Tilopa Hutukhtu
 

NOTES

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Frithjof Schuon

Marco Pallis

Tilopa Hutukhtu en Mongolie

Owen Lattimore en Chine

Owen Lattimore

Lattimore et Chiang Kai-Shek

Claire Lee Chennault (1893-1958), responsable de l’aviation américaine en Chine pendant

la Seconde Guerre mondiale ; Owen Lattimore ;
Chiang Kai-Shek (1887-1975)

  Owen Lattimore et Henry Wallace, vice-président des États-Unis

Owen Lattimore et le général Ping Hung Whang

Yumjâgîn Tsedenbal, président de Mongolie de 1940 à 1984, et Owen Lattimore en 1981

Kim Philby

(1912-1988)

St John Philby

(1885-1960) 

Hussayn Ibn ‘Alî, Sharîf de La Mekke

et roi du Hedjaz

(1853-1931)

Ibn Séoud

(1880-1953)

Nehru, Indira Gandhi, Nicholas Rœrich

1. Dans une lettre du 24 septembre 1950, du vivant de R. Guénon donc, Schuon écrivait : « Le guénonisme (sic !) comporte des opinions impliquant qu’un jour il commette nécessairement une grave erreur ; ses partisans ne peuvent toutefois pas s’en rendre compte en raison du dogme de l’“autorité”. En réalité, l’homme sans Dieu ne peut rien, même s’il est une “autorité”. » On admettra que tout cela n’a guère de sens. Le 7 octobre 1954, à propos de l’admission d’étrangers dans les castes hindoues, il trouva utile de préciser : « Ici aussi, Guénon semble avoir été trop exclusif. » En réalité, R. Guénon n’ignorait pas cette possibilité, mais il savait qu’elle a le caractère d’une exception, ce qui est le cas. Il l’avait même indiqué à Schuon par lettre le 15 juillet 1947 ! Dès 1929, il avait d’ailleurs déjà précisé que « la caste n’est pas strictement héréditaire en principe, quoiqu’elle ait pu le devenir le plus souvent en fait et dans l’application. » (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. I) Schuon n’a jamais eu une idée claire sur cette question puisque vingt ans plus tard, en février 1970, il écrivait : « Il est impossible de se rattacher à l’Hindouisme ; il faut y être né. » Ce qui est faux puisque la question de la naissance n’intervient pas dans les initiations au Tantrisme. R. Guénon n’avait certes pas tort quand il disait le 18 septembre 1950 que l’ignorance de Frithjof Schuon « au point de vue technique [...] est véritablement effrayante ». Le 5 juillet 1977, Schuon déclarait que ce que dit Guénon sur la chimie « est une absurdité », qu’« absurdes également sont ses objections contre les mathématiques dans le “Calcul infinitésimal” ; et sa critique de la psychanalyse est beaucoup trop absolue [...] » F. Schuon ne savait manifestement pas ce que sont les sciences traditionnelles ni ce qu’est la psychanalyse. On le voit, et sans pouvoir citer ici les trop nombreuses remarques similaires de sa part, il manquait rarement une occasion, en privé, pour tenter de saper l’autorité de R. Guénon auprès de ses interlocuteurs. Sous l’influence de Schuon, et avec autant d’ingratitude, Pallis reprenant une autre de ses critiques déclarait le 23 décembre 1966 : « Il est naturellement à regretter que les restrictions de Guénon prirent bientôt la forme de clichés récurrents se prêtant à une parodie facile – pénalité d’un manque du sens de la beauté qui marquait chez Guénon son côté le plus faible. » (It is of course matter for regret that Guénon’s strictures soon took on the form of recurrent clichés lending themselves to easy parody – the penalty of a lack of sense of beauty, which in Guénon marked his weakest side.) Nous ne savons pas si R. Guénon manquait du « sens de la beauté », et nous ne voyons pas ce qui permet de le penser, mais nous sommes certain que F. Schuon et M. Pallis manquaient, eux, du sens de la vérité. 

 

2. The Diluv Khutagt, Memoirs and Autobiography of a Mongol Buddhist. Reincarnation in Religion and Revolution par O. Lattimore et Fujiko Isono, p. 15, Wiesbaden, 1982.

