RENÉ GUÉNON ET LA MAÇONNERIE OPÉRATIVE

René Guénon et la Maçonnerie opérative

(1re partie)

La Chambre du Milieu

PLAN

 

Présentation

La galénique de M. Roger Dachez

Les comptes rendus du Speculative Mason

 

 

Présentation

 

          En 2007, M. Roger Dachez a publié un article intitulé « René Guénon et les origines de la Franc-Maçonnerie : les limites d’un regard. » Il a été inclus dans un ouvrage collectif, Études d’histoire de l’ésotérisme, offert à Jean-Pierre Laurant pour son soixante-dixième anniversaire. Cet article a été repris en décembre 2013 sur le blog de M. Dachez, Pierres vivantes, sous le même titre, mais débutant par la partie sous-titrée : « “L’erreur opérative” de René Guénon. » C’est ce texte que nous nous proposons de réfuter ici. Il nous donnera l’occasion d’un nouvel examen de la question des divulgations de Clement Stretton au sujet de la Maçonnerie opérative anglaise.

        Le titre provocateur et sans ambiguïté du texte de M. Dachez montre tout de suite que ce n’est pas un texte de recherches historiques, mais un article de polémique anti-traditionnelle. On en comprendra mieux les motivations et la perspective en sachant que cet auteur s’inspire directement de l’historien marxiste et communiste Eric Hobsbawm pour qui la Maçonnerie est « une tradition inventée récente d’une grande force symbolique. » (1) Pour M. Dachez, la Franc-Maçonnerie est ainsi une construction imaginaire qui, explique-t-il très sérieusement, est « un moyen, pour des individus et des groupes, de résister à un sentiment global de déréliction face au temps qui passe. » (2) Contrairement aux apparences, ce n’est pas une plaisanterie. On retiendra qu’il reconnaît que « pour trouver positive cette vision des traditions inventées, encore fallait-il se défaire d’une certaine vision guénonienne. » (3) Reprenant la théorie puérile de M. Eric Ward (4), et comme lui passant sous silence « les faits vérifiables » et les documents contrariant à la fois ses idées préconçues et son imagination, pour M. Dachez non seulement la Maçonnerie actuelle ne détient aucune filiation initiatique, mais elle ne fut même jamais une organisation initiatique. (5) De la sorte, il s’est fait, en France, le « déconstructeur » de l’histoire maçonnique traditionnelle en élaborant, à la suite des Anglais, une théorie à front renversé qui n’est rien d’autre que la négation même de ce qu’est en réalité la Franc-Maçonnerie. (6)

 

La galénique de M. Roger Dachez

 

            M. Dachez le dit ouvertement : pour lui l’œuvre de René Guénon représente une muraille qu’il faut battre en brèche. Pour ce faire, il a eu l’idée assez simple d’essayer de faire croire que les connaissances de Guénon sur la Maçonnerie opérative venaient toutes et uniquement des divulgations de Clement Stretton, divulgations qu’il aurait connues par l’intermédiaire de la revue The Speculative Mason. Selon M. Dachez, Stretton n’étant lui-même qu’un imposteur et ses divulgations sur la Maçonnerie opérative une supercherie, les connaissances de Guénon sur la Maçonnerie opérative sont ainsi sans valeur. (7) Sur cette question, il n’hésite pas à déclarer, sans crainte du ridicule, que « l’esprit critique de Guénon, si souvent en alerte et volontiers si caustique, semble avoir été ici annihilé. »

             Pour soutenir son assaut, il devait d’abord établir que les informations de Guénon sur la Maçonnerie opérative venaient toutes du Speculative Mason : « Toutes les informations dont Guénon fait état sur la survivance et les pratiques des “loges opératives”, se réfèrent en réalité à cette unique source. » Le seul argument qu’il a avancé est le fait que Guénon avait dans sa bibliothèque, selon un inventaire de celle-ci, une collection de cinquante-et-un numéros du Speculative Mason allant de 1932 à 1950. (8) Évidemment, c’est une preuve assez mince. M. Dachez en a sans doute eu conscience et pour la rendre moins fragile, il lui a administré de force une médication fortifiante de sa composition. Il a donc déclaré, en parlant du Speculative Mason, que Guénon « lui accordait une attention extrême et en parlait toujours élogieusement, quoique de façon souvent allusive. » Ici, l’excipient – ce qui est vrai – est le vecteur du principe actif : le faux. En effet, il n’est pas contestable que Guénon a toujours accordé la plus grande attention aux revues ou aux livres dont il rendait compte et qu’il a régulièrement signalé l’intérêt du Speculative Mason, en revanche, et c’est la substance active de la galénique de M. Dachez, il est tout à fait faux de dire qu’il en parlait « toujours élogieusement. » (9) Au contraire de ce qu’il affirme, si Guénon attachait de l’importance aux articles sur la Maçonnerie opérative publiés dans cette revue et relevait naturellement ce qui allait dans un sens traditionnel, il en rendait compte de manière prudente et tout à fait critique. Il n’hésitait pas à en contester certains points et à en rectifier d’autres, comme nous le montrerons un peu plus loin afin de confondre M. Dachez.

