LE CENTRE SUPRÊME-V

Le Centre suprême

‒ V ‒

Tilopa Hutukhtu 

(1883-1965)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

C. G., « Le Centre suprême (V), Owen Lattimore », Cahiers de l’Unité, n° 9, janvier-février-mars, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018 

Tilopa Hutukhtu

V‒ Owen Lattimore

L’incohérence de Marco Pallis

             À propos de la réaction du Tilopa Hutukhtu vis-à-vis « des affirmations extraordinaires dont Ossendowski fut l’auteur », Marco Pallis précise que « quand le professeur américain Owen Lattimore, de Baltimore, qui connaît la Mongolie et en parle la langue et qui depuis l’arrivée du Hutukhtu aux États-Unis s’est toujours occupé de son confort, lui a traduit des passages de Bêtes, Hommes et Dieux pouvant l’intéresser particulièrement, le Lama, comme me l’a dit le professeur, semblait ennuyé et finit par dire “Tout cela, c’est de la fantaisie”. » Pourtant à une autre occasion, quelque deux ans après la mort du Hutukhtu, Pallis apprenait qu’il avait répondu différemment à une question similaire posée par un de ses disciples. Il avait dit alors qu’il pensait qu’« Ossendowski avait fait allusion au “royaume secret” (de Shâmbala), dont il aurait pu entendre quelque écho pendant son séjour en Mongolie. »

                 De manière incohérente et inexplicable, cette mention ultérieure et décisive du « Royaume secret » n’a pas amené Pallis à réviser son point de vue. D’autant que la précision selon laquelle ce « Royaume secret » serait celui de Shâmbhala semble provenir seulement de Pallis, comme l’indiquent les parenthèses, et non pas du Tilopa. Pallis en a simplement conclu que « cette opinion du lama rejoint donc celle que j’avais exprimée dans le temps. » Cette dernière remarque est paradoxale puisqu’elle tend à annuler toute sa prétendue démonstration. On peut supposer qu’en publiant son texte, malgré cette remarque du Tilopa qui ruinait sa thèse, Pallis voulait cependant plaire à son « directeur de conscience », Frithjof Schuon, lequel, pas plus que lui-même, n’avait compris l’ouvrage de R. Guénon sur le « Roi du Monde ». Il était connu, en effet, que F. Schuon éprouvait de la satisfaction lorsqu’il croyait pouvoir prendre l’enseignement de R. Guénon en défaut et nuire à son autorité (1). Il est vrai aussi qu’en soutenant une chose puis son contraire, du moins en apparence, Pallis était certain de ne jamais se tromper...

                    Rappelons que si Pallis doutait déjà dans le numéro spécial des Études Traditionnelles consacré à René Guénon de l’authenticité de l’origine du nom Agharti, il prétendait néanmoins apporter en 1951 « quelques confirmations » au livre de Guénon sur Le Roi du Monde. Ce livre était alors pour Pallis « un exemple entre bien d’autres, disait-il, de l’ampleur de ses vues [celles de R. Guénon] aussi bien que de son étonnante pénétration intellectuelle. » Il ne s’agissait pas à cette époque de le mettre en cause comme il le fit ensuite dans son étude, au point de supposer que sans Ossendowki ce livre n’aurait pas vu le jour.

                   Si Pallis ne s’est pas interrogé sur la différence des propos du Tilopa Hutukhtu selon ses interlocuteurs, peut-être est-ce parce qu’il craignait qu’on lui appliquât alors sa propre remarque sur le peu d’inclination des « Jaunes à bavarder sans bien connaître ceux avec qui ils ont affaire » ? En réalité, le Tilopa Hutukhtu savait très bien à qui il avait affaire avec Owen Lattimore : il estimait qu’il n’était nullement qualifié pour aborder ce domaine. Le professeur américain le précisera lui-même : le Tilopa « m’a dit d’une manière tolérante et amicale que je n’avais aucune vocation pour la religion et qu’il n’y avait pas d’utilité à m’expliquer le Bouddhisme. » (2) Il faut mesurer toute la portée d’une telle déclaration lorsqu’elle vient d’un homme comme le Tilopa. (3)