 

3. Un saint qui déclare, aussi aimablement soit-il, de quelqu’un qu’il n’a aucune vocation pour la religion, revient sans doute à l’assimiler à un être qui serait inférieur à un animal. Ce qui ne veut pas dire que le Tilopa n’accordât pas à Lattimore toute sa compassion, d’autant que la disqualification spirituelle de ce dernier ne voulait pas dire qu’il n’eût pas eu au moins quelques nobles sentiments à l’égard des questions sociales, ou d’autres, même si ce fut d’une façon dévoyée, et sans comprendre que certains moyens subvertissent la fin.

 

4. Wesley E. Needham, « Dilowa Hutukhtu (1883-1965). Eighteenth incarnation of Telopa, Indian buddhist saint (988-1069) », Studies in Comparative Religion, vol. 2, n° 2, 1968. W. E. Needham précise que « Le titre de Hutukhtu, qui signifie “Saint incarné du premier rang”, a été confirmé par la Cour impériale mandchoue lors de ses incarnations successives à partir de la période K’ang Hsi (1662-1722). Sa dernière incarnation fut la cinquième à apparaître en Mongolie. Son autre titre mongol, Gegen, signifie “illuminé, saint”. [...] Le Dilowa Hutukhtu a été reconnu et vénéré de son vivant comme la dix-huitième incarnation de Telopa par les bouddhistes de Mongolie, du Tibet, du Népal, du Sikkim, du Bhoutan et du nord de l’Inde. »

 

5. « Inner Asian Frontiers of China », p. 94, American Geographic Society Research Series, n° 21, New York, 1951. La vie contemplative que certains taxent d’« inutilité » et d’« oisiveté » est au contraire une forme supérieure d’activité. Il n’est pas besoin de préciser qu’une lecture strictement économique, qu’elle soit marxiste ou non, du régime des échanges dans les civilisations traditionnelles sera toujours erronée. 

6. Ibid., p. 94.   

7. Cf. Shagdariin Sandag et Harry Kendall, Poisoned Arrows : The Stalin-Choibalsan Mongolian Massacres, 1921-1941, Boulder, 2000 ; Michael K. Jerryson, Mongolian Buddhism : the rise and fall of the Sangha, Chiang Mai, 2007. 

8. Dans son ouvrage Nationalism and Revolution in Mongolia (Stanford, 1955), Lattimore a complaisamment donné une traduction de la « biographie légendaire soviétique » de Sukebator. Dans un de ses ordres, le Bogdo Khan demandait sa soumission ou son exécution en cas de refus ; il disait que le parti rouge de Sukebator serait un poison destructeur pour la tradition et l’état mongol, qu’il était « opposé à Dieu, aux princes, à la vraie vertu et à la création d’un état mongol. » (pp. 155-156) On ne pouvait être plus lucide…

9. Cf. L’Homme, t. 6, n°4, pp. 113-114, 1966.

10. « Monasteries and Temples of Bogdiin Khьree, Ikh Khьree or Urga, the Old Capital City of Mongoliain in the First Part of the Twentieth Century », Survey conducted by Zsuzsa Majer et Krisztina Teleki, Ulaanbaatar, 2006, en ligne. (Nous avons légèrement adapté le texte dans notre traduction ; voir aussi, Xiaoyuan Liu, Reins of liberation : an entangled history of Mongolian independence, Chinese territoriality, and great power hegemony, 1911-1950, Stanford, 2006 ; Marie-Dominique Even, « Ritual Efficacy or Spiritual Quest? Buddhism and Modernity in Post-Communist Mongolia », in Katia Buffetrille, Revisiting Rituals in Changing Tibetan World, Leyde-Boston, 2012)

11. Une partie du dossier original du FBI sur Lattimore est disponible en ligne. Le général Alexandre Barmine, ancien officier de l’armée soviétique, avait témoigné que lorsqu’il était membre des Services du renseignement militaire en Chine en 1933, Owen Lattimore lui avait été désigné par son supérieur, le général Berzin, comme un de leurs agents (cf. John T. Flynn, The Lattimore Story, ch. 16, New York, 1953). Selon son dossier au FBI, Lattimore était soupçonné de s’être livré à l’espionnage pour une puissance étrangère dès 1927, alors qu’il était à Shanghaï (cf. FBI Report, « Owen Lattimore, Internal Security – R, Espionage – R », Section 1A, pp. 1-2, 8 septembre 1949). Selon Louis Budenz, ancien membre du Politburo du Parti communiste américain, Lattimore avait été choisi par le Komintern pour « modifier la façon de penser ici à Washington et en Amérique à propos des activités communistes en Chine, et des relations avec l’Union soviétique. » Lattimore était considéré comme un homme « capable de faire de la propagande et de dissimuler les activités des communistes, tout en continuant à mener à bien leur politique », avait-il déclaré.

