Le sport barbare

Critique d’un fléau mondial

 

Marc Perelman

Éditions Michalon, 2012

Le sport par et pour les porcs

 

PLAN

 

            On voudra bien ne pas se formaliser de la violence de ce titre, mais l’imposture majeure représentée par le sport et sa diffusion dans la société moderne, imposture autrement violente que des mots, nous semble appeler des tournures fortes pour tenter de délivrer les mentalités de son emprise maléfique et totalitaire. Dans la vie, comme dans les contes, il faut parfois des formules qui peuvent rompre le charme illusoire des ensorcellements...

                  Au chapitre VII de La Crise du Monde moderne, après avoir déclaré qu’il n’y a plus aucune place dans le monde occidental « pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent », René Guénon ajoute qu’« il n’y a de place que pour l’action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la manie anglo-saxonne du “sport” gagne chaque jour du terrain : l’idéal de ce monde, c’est l’“animal humain” qui a développé au maximum sa force musculaire ; ses héros, ce sont les athlètes, fussent-ils des brutes ; ce sont ceux-là qui suscitent l’enthousiasme populaire, c’est pour leurs exploits que les foules se passionnent ; un monde où l’on voit de telles choses est vraiment tombé bien bas et semble bien près de sa fin. »

               Le sport reste un des grands impensés du monde occidental. En langue française, malgré les livres de MM. Jean-Marie-Brohm et Marc Perelman dont l’orientation philosophico-politique est malheureusement univoque, le sport demeure dans l’angle mort de la réflexion. Il semble échapper à toute critique, non seulement de la part des mentalités modernes, mais aussi et surtout de ceux qui prétendent avoir un point de vue traditionnel ou religieux.

               Or, ainsi que le souligne M. Perelman, en quelques décennies, le sport s’est élevé en puissance mondiale incontournable, comme une nouvelle pseudo-religion du XXIe siècle : « Sa liturgie singulière mobilise dans le même temps d’immenses masses coagulées dans les stades ou agglutinées devant les écrans de toute taille que les supporters visualisent de façon compulsionnelle. » Dès 1927, Guénon avait pourtant déjà compris sa véritable nature et son rôle. Sa remarque, que tout a confirmée depuis, indique que le sport est en réalité un des éléments importants de la déchéance cyclique. Il en est à la fois un de ses symptômes et maintenant un de ses agents les plus actifs.

 

L’uniformisation mondiale par le sport             

 

          L’accord semble unanime entre ceux qui croient que le sport serait en quelque sorte neutre, voire innocent, négligeable finalement, et dont la pratique ou le spectacle relèveraient seulement du domaine festif, ludique ou du loisir, sans véritable conséquence profonde sur le monde et la vie. Plus pitoyable encore est le consensus de ceux qui, victimes de la propagande sportive ou voulant légitimer le plaisir primaire des âmes déchues, n’y voient que des effets positifs, allant jusqu’à l’imaginer porteur de valeurs dignes de ce nom (1) ; comme si le développement et l’action des corps favorisait celui de la morale ou de l’esprit, alors que les faits témoignent à l’inverse (2). D’ailleurs, aucune des autorités exotériques ne se préoccupe du sport, elles y semblent même plutôt favorables, et les populations orientales paraissent autant l’apprécier que celles d’Occident.

            Avec les ouvrages de M. Jean-Marie Brohm qui se consacre à cette critique depuis quarante ans (3), le livre de M. Perelman, professeur des universités à Paris-X, a le mérite d’être un des rares à proposer une critique du sport. À l’opposé de l’opinion générale, il montre que le sport est le vecteur d’une profonde nocivité. Il indique : « Il est, en outre, le vrai media actuel qui unifie tous les individus de toutes les confessions religieuses de toutes les classes sociales, de toutes les idéologies. En tant que puissance mondiale, le sport est non seulement une force de rassemblement, d’unification, mais, mieux encore, le mode de la mondialisation en cours. » Autrement dit, la diffusion du sport, corrélative à la diffusion des produits de l’industrie moderne, participe pleinement à l’uniformisation du monde qui est le contraire de la véritable unité, et sa caricature (4).

             M. Perelman remarque encore justement : « Il n’est que de constater la puissance irrésistible de la diffusion du sport sous toutes ses formes, directes ou indirectes, et par tous les moyens sur l’ensemble de la planète (projetés sur tous les écrans possibles). On assiste ainsi à une véritable pandémie par l’extension de la sphère d’influence du sport au cœur de l’espace public. Avec la mondialisation des économies étatiques, celle-ci se structure et se déploie par le sport qui en est l’un des vecteurs les plus puissants. Si le football reste le principal agent actuel de sa propagation, on peut cependant remarquer l’existence de sous-vecteurs de contamination économique, politico-idéologique à diffusion peut-être plus lente sinon différente : le rugby, l’athlétisme, le basket, le tennis, le golf, la Formule 1. Certains d’entre eux sont prêts à remplacer le football au cas où ce dernier ne remplirait plus sa tâche de principal diffuseur de l’idéologie sportive mondialisée. »

           Loin d’unifier réellement le monde, cette uniformisation généralisée ne mène en réalité qu’aux antagonismes intrinsèques à tout ce qui tend vers la quantité (5) ; et aussi, l’un alimentant l’autre de façon réciproque, à favoriser les intérêts économiques de ses promoteurs. Ceux également des sportifs professionnels, mais sans pour autant ménager leurs intérêts vitaux. En effet, il est bien connu qu’à un certain niveau des compétitions, tous les joueurs et athlètes, dans tous les sports, sont drogués (le fameux dopage), d’une manière ou d’une autre, légalement ou illégalement, avec des substances destinées à améliorer leur capacités physiques, et que ces drogues ont souvent des effets désastreux, et parfois mortels, sur leur vie. Cette utilisation de drogues n’est pas extérieure au sport, elle est concomitante à son développement en compétition dès la fin du XIXe siècle, ce recours aux drogues le constitue dans sa totalité, et en réalité le fonde. Le sport n’existerait pas sans les drogues. C’est cette illusion lugubre qu’admire en fait, sans vouloir le savoir, les fébriles spectateurs du sport.