                 On peut voir ici, par une sorte de « choc en retour » édifiant en l’occurrence, une illustration de ce qu’écrivait Pallis contre Ossendowski : « Certes, les Tibétains et Mongols sont pour la plupart des gens honnêtes […], mais ceci ne veut pas dire qu’il leur manque la prudence élémentaire – c’est tout le contraire. […] Personne ne sait mieux [qu’eux] comment tenir la bouche fermée tout en gardant une attitude aimable quant aux choses extérieures. » Ce que Wesley E. Needham, qui a fréquenté le Tilopa aux États-Unis, confirma en rapportant que chaque fois qu’il abordait avec lui des aspects ésotériques dans ses études de textes traditionnels, il devait « faire extrêmement attention à ne pas poser de questions que ses vœux initiatiques ne lui permettaient pas d’exposer. » Il ajoute : « Une ou deux fois, lorsque je posais une question interdite, sa réponse était “peu importe”. » (4)

                La question sacrée du « Royaume secret » ne pouvait non seulement pas être comprise par Lattimore, mais elle ne pouvait même pas lui être exposée. Ce qui est bien normal, puisqu’elle relève éminemment de l’ésotérisme et touche le cœur même du Lamaïsme. Il en était de même pour Marco Pallis. Apparemment, ce dernier ne savait pas que certaines questions ne pouvaient pas être abordées de la manière dont il le faisait. Il semblait ignorer la notion de secret liée à l’ésotérisme, dans le Bouddhisme tantrique comme ailleurs.

 

Le professeur américain

 

                 Marco Pallis ne savait-il donc pas qui était « le professeur américain Owen Lattimore » ? On se demande comment il pouvait ignorer que Lattimore était notoirement disqualifié comme intermédiaire non seulement pour le Bouddhisme, mais aussi pour toutes les questions traditionnelles en général et ésotériques en particulier. Comment Pallis pouvait-il l’admettre dans ce rôle ? N’avait-il jamais perçu que Lattimore était un homme d’une mentalité foncièrement anti-traditionnelle ? Voire pire. Cela n’avait-il pas d’importance pour lui ? Ne connaissait-il rien de sa vénéneuse carrière ? Lattimore avait pourtant défrayé la chronique à l’époque où Pallis faisait ses recherches. Si Pallis ne lisait pas les journaux américains et anglais, ne lisait-il même pas non plus les livres de Lattimore ? Cette ignorance ou cette indifférence, si elle ne relève pas d’une coupable indulgence, n’est guère à l’avantage des facultés de discernement de Pallis. 

             Dans un article publié en 1951, au sujet des Lamas de Mongolie, Lattimore n’avait pourtant pas hésité à déclarer que « la plupart des lamas étaient des parasites oisifs (idle parasites), mais les hauts lamas – Bouddhas vivants, abbés et administrateurs ecclésiastiques – ensemble avec les princes régnants et ceux de l’aristocratie qui administraient les affaires tribales sous les princes, étaient des parasites actifs (active parasites). » (5) En accord avec cette vision marxiste dont témoigne son ridicule vocabulaire anti-traditionnel, il affirmait sans vergogne le contraire de la vérité : « les Mongols Khalkha ont maintenant, sous le Parti Révolutionnaire du Peuple Mongol, le gouvernement le plus populaire et le plus représentatif qu’ils ont jamais eu [...]. » (6)