 

12. Cf. Études chinoises, vol. XIV, n° 1, 1995.  

 

13. L’histoire officielle du projet « Venona » est en ligne sur le site de la National Security Agency. Voir aussi, Robert L. Benson et Michael Warner (sous la dir.), Venona : Soviet Espionage and the American Response, 1939-1957, NSA, CIA ; Stephen Budiansky, Battle of Wits: The Complete Story of Codebreaking in World War II, Free Press, 2002. Florian Aftalion a fait remarquer que si de nombreux historiens américains ont utilisé les matériaux de « Venona » pour approfondir la connaissance de la guerre froide, en revanche, « il est étonnant que l’existence même du projet Venona soit restée si longtemps masquée au public français, très peu d’historiens et de journalistes l’ayant évoqué. » (« La guerre froide revisitée », Communisme, n° 80/41/82, p. 269, 2004/2005) C’est si vrai qu’il n’existe encore aujourd’hui aucune traduction française d’ouvrages d’historiens américains sur cette affaire. Au passage, on peut se demander ce que pensent de « Venona » les « anti-conspirationnistes » absolus si bruyants aujourd’hui. Penseraient-ils qu’il ne s’agissait pas là d’un « complot » ? En réalité, la théorie de la « théorie du complot » relève de la propagande, comme tant de choses dans le monde moderne, et a été lancée à destination du grand public pour faire penser qu’il n’y a jamais de complot, jamais d’activité secrète, jamais d’intention cachée, et jamais de plan caché visant un but. Plus qu’un déni, c’est un négationnisme. Il ne s’agit pas d’écarter une réalité gênante, mais d’affirmer que celle-ci n’a jamais existé. Ce négationnisme relève d’une volonté de préserver une représentation idéologique de l’histoire dont la fausseté est de plus en plus apparente. Le meilleur moyen pour écarter les investigations et discréditer les chercheurs sur les causes véritables à l’origine éventuelle de certains évènements est la caricature. Il suffit de ridiculiser cette possibilité en l’« absolutisant », et en citant les explications évidemment fausses ou grotesques émanant généralement de la sous-culture populaire, voire en les fabriquant de toutes pièces. C’est ce qu’a fait M. Pierre-André Taguieff dans La foire aux illuminés : ésotérisme, théorie du complot, extrémisme (Paris, 2005), sans ne jamais mentionner, ne serait-ce qu’en passant, la réalité des nombreux complots historiquement avérés.

 

14. Cf. M. Stanton Evans, Blacklisted by History, ch. 29, New York, 2007. Sans doute  pour ne pas embrouiller l’esprit du public et pour frapper les imaginations, l’erreur de McCarthy, qui ne pouvait dévoiler ses véritables sources, à savoir le décodage des messages secrets soviétiques par le gouvernement américain, fut de ne pas distinguer publiquement entre espion, agent d’influence, communiste, « compagnon de route », sympathisant ou dupe. Ce qui permit de caricaturer ses accusations dans la campagne de riposte contre lui, campagne qui a prospéré pendant une cinquantaine d’années et qui permit un retournement quasi complet des accusations selon une technique éprouvée des Soviétiques qui la mirent en place. En France, aujourd’hui encore, contrairement à la vérité historique, on continue de suivre la contre-propagande soviétique des années 1950 en prétendant que l’action de McCarthy fut « motivée par une obsession paranoïaque du complot communiste » (cf. Philippe Huneman, « Illuminati, un complot mondial à l’état pur », Philosophie Magazine, n° 96, p. 32, février 2016). Ce qui donne la mesure du discernement et des connaissances des philosophes, des historiens et des journalistes français.     