         Pour appuyer encore l’idée fausse selon laquelle les connaissances de Guénon sur la Maçonnerie opérative provenaient uniquement du Speculative Mason, M. Dachez ajoute que « dans ces comptes rendus apparaissent tous les thèmes, toutes les affirmations, toutes les légendes, toutes les caractéristiques rituelles du système de Stretton. » De nouveau, c’est inexact, sinon que, rendant compte du Speculative Mason, il est bien normal qu’apparaissent les sujets qui sont l’objet même des comptes rendus. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce n’est donc là qu’une caricature trompeuse comme s’en apercevront tous ceux qui voudront bien les lire intégralement.

            M. Dachez a reconnu lui-même que Guénon ne parlait du Speculative Mason que « de façon souvent allusive », ce qui veut dire en réalité qu’en général ses comptes rendus sont brefs, la plupart excédant rarement une douzaine de lignes. Ce qui tend plutôt à montrer l’inverse de ce qu’il cherche à faire croire. Si certains articles du Speculative Mason étaient apparus à Guénon comme un témoignage parfaitement authentique de la Maçonnerie opérative, on ne voit pas pourquoi il se serait privé de ne pas les mettre plus en valeur alors qu’ils confirmaient la justesse de son point de vue. S’il ne l’a pas fait, en restant toujours prudent et en formulant des critiques, c’est qu’il savait à quoi s’en tenir sur cette affaire et qu’il en connaissait les zones d’ombre. Nous allons maintenant en donner la preuve.

            Là où apparaît de la façon la moins subtile ce qu’il faut sans doute appeler la mystification de M. Dachez, c’est lorsqu’il déclare que Guénon « cite à peine le nom de Stretton. Il ne parle que de la “maçonnerie opérative”» et en tire la conclusion que c’est parce que Guénon « avait purement et simplement admis le récit de Stretton sans l’ombre d’une nuance, comme si la Worshipful Society [des Opératifs] était à ses yeux l’héritière incontestable de la maçonnerie médiévale, comme si ses rituels nous donnaient effectivement un fidèle témoignage de ceux dont faisaient usage, en leur temps, les bâtisseurs de cathédrales ! »

           Guénon ne nomme Stretton qu’une seule fois dans son œuvre publique. M. Dachez n’ignore pas cette mention, on vient de le voir, et il cite même l’article où elle apparaît. Pourtant, cette unique mention de Stretton signifie exactement le contraire de ce que prétend M. Dachez ! C’est sans doute pourquoi il ne reproduit pas ce passage. Dans son article sur « La lettre G et le swastika », publié dans les Études Traditionnelles en juillet-août 1950, Guénon signale en note que Clement Stretton « fut, dit-on, le principal auteur d’une “restauration” des rituels opératifs dans laquelle certains éléments, perdus à la suite de circonstances qui n’ont jamais été complètement éclaircies, auraient été remplacés par des emprunts faits aux rituels spéculatifs et dont rien ne garantit la conformité avec ce qui existait anciennement. » (10) Guénon avait-il « purement et simplement admis le récit de Stretton sans l’ombre d’une nuance », ou M. Dachez n’est-il qu’un falsificateur dans cette affaire ?

       Quelque temps avant la parution de cet article, dans une lettre du 30 septembre 1948, Guénon avait déjà fait part de ses réserves à Denys Roman : « Pour les renseignements sur la Maç∴ opérative contenus dans le “Speculative Mason” et dans son supplément, il s’y trouve sûrement des choses exactes, mais cela ne veut pas dire qu’ils le soient entièrement sur tous les points ; ce qui m’a donné quelques doutes à ce sujet, c’est surtout une allusion au sens des circumambulations qui ne me paraissait pas correcte. »

 

Les comptes rendus du Speculative Mason

 

           Lorsqu’on se trouve confronté à des déclarations qui semblent sujettes à caution, surtout lorsqu’elles sont énoncées de façon péremptoire, il est indispensable de juger soi-même sur pièces. C’est pourquoi nous allons citer maintenant quelques-uns de la trentaine de comptes rendus du Speculative Mason qui ont été publiés par Guénon dans les Études traditionnelles. Afin de dissiper toute équivoque, et même si le procédé est un peu lourd, nous en soulignerons les termes ouvertement critiques. Nous ferons ici parfois un usage quelque peu extensif de la citation, mais, en même temps que la dimension critique de ses comptes rendus, il nous a semblé important de faire apparaître nettement que la connaissance de la Maçonnerie traditionnelle chez Guénon dérivait avant tout de celles des Principes, et ensuite de sources opératives différentes de celles du Speculative Mason.  