            En 1962, dans Mongolie : nomades et commissaires, sans crainte d’apparaître comme un ignorant ou un calomniateur, il écrivait sereinement : « La religion [bouddhiste] enseignait qu’il était “bon” de devenir pauvre aux dépens des siens en donnant tous ses biens à l’Église [sic !]. Elle n’enseignait pas que l’Église avait de quelconques obligations vis-à-vis de la société dans le domaine de la charité, de l’éducation, de l’aide aux malades, aux vieillards et aux orphelins. En vérité, elle ne pouvait rien enseigner de tel car c’étaient là des activités terrestres alors que, selon la doctrine fondamentale, la religion n’appartient pas à ce bas monde, mais s’y oppose, aboutissant à l’idéal du Nirvana, l’ultime évasion du matériel vers l’immatériel. » (p. 179) Témoignant d’un progressisme criminel, sachant le régime de terreur, les massacres et la destruction dans lesquels fut plongée la « Mongolie nouvelle » après la mort du Bogdo Khan (7), il disait également : « Alors que la vie de Sukebator fut une geste brève et héroïque, annonciatrice de la Mongolie nouvelle, celle du Jebdsundamba Hutukhtu fut un long drame, celui de la déchéance misérable de l’ancien régime. » (p. 110) (8) C’est là une complète inversion des choses : s’il y a eu un long drame, ce fut celui de la fameuse « Mongolie nouvelle », et s’il y eut une « déchéance misérable », ce fut celle que lui imposa le régime soviétique. La propagande communiste de Lattimore ne semble pas avoir gêné Marco Pallis, bien que ce dernier fût lui-même bouddhiste.

                  Quant à « l’emploi démesuré de la force pour obliger les masses à adhérer à la collectivisation et les lamas à quitter leur monastère » dans les années Trente, en bon désinformateur, et comme si la direction n’était pas responsable de l’exécution, et que des assassinats de masse étaient seulement de simples « erreurs », Lattimore expliquait plaisamment que « c’est au stade de l’exécution et non celui de la direction que les erreurs ont été commises. » (p. 124) En disant cela, il considérait donc aussi que la collectivisation n’était pas une monstruosité... À propos des révoltes consécutives à cette effroyable collectivisation meurtrière, Lattimore se fit le porte-voix de la propagande communiste la plus grossière. D’une manière qui le disqualifiait définitivement, il prétendit qu’un jeune intellectuel mongol lui avait assuré que « les lamas prenaient [des] enfants par les pieds et leur fracassaient la tête contre les murs du monastère. » (p. 123) On voit ici ce qu’il en était de son objectivité dont le louait en 1966 Mme Roberte Hamayon, spécialiste française de la Mongolie, Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, en parlant, lors du compte rendu de ce livre, des connaissances de Lattimore comme allant « de pair avec une chaleureuse sympathie qui ne semble pas nuire à l’objectivité. » (9) Chaleureuse sympathie en effet, et objectivité non moins certaine ; était-elle aveugle et ignorante au point de croire que les Lamas avaient pour habitude de fracasser la tête des enfants contre les murs ? Pensait-elle que cela pouvait survenir, ne serait-ce qu’une seule fois ? Les Français pouvaient être rassurés d’avoir dans leurs institutions une telle « spécialiste » en mesure de si bien les informer des travaux internationaux dans ce domaine d’études.

                À titre indicatif, rappelons encore que pour la seule Urga, après la décision de la Commission centrale du Parti révolutionnaire publiée le 27 décembre 1937, « plus de 30 000 personnes furent assassinées, 900 monastères et de nombreux oratoires ont été fermés, la plupart d’entre eux étant complètement détruits entre 1932 et 1940. En deux ans, entre 1937 et 1938, environ 17 000 Lamas ont été arrêtés et exécutés. Plusieurs Lamas de haut rang furent accusés d’ “activités contre-révolutionnaires” lors de procès mis en scène de manière spectaculaire. Toutefois, la plupart des victimes étaient arrêtées et fusillées sans procès. Tous les Lamas de haut rang, tels que les chefs de monastères, khutagts (“saints”) et khuwilgaans, ou ayant une formation théologique ont été exécutés. Les Lamas de rang inférieur ont été emprisonnés pendant 10 à 15 ans ou furent déportés dans des camps de travail en Sibérie, tandis que les novices ont été forcés de se défroquer et de devenir simples laïcs. Les ex-Lamas ont été condamnés à du “travail bénéficiant à la société” dans des Coopératives communales d’artisanat (Artel) ou dans des coopératives agricoles (Negdel). Au cours de la période comprise entre 1924 et 1938 de nombreux autres Lamas ont quitté leurs monastères pour survivre à la terreur. Ils sont devenus éleveurs, ouvriers ou chauffeurs. De cette façon, tous les Lamas qui ont échappé à l’exécution ou à l’emprisonnement sont devenus des citoyens ordinaires. Les monastères ont été fermés, vidés de leurs occupants et détruits ou rasés (on estime qu’il y avait environ un millier de monastères en Mongolie avant les purges, mais le nombre réel était certainement bien plus élevé). D’innombrables livres saints et manuscrits ont été brûlés, de nombreux objets d’art et de culte ont été détruits. Les plus précieux en or, en argent ou en cuivre, les statues de bronze et les pierres précieuses ont été pris par l’Union soviétique. Les statues de métaux moins rares ont souvent été fondues pour faire des munitions. Ces actions violentes contre la religion et les Lamas faisaient partie d’une large campagne visant à éliminer les “contre-révolutionnaires”. Elle visait non seulement les Lamas, mais aussi les intellectuels (politiciens, écrivains, penseurs, scientifiques, enseignants) et bien d’autres parmi lesquels des centaines ont perdu la vie. » (10)