 

15. Le 17 juin 1953, le Parti communiste français organisa à Paris une grande manifestation pour tenter de les sauver de la chaise électrique. Gallimard publia la correspondance entre Julius et Ethel Rosenberg sous le titre Lettres de la Maison de la mort (1953). L’historien catholique Jacques Madaule parla d’une « affaire Dreyfus pire que la première », Jean-Paul Sartre déclara qu’il s’agissait d’un « lynchage légal », d’un « meurtre rituel ». Depuis l’ouverture des archives américaines (opération Venona) et soviétiques en 1995, la culpabilité des époux Rosenberg ne fait plus aucun doute. La documentation américaine est accessible sur le site de la NSA (cf. Florin Aftalion, La Trahison des Rosenberg, Paris, 2003).

16. V. Boukovsky, Jugement à Moscou, pp. 337-338, Paris, 1995. Si elle fut une « chasse aux sorcières », c’est qu’il y avait réellement des « sorcières ».

17. L’opération Venona a révélé la présence d’au moins 349 espions soviétiques aux États-Unis. Les deux cents qui restent non-identifiés à ce jour sont connus seulement sous leur nom de code soviétique. Cf. Allen Weinstein et Alexander Vassiliev, The Haunted Wood : Soviet  Espionage in America - The Stalin Era, New York, 2000 ; John Earl Haynes et Harvey Klehr, Venona: Decoding Soviet Espionage in America, Yale, 1999 ; Spies: The Rise and Fall of the KGB in America, Yale, 2009.

18. Le mensonge par omission est le plus répandu parce que le plus trompeur. Le rôle d’agent soviétique de Lauchlin Currie (1905-1993) avait été révélé par Whittaker Chambers en 1939, et confirmé en 1945 par Elizabeth Bentley. Ceux-ci, qui en témoignèrent en 1948 devant le Congrès, étaient des citoyens américains qui firent défection après avoir longuement collaboré avec les services de renseignements soviétiques (cf. W. Chambers, Witness, New York, 1952 ; E. Bentley, Out of Bondage, New York, 1951 ; Richard C. S. Trahair, Robert L. Miller, The Encyclopedia of Cold War Espionage, Spies, and Secret Operations, New York, 2012). La crise économique des années 1930 (la Grande Dépression), qui engendra dans tous les États-Unis un nombre considérable de drames humains sur une longue période, ainsi que la doctrine économique erronée du président Herbert Hoover à la même époque, expliquent sans doute pourquoi – au-delà de l’appât du gain – des citoyens américains furent séduits par le communisme et se mirent au service des Soviétiques.

 

19. Dans son autobiographie, Chen Hansheng (1897-2004), sociologue chinois, diplômé de plusieurs universités américaines, agent du Komintern,  espion, théoricien maoïste, recommandé à Owen Lattimore comme co-directeur de la revue Pacific Affairs, disait de lui qu’il n’était pas un espion communiste comme lui-même, mais un sympathisant actif (cf. Chen Hansheng, Si Ge Shi Dai di Wo [My Life During Four Ages], assisted by Xuefang Ren, Beijing, 1988). De son côté, Louis Gibarti – Ladislas Dobos de son vrai nom –, agent du Komintern et du NKVD, c’est-à-dire de l’Internationale communiste et de l’ancien KGB, au cours d’une mission secrète qu’il avait accomplie en Amérique dans les années Trente, commença par contacter « Owen Lattimore, le célèbre spécialiste américain des affaires chinoises, qui, d’après lui, lui aurait été présenté comme un “compagnon de route” désireux d’aider à satisfaire les besoins des communistes. » (Déposition faite par Louis Gibarti devant le Conseiller spécial du Sénat des Etats-Unis le 28 août 1951 ; cité par Stephen Koch, La Fin de l’innocence – Les Intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne – Trente ans de guerre secrète,  p. 85, Paris, 1995)