          Dans son premier compte rendu du numéro de juillet 1932, il dit que l’article, « sur les changements apportés au rituel par la Maçonnerie moderne, contient, à l’égard de l’ancienne Maçonnerie opérative et de ses rapports avec la Maçonnerie spéculative, des vues dont certaines sont contestables, mais qui peuvent fournir matière à d’utiles réflexions. » Dans le compte rendu du numéro suivant, il note seulement qu’ « il y a du vrai » dans la thèse selon lequel un article « envisage les rapports de la Maçonnerie opérative et de la Maçonnerie spéculative d’une façon en quelque sorte inverse de l’opinion courante : non seulement l’une et l’autre auraient coexisté depuis les temps les plus reculés, mais la Maçonnerie opérative n’aurait été pour ainsi dire qu’une dépendance de la Maçonnerie spéculative. » Il ajoute que les termes en lesquels elle est exprimée ne sont « pas à l’abri de toute objection : si par “spéculative” on entend une Maçonnerie “doctrinale”, dirigeant ou inspirant le travail des artisans, cela s’accorde exactement avec ce que nous avons souvent indiqué nous-même quant à l’origine proprement initiatique des arts et des métiers ; et sans doute est-ce là au fond ce qu’a voulu dire l’auteur, qui reconnaît d’ailleurs que cette Maçonnerie soi-disant “spéculative” était en réalité “opérative en un sens supérieur”. Seulement, pour cette raison précisément, il est impropre d’employer le mot “spéculative”, que nous ne croyons pas avoir été anciennement en usage, ce qui indique plutôt une sorte de dégénérescence : une Maçonnerie devenue uniquement “théorique”, donc ne travaillant plus effectivement à aucune “réalisation”, pas plus spirituelle que matérielle. Certaines des affirmations contenues dans l’article en question sont d’ailleurs contestables ; pourquoi, notamment, prendre au sérieux les fantaisies “égyptologiques” du Dr Churchward ? En tout cas, il y a là bien des points qui mériteraient d’être examinés de plus près, comme l’orientation des Loges et la place des officiers, l’emploi du nom d’El Shaddaï dans la Maçonnerie opérative, et aussi le rôle qu’y joue le symbolisme “polaire”, qui est en réalité d’un ordre plus élevé que le symbolisme “solaire”, en même temps que plus proche des origines, comme le comprendront sans peine tous ceux qui ont quelque notion vraie du “Centre du Monde”. »

            M. Dachez relève dans son article cette remarque contre « les fantaisies égyptologiques », mais la réduit au rang d’« intuition fugitive » en considérant ni plus ni moins que « l’esprit critique de Guénon, si souvent en alerte et volontiers si caustique [ ?], semble avoir été ici annihilé. Seul un scrupule semble l’effleurer dans l’un de ses premiers comptes rendus relatifs à la revue de Miss Bothwell-Gosse, qu’il semble alors découvrir, en décembre 1932 : “Pourquoi, notamment, s’inquiète-t-il, prendre au sérieux les fantaisies “égyptologiques” du Dr Churchward ?” Hélas, cette intuition fugitive était la bonne, et le patronage jadis accordé au système de Stretton par le très pittoresque John Yarker – en fait le véritable auteur des rituels “opératifs” – ne valait guère mieux que celui de Churchward et aurait dû renforcer sa suspicion. Il n’en fut rien, sans doute parce que Guénon avait découvert dans cette incroyable affaire une vérité qui s’accordait trop bien à ses propres conceptions. » Ce qui paraît surtout avoir été annihilé, ce sont les lunettes de lecture de M. Dachez. C’est seulement lui-même qui n’a voulu voir dans les comptes rendus de R. Guénon que ce « qui s’accordait trop bien à ses propres conceptions. »

