâh augmente, augmentent en même temps la perplexité et l’ignorance dans le sens supérieur que nous avons défini.

            L’Imâm des connaissants, Muhyî ad-Dîn (Ibn ‘Arabî) al-Hâtimî – qu’Allâh soit satisfait de lui ! – a dit : « Il existerait des saints pour qui Allâh a fait cesser la perplexité à Son sujet, et moi, Serviteur d’Allâh, je n’ai pas compris cela, et je ne sais pas comment ce peut être. La position des Gens d’Allâh, selon ce qui m’en est parvenu, est que celui qui prétend à la connaissance d’Allâh sans jamais avoir été dans la perplexité prouve par là même son ignorance. » Il a composé dans les Futûhât (IV, 140) (6) ce poème sur le sujet (7) :

 

Allâh sait que je ne Le connais pas :

Comment pourrait être connu Celui que, par la science, nous savons que nous l’ignorons ?

Je connais une Réalité que ne conditionne

Aucune qualification divine ou créée Lui donnant des modes.

Ma science de Lui est ma perplexité en Lui, et nous n’avons

Aucune preuve véritable sur une science que nous obtenons. (8)

 

 

Émîr ‘Abd al-Qâdir al-Jazâ’irî

Traduit de l’arabe et annoté par Max Giraud

(Ce texte est extrait du tome V, à paraître, de la traduction du Livre des Haltes de l’Émîr, avec l’aimable autorisation du Directeur des Éditions Albouraq.)

Manuscrit de la Halte 178

 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

Émîr ‘Abd al-Qâdir al-Jazâ’irî, « Le Dépôt de Confiance », traduit et annoté par Max Giraud, Cahiers de l’Unité, n° 3, juillet-août-septembre, 2016 (en ligne).

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