20. Art. cit., 1995. Owen Lattimore, missionné par Roosevelt, fut le conseiller politique américain de Chiang Kai-Shek en 1941. Après Pearl Harbor, il devint directeur-adjoint du United States Office of War Information for Pacific Operations. Jusqu’en 1942, en accord avec la ligne du parti communiste soviétique qui soutenait Chiang Kai-Shek et le Kuomintang pour empêcher le Japon qui avait envahi la Chine d’attaquer l’URSS, il déclara que la Chine nationaliste était « démocratique » et que Chiang Kai-Shek était « un génie ». En 1943, quand il fut évident que le Japon perdait pied en Chine, il qualifia le Kuomintang de « fasciste » et les rebelles communistes de « démocratiques ». La Chine nationaliste devenait la Chine féodale, et la Chine communiste, démocratique (Owen and Eleanor Lattimore, Our Chinese Ally, United States Armed Forces Institute, p. 55, August 1944). Lattimore fut également directeur de recherche pour l’American Council of the Institute of  Pacific Relations (IPR), identifié par le Senate Internal Security Subcommitte (SIIS) comme « un véhicule utilisé par les communistes pour orienter la politique américaine d’Extrême-Orient vers les objectifs communistes. » Entre 1928 et 1945, Owen Lattimore publia huit livres sur l’Asie et la Chine. Dans le premier, Desert Road to Turkestan (1928), il écrit : « Je serais enclin à dire qu’on peut faire valoir un argument très fort en faveur de la position soviétique. » (p. 247) Dans un livre ultérieur, Manchuria, Cradle of Conflict  (1935), il déclare : « La Russie apparaît comme la seule nation du monde moderne qui soit assez “jeune” pour avoir des “hommes de destin”. Elle a créé son Lénine et son Staline [...] La Russie, plus que la Chine et plus que toute autre nation occidentale, est lancée dans une carrière de croissance. » (p. 293) Avant que la Chine devienne communiste, il la qualifia d’agressive et d’expansionniste ; il la caractérisa comme agresseur en Mandchourie, écrivant que l’Union soviétique, la Chine et le Japon avaient tous des visées sur la Mandchourie, mais que l’Union soviétique avait plus de droits que la Chine ou le Japon. En 1934, dans The Mongols of Mandchuria, il prétendit que le peuple de Mandchourie n’était pas du tout chinois, mais mongol, et suggérait que le Sinkiang, la Mongolie et la Mandchourie fussent transformés en un empire séparé sous influence soviétique. En 1942, il déclara le contraire en affirmant que la Mandchourie était « chinoise à 95% ». En 1940, il a qualifié la politique soviétique en Mongolie comme étant « dans l’intérêt du peuple mongol dans son ensemble ». Dans Solution in Asia (1945), Lattimore écrivait que le Parti communiste avait adopté « la mesure la plus positive jamais prise en Chine par un parti qui s’éloignait de la dictature et visait la démocratie». Dans The Situation in Asia (1949), il dénonça le Kuomintang comme un « parti qui ne doit rien aux élections ou aux formes représentatives de gouvernement », écrivant que Chiang Kai-Shek est influencé par les théories « fascistes ». Il poursuivait en opposant « la tendance à l’augmentation de la liberté personnelle et de la prospérité économique » sous Staline au « retard » de l’Occident dans « l’évolution des processus démocratiques. » À la fin des années 1960, Lattimore affirmait ouvertement que les États-Unis poursuivaient une stratégie impérialiste contre la position progressiste de l’Union soviétique (cf. James Cotton, Asian Frontier Nationalism: Owen Lattimore and the American Policy Debate, pp. 159-160, Manchester, 1989). Ce ne sont ici que quelques-unes des affirmations de l’homme pour lequel les spécialistes françaises de la Mongolie et de l’Extrême-Orient – Françoise Aubin et Mme Roberte Hamayon notamment – étaient transies d’admiration, et dont elles relayaient la propagande en France.

 

21. Cf. John T. Flynn, The Lattimore Story, New York, 1953.  

22. Archives des sciences sociales des religions, Vol. 57, N° 2, p. 247-248, 1984. On ne sait pas trop à quel titre elle émettait ce jugement. Le sien étant loin d’être sans défaillance si l’on en croit notamment sa lamentable étude dépourvue de véritable esprit critique, sinon de sens commun, sur « Une expérience de collectivisation en économie nomade. La coopérative de production rurale en République Populaire de Mongolie » (L’Homme et la Société, n° 5 1, 1967) ou celle sur les « Fêtes et commémorations en république populaire de Mongolie » (Revue française de science politique, n° 1, pp. 33-58, 1973). La nature totalement artificielle et quasi cauchemardesque de ce qu’elle décrivait ne semble l’avoir jamais effleurée. Pensait-elle également que les « procès de Moscou » de 1936 étaient « un triomphe pour la démocratie » comme l’écrivait Lattimore en septembre 1938 dans Pacific Affairs ? Il ajoutait qu’on pouvait se demander pourquoi les Américains avaient du mal à l’admettre alors que « les procédures démocratiques sont si clairement énoncées dans la Constitution de Staline. » Pour quelles raisons F. Aubin, si prolixe en comptes rendus, n’a-t-elle jamais parlé de livres qui touchent à son domaine d’études comme Poisoned Arrows: The Stalin-Choibalsan Mongolian Massacres, 1921-1941 ou Mongolian Buddhism : the rise and fall of the Sangha ? Ou ceux en mongol de M. Rinchin (2000) ou de D. Olzibaatar (2004) ? Craignait-elle de reconnaître qu’elle s’était trompée toute sa vie en apportant sa caution à la domination soviétique en Mongolie ?