           Il va de soi que ce n’est pas l’argent qui corrompt le sport, mais que c’est le sport qui est une industrie pour produire de l’argent. Au regard de cette suprématie actuelle de l’ordre économique dans le monde moderne, et nonobstant un enfermement matérialiste dans le domaine socio-politique, horizon indépassable des intellectuels modernes, une partie des interprétations marxisantes de l’auteur ne sont pas fausses, comme ne pourraient pas manquer de le penser trop rapidement certains. En adéquation avec la société qui l’a fait naître, il est bien naturel que « le sport participe d’une fonction apologétique du mode de production dominant », et qu’il ait pour modèle le taylorisme, avec sa mécanisation des mêmes gestes indéfiniment répétés pour parvenir au meilleur rendement du corps (6).

              Bien entendu, on regrette ici une telle référence à Marx, dont le but était, en définitive, de vouloir appeler au pouvoir les éléments sociaux les plus inférieurs (7), éléments dont on aurait tort de penser qu’ils ont plus de qualités que ceux qu’ils souhaitent supplanter. Le point de vue traditionnel permettrait tout autant, et beaucoup plus en profondeur, de dénoncer ce phénomène, similaires à bien d’autres dans une société dominée par la mentalité des Vaishyas (8), c’est-à-dire par l’ensemble des diverses fonctions économiques au sens le plus étendu de ce mot, comprenant les fonctions agricoles, industrielles, commerciales et financières.

            C’est d’ailleurs la faiblesse de ce livre, où malgré d’excellentes remarques, l’auteur, dans le sillage de l’École de Francfort, s’égare et se perd complètement dans sa critique du sport lorsqu’il fait appel à Freud. On ne peut expliquer une mystification par une autre mystification. Il faut toutefois noter que la critique du sport, jusqu’ici, n’est jamais venue que du côté de la Frankfurter Schule. (9) Ce qui tend sans doute à la marginaliser, voire à la disqualifier, trop facilement, en raison du rôle historique calamiteux et antitraditionnel du marxisme. On ne peut toutefois pas reprocher à MM. Perelman et Brohm de ne pas être logique avec eux-mêmes en attaquant le sport, ni de manquer de franchise et de courage, contrairement à bien d’autres.

             Ceux qui n’apprécient pas le ton véhément de la critique radicale du sport devraient néanmoins prendre conscience que l’hubris, enfant de l’impiété, appartient d’abord au sport lui-même ; et que l’évolution du sport-spectacle à entièrement confirmé les thèses de la théorie critique du sport : dopages, manipulations biologiques, violences, financiarisation généralisée, mobilisation totalitaire des masses, sportivisation réifiante de l’espace public, etc.

 

Le football : une entreprise de crétinisation mondialisée

 

          Il convient évidemment de distinguer le simple exercice physique du sport lui-même, de même, on ne confondra pas un jeu de balle au pied entre amis avec un système de compétition qui n’a pour but que produire de l’argent, et de détourner les masses des réalités, intérieures et extérieures. On aurait pu croire, dans un temps qui paraît déjà révolu au regard de l’envahissement actuel du football dans toutes les classes sociales, qu’il était sans doute une activité appréciée par le peuple, mais son but n’est certainement pas d’apporter quelque chose au peuple. Il s’agit, au contraire, de le dépouiller, et d’abord de sa dignité en l’uniformisant ; ensuite, en l’incitant à s’identifier de manière grotesque à d’insignifiants pantins multimillionnaires (10), notamment par la vente d’objets dérivés issus de la pétrochimie, dont la laideur foncière dit tout du monde infrahumain d’où ils proviennent ; et enfin, en induisant dans ce même peuple une violence et des comportements bestiaux, inhérents au football et non pas exceptionnels comme on voudrait le faire croire, ainsi qu’à un nationalisme aussi faux que pathétique (11) ; violence et nationalisme qui sont les expressions particulières prises dans ce domaine par les antagonismes engendrés inéluctablement par tout processus d’uniformisation.

               À la fin de son livre, « dans l’environnement pestilentiel qui suinte du sport », M. Perelman s’interroge sur l’objectif de la théorie critique face à ce nouveau masque hideux pris par la modernité. Il répond : « une société sans sport ». Le point de vue traditionnel ne peut que partager cette unique réponse.  

   

       

S. I. 

 
 
 

Jeux olympiques à Berlin en 1936

 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

S. I., « Le sport par et pour les porcs ». Compte rendu du livre : Le sport barbare. Critique d'un fléau mondial, Marc Perelman, Cahiers de l’Unité, n° 15, juillet-août-septembre, 2019 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2019  

 

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