             En effet, voici la critique que l’on peut lire dans le compte rendu paru en avril 1934 : « Signalons aussi un article sur le T∴ B∴ (tracing board ou tableau de la Loge) du troisième degré, où nous regrettons seulement de trouver un rapprochement fantaisiste entre acacia et âkâsha. » En mars 1934, il indique qu’« il y a dans cet article l’indication de rapprochements numériques qui demanderaient à être examinés de près; certains sont assez remarquables, d’autres sont plus contestables. » En novembre 1935 : « Dans le Speculative Mason (numéro de juillet), un article intitulé Étrangers et Pèlerins contient des vues assez intéressantes ; mais la distinction qui est faite entre ces deux termes, comme s’ils se rapportaient en quelque sorte à deux degrés différents et successifs, ne nous paraît pas très fondée : le mot latin peregrinus a également les deux sens ; dans le Compagnonnage, il y a des « étrangers » et des « passants » (voyageurs ou pèlerins), mais ces dénominations correspondent à une différence de rite et non pas de degré ; et, dans la Maçonnerie elle-même, l’expression rituélique “voyager en pays étranger” (To travel in foreign countries) n’associe-t-elle pas étroitement les deux significations ? – Un autre article expose quelques considérations sur le Point dans le cercle ; mais comment peut-on traiter ce sujet sans faire même allusion au symbolisme du centre, qui est ici tout l’essentiel, et qui a une place si importante dans toutes les traditions ? » En décembre de la même année, il mentionne dubitativement un article qui « reproduit, avec quelques commentaires, un document maçonnique publié en 1730, et qui paraît se rapporter à la Maçonnerie opérative telle qu’elle était pratiquée vers le début du XVIIIe siècle. » De même, en mars 1936, après avoir relevé que « les rapprochements linguistiques de l’auteur appellent parfois des réserves », il se contente de signaler sans commentaire « la reproduction d’un curieux manuscrit maçonnique portant la date de 1696. »

          En octobre 1936, il déplore une « première partie de “réflexions sur les Landmarks”, qui, malheureusement, sont d’un caractère plutôt “mêlé”, s’inspirant des conceptions de l’occultisme combinées avec celles de la science moderne beaucoup plus que de celles de la Maçonnerie traditionnelle. » En avril 1937, « un article est consacré à la signification de la fonction du 2e Surveillant, mais s’en tient malheureusement à des considérations surtout esthétiques et morales, d’un caractère assez superficiel. » Il ajoute que dans un autre article se trouve « un bon exemple de la confusion que nous signalions dernièrement entre les rites et les cérémonies. » En septembre, il regrette qu’un article sur l’origine antique des outils des constructeurs « est malheureusement quelque peu affecté du préjugé “progressiste” habituel à nos contemporains. » En octobre 1938, à propos de l’interprétation qui est donnée de la « Géométrie » comme spécialement associée au grade de Compagnon, il dit qu’elle « appellerait quelques réserves et surtout beaucoup de compléments. » En décembre de la même année, il note « une erreur linguistique : iakin est un seul mot, une forme verbale signifiant “il établira”, et sa première syllabe n’a rien à voir avec le nom divin Iah. » À propos d’un autre article, il relève « une influence assez marquée des conceptions théosophistes. »

           En mars 1948, il mentionne « une inexactitude dans le rapprochement qui est fait avec le “troisième œil”, car, en réalité, celui-ci ne se situe point à la couronne de la tête et est tout à fait distinct du Brahma-randhra » et il précise « que c’est d’ailleurs seulement au grade de Royal Arch que le véritable rapport entre ces deux “centres” différents devrait pouvoir être compris effectivement. » En janvier 1950, il indique qu’un article sur les « dimensions du Temple » contient « des considérations assez curieuses, mais peut-être un peu trop influencées par certaines conceptions “néo-spiritualistes”. » Dans son dernier compte rendu, en juillet-août 1950, au sujet des « régents » des quatre points cardinaux, il relève « qu’il aurait été bien facile de trouver à citer de meilleures autorités que Mme Blavatsky. »

          On le voit, si toutes les connaissances de Guénon sur la Maçonnerie opérative provenaient du Speculative Mason, jamais il n’aurait pu se permettre de le critiquer de la sorte. En outre, il a publiquement déclaré que rien ne garantissait la conformité des rituels opératifs « restaurés » par Stretton avec ce qui existait auparavant. On constate ainsi que le ton volontiers péremptoire dont use et abuse M. Dachez le conduit souvent à porter des jugements téméraires dans des domaines où la vérification des données amène toujours à contredire ses thèses de façon décisive. Les données en question, claires et facilement accessibles, sont tellement malmenées ou ignorées qu’il est malheureusement difficile de ne pas écarter le soupçon d’une mystification de sa part. Faut-il penser que « se défaire d’une certaine vision guénonienne » est si difficile qu’on ne peut l’accomplir que de cette manière ?

 

 

Laurent Guyot

(À suivre)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Tableau de Loge (tracing board)

du Troisième degré.

Gravure par F. Curtis (1801)

Pour citer cet article :

Laurent Guyot, « René Guénon et la Maçonnerie opérative » (1re partie), Cahiers de l’Unité, n° 2, avril-mai-juin, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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