23. Cf. Pierre Rigoulot et Ilios Yannakakis, Un pavé dans l’histoire, Paris, 1998 ; John Earl Haynes et Harvey Klehr, In Denial: Historians, Communism, and Espionage, San Francisco, 2003.

24. Op. cit.

25. Cf. Alexis Martin, Technique de la guerre occulte, Paris, 1963.  

 

26. Dans une lettre du 10 juillet 1938 (saisie illégalement par les agents du Sous-Comité pour la Sécurité intérieure, et donc ne pouvant être utilisée judiciairement), Lattimore écrivait à propos d’un Institut d’études asiatiques : « Mon intuition est qu’il sera gratifiant de rester derrière la position officielle des communistes chinois » (alors alliés à l’Union soviétique) et « comme pour l’URSS, derrière leur politique internationale en général, mais sans employer leurs slogans et, par-dessus tout, sans leur donner à eux ou à quiconque une impression de servilité. » (United States Senate Subcommittee on Internal Security Hearings, July 26, 1951 ; David Caute, The Fellow Travelers : Intellectual Friends of Communism, ch. 10, Yale, 1988)

27. Cf. Elza-Bair Guchinova, Deportation of the Kalmyks (1943-1956) : Stigmatized Ethnicity, en ligne ; Dorzha Arbakov, « Complete Destruction of National Groups as Groups, The Kalmyks », Genocide in the USSR, Munich, 1958 ; N. F. Bugai, Operatsiia Ulusy [Opération Ulusy], Elista, 1991 ; El’za Bakaeva, « Le Bouddhisme en Kalmoukie », Slavica Occitania, n° 21, Toulouse, 2005.  

28. En 1951, le frère aîné du Dalaï-Lama était venu aux États-Unis pour notamment consulter le Tilopa sur la question de savoir si le Dalaï-Lama devait rester au Tibet ou se réfugier en Inde (cf. Thubten Norbu, Tibet is my country, New York, 1961). Dans son livre sur Lattimore, R. P. Newman indique que le Major Robert B. Ekvall qui était l’interlocuteur du frère du Dalaï-Lama aux États-Unis lui déconseilla de parler au Tilopa et à Lattimore. Le 23 juillet 1951, Lattimore écrivit une longue lettre au Major pour protester contre cet avis en disant que les accusations dont il était l’objet ne devaient pas rejaillir sur le Tilopa et l’entraver dans son rôle en faveur des Tibétains (Owen Lattimore and the Loss of China, p. 353, Berkeley, 1992). On ne peut que douter de la sincérité de Lattimore puisque la même année il publiait un article où il qualifiait les « Bouddhas vivants » d’active parasites, et qu’en 1962, il prétendait que des Lamas fracassaient la tête des enfants contre les murs. M. Newman précise que le Major avait une autre version de l’affaire, mais il ne la donne pas… Quoi qu’il en soit, il était impossible pour le Major de prendre le risque de laisser Lattimore obtenir des informations afin qu’il renseigne les Soviétiques (et leurs alliés Chinois à cette époque) avant que soit réalisée la décision prise par le Dalaï-Lama. Il est facile de comprendre aujourd’hui l’importance de cette question, et la nécessité qu’il y avait de la tenir secrète.

29. Cf. Bruce Page, Phillip Knightley, David Leitch, Philby, l’Intelligence Service aux mains d’un agent soviétique, Paris, 1968 ; Peter Wright, Spycatcher, Paris, 1987 ; Miranda Carter, Gentleman espion. Les doubles vies d’Anthony Blunt, Paris, 2001 ; Ben Macintyre, Kim Philby, l’espion qui trahissait ses amis, Paris, 2014. Kim Philby fut le chef du contre-espionnage de l’Intelligence Service contre les Soviétiques, alors qu’il travaillait pour ses derniers... Rappelons à cette occasion que le père de Kim Philby, St John Philby (1885-1960), fut nommé responsable des Services secrets britanniques en 1921 pour la Palestine sous mandat britannique. Il fut également le conseiller politique d’Ibn Séoud (1880-1953), sultan du Najd et chef des Wahhabites (cf. Anthony Cave Brown, Philby père et fils - La trahison dans le sang, Paris, 1997). Par l’intermédiaire notamment d’al-Afghânî (1838-1897), Muhammad ‘Abduh (1849-1905), Rashîd Ridâ (1865-1935), Muhammad Iqbâl (1877-1938), Ben Bâdîs (1889-1940), Hassan al-Bannâ (1906-1949), Sa‘îd an-Nursî (1877-1960), Sayyid Qûtb (1906-1966) ou Abû-l-‘Alâ Maududi (1903-1979), l’hérésie salafiste contemporaine se rattache directement à Ibn Taymiyya (1263-1328) et à l’hérésie wahhabite. Le Wahhabisme, prêché au XVIIIe siècle par Muhammad Ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), s’est implanté en Arabie grâce à l’appui de l’émir du Najd, Muhammad Ibn Sa‘ud (1735-1765), ancêtre de la dynastie des actuels dirigeants de l’Arabie Saoudite.

                  C’est en grande partie grâce à St John Philby, qui devint lui-même wahhabite, que l’on doit la création de l’Arabie Séoudite. Avec le soutien des Britanniques, Ibn Séoud s’empara de La Mekke en 1924 et en chassa les descendants du Prophète (shurafâ’) qui étaient les gardiens légitimes des lieux saints de l’Islam. C’est à partir de cette date que l’hérésie pseudo-islamique constituée par le Wahhabisme commença à corrompre l’ensemble du monde islamique. Ainsi fut attestée la parole prophétique selon laquelle : « La corne du diable apparaîtra dans le Najd. » On sait que le symbolisme des cornes se rapporte à la puissance et que le Najd est une région de la péninsule arabique dont Riyad est la capitale. Ibn Séoud, et les Wahhabites, participèrent d’ailleurs directement au développement du monde moderne, car sans le pétrole, l’aqua infernalis du moyen âge, celui-ci n’existerait pas. Selon les récits traditionnels, il est relaté que lors de la reconstruction de la Kaaba, les Quraychites en furent empêchés par « un serpent qui séjournait dans les profondeurs de la Kaaba et qui la gardait. » C’est finalement un oiseau « semblable à un aigle » qui s’empara du serpent et l’emmena au loin. L’opposition symbolique de l’oiseau et du serpent se rapporte à celui des influences spirituelles et des influences psychiques. On pourrait dire que la prise de La Mekke par Ibn Séoud et l’exploitation du pétrole sous son égide indiquent le retour du serpent à La Mekke, c’est-à-dire la domination des influences subtiles inférieures. Précisons cependant que cette funeste situation n’empêche pas la Kaaba de remplir son rôle spirituel pour ceux qui accomplissent le pèlerinage. Signalons encore que cette prise de La Mekke en 1924 répond à l’abolition par Attatürk, en mars de la même année, du Khalifa ottoman qui était l’héritier oriental et le continuateur de la fonction impériale romaine depuis 1453 (cf. « De quelques erreurs relatives à la doctrine de l’Empire », La Règle d’Abraham, n° 11, 2001). La diffusion par les Ottomans de l’enseignement du Cheikh al-Akbar Ibn ‘Arabî, le Sceau de la Sainteté muhammadienne, dans tout l’Empire fut remplacée par celle de l’œuvre de son plus notable ennemi : Ibn Taymiyya, dont les écrits sont la source du Wahhabisme. Selon Mme Claude Addas, Ibn Taymiyya rédigea d’innombrables responsa (fatwâ-s), dont l’édition publiée en Arabie Saoudite comporte trente-sept volumes, où il dénonce à coup de citations scripturaires les thèses qu’il extrait de l’œuvre d’Ibn Arabî  (cf. Ibn Arabî et le voyage sans retour, Paris, 1996 ; Cyrille Chodkiewicz, Les premières polémiques autour d’Ibn ‘Arabî : Ibn Taymiyya (661-728/1263-1328), Paris, 1985).

30. Op. cit, 1982. Dans ses mémoires, l’espion japonais Hisao Kimura mentionne sa rencontre avec le Tilopa (Dilowa Gegen). Il en donne une photographie et rapporte brièvement son histoire en indiquant que le Tilopa avait un réseau d’informateurs dans toute la Mongolie et le Tibet. Cet espion japonais mentionne également sa rencontre avec Marco Pallis à Kalimpong (cf. Japanese Agent in Tibet, London, 1990, trad. fr. Aventures d’un espion japonais au Tibet, pp. 187, 222, 265 et 280, Paris, 2000).

31. En 1944, lors de la visite en Sibérie du vice-président des États-Unis, Henry Wallace, une femme d’un camp de prisonniers serait sortie du rang pour se précipiter aux pieds de Wallace. En russe, elle aurait crié en implorant de l’aide pour l’alerter sur les traitements inhumains infligés aux prisonniers politiques. Elle fut emmenée tandis que le traducteur de Wallace lui disait qu’il s’agissait d’une malade mentale et qu’il ne pouvait comprendre ce qu’elle disait ; ce traducteur était Owen Lattimore. (Nous n’avons pu vérifier la réalité de cet épisode, mais Lattimore accompagnait effectivement Wallace lors de ce voyage.) Il est à noter au passage que Henry Wallace fut un disciple de Nicholas K. Rœrich. Si Nicholas Rœrich travailla secrètement pour les Soviétiques, il fut aussi autre chose qu’un simple agent d’influence dans le domaine politique. Dans une lettre du 8 août 1938, René Guénon le qualifie, avec quelques autres, d’« agents notoires de la “contre-initiation”. »

 

32. Les exemplaires subsistants de son livre sur Lénine furent saisis et détruits. Il n’a été réédité en Pologne qu’en 1989.

33. Cf. son compte rendu de The Diluv Khutagt, Memoirs and Autobiography of a Mongol Buddhist. Reincarnation in Religion and Revolution par O. Lattimore et Fujiko Isono, (Wiesbaden, 1982) dans Archives des sciences sociales des religions, Vol. 57, N° 2, p. 247-248, 1984. Françoise Aubin percevait bien qu’il y avait des silences assez étranges chez Lattimore, mais elle fut incapable de comprendre pourquoi, ou ne le voulut point.

 

34. Comme le signale Françoise Aubin, la « restitution correcte des noms autochtones est une difficulté majeure » à laquelle se heurtent les publications concernant la Mongolie. Non seulement le système de transcription peut varier, mais aussi la forme même du mot : « forme traditionnelle en langue classique, telle que notée en langue ouigouro-mongole verticale (ainsi Diluwa Qutuqtu) ? Ou la forme vernaculaire qalqa (ou xalx) telle que notée en écriture cyrillique modifiée (par exemple Diluv Khutagt) [et encore : Diluwa Khutugtu] ? » (Ibid.) 

35. Il est à noter que l’espionnage de masse dans le monde occidental, tel qu’il a été révélé par M. Edward Snowden en 2013, a pour modèle et ancêtre direct le Forschungsamt mis en place par Hermann Gœring (cf. David Kahn, « The Forschungsamt: Nazi Germany’s Most Secret Communications Agency », Cryptologia, vol. 2, n° 1, pp. 12-19, 1978 ; Paul Paillole, Notre espion chez Hitler, Paris, 1985). Alors que de nombreux ouvrages ont maintenant été publiés, et que l’ouverture des archives soviétiques et américaines ont fourni des preuves abondantes, les historiens français n’ont toujours pas conscience ou ne mesurent guère, voire dissimulent, le rôle fondamental d’organisations secrètes comme le Komintern, le KGB, la CIA, etc, qui sont pourtant à l’origine véritable d’un certain nombre d’évènements majeurs de l’histoire contemporaine dans la plupart des pays ; la liste en serait longue. On se demande de quelle valeur et de quel intérêt peut être le travail historique dès lors qu’il se refuse à prendre en compte les causes véritables qui déterminent la marche de l’histoire.

36. Dans la tradition islamique, al-Jassâsa, l’Espionne, est le nom de la Bête qui espionne pour le compte de l’Antéchrist. (Muslim, Sahîh, « Kitâb al-fitan »)

Henry Wallace, vice-président des États-Unis, et Owen Lattimore en Chine

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