               Au regard des idées anti-traditionnelles de Lattimore et de son hostilité au Lamaïsme, on peut se demander quels étaient les motifs de sa sollicitude envers le Tilopa Hutukhtu, « vénéré dans tout le monde lamaïste » et « chef spirituel d’une communauté de réfugiés kalmuks » comme le précise Pallis. On le comprendra mieux, ainsi que les aberrantes considérations de sa part que nous venons de citer, en apprenant que Owen Lattimore avait été dénoncé en 1948 au FBI comme agent soviétique par le Chargé d’Affaires de l’ambassade soviétique d’Athènes au moment de sa défection. En 1952, après dix-sept mois d’investigations, le Sous-Comité sénatorial pour la Sécurité intérieure (Senat Subcommittee on Internal Security) avait rendu un rapport déclarant que « Owen Lattimore fut, à partir d’une époque commençant dans les années Trente, un instrument conscient (a conscious articulate instrument) de la conspiration soviétique (Soviet conspiracy). » (11)

                La sociologue française Françoise Aubin (1932-2017), ancien directeur de recherches au CNRS et au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), a prétendu que l’ouvrage de Robert P. Newman, Owen Lattimore and the Loss of China (Berkeley, 1992) a « blanchi Lattimore des accusations portées contre lui par la commission McCarthy. » (12) On suppose que cette affirmation relevait d’une plaisanterie de mauvais goût. Cet ouvrage tout à fait partial, et de mauvaise foi, d’un ancien ami de Lattimore a été publié avant 1995, c’est-à-dire avant la déclassification des documents secrets de l’opération « Venona » (13) sur lesquels était secrètement basée l’action du sénateur McCarthy. « Venona » est le nom du travail de cryptanalyse donné par les services de renseignement américains au décodage des communications secrètes des services de renseignement soviétiques entre 1940 et 1948. L’anti-communisme américain constamment qualifié de « paranoïaque », apparaît aujourd’hui comme entièrement justifié. Il est désormais prouvé qu’il y avait plus de trois cents agents au service des Soviétiques à des postes élevés de l’administration des États-Unis : au ministère des Finances, de l’Agriculture, de l’Industrie et de l’Armement, aux Services économiques, au ministère de la Guerre, à l’Office des Services stratégiques, etc. (14) Le rôle d’un grand nombre d’agents d’influence ou de renseignements, comme celui notamment du couple Rosenberg, les « espions atomiques » (15), ne fut confirmé publiquement par l’opération « Venona » que longtemps après que leur sort eut été traité par le système judiciaire américain ou bien après que leurs activités aient été prescrites.

               On ne s’étonnera pas de cette volonté de défendre la mémoire de Lattimore de la part de R. P. Newman et de Françoise Aubin, tant il est vrai, comme l’écrit Vladimir Boukovsky, que l’histoire de la participation des intellectuels occidentaux à la propagande soviétique « n’est jamais que l’histoire de leur complicité avec les crimes du communisme. L’avouer aujourd’hui reviendrait à reconnaître que la campagne de la fin des années 40 et du début des années 50, connue sous le nom de “Maccarthysme”, ne fut nullement une “chasse aux sorcières.” » (16)

                 Certes, le nom de Lattimore n’apparaît pas dans les documents « Venona », mais deux cents noms de code environ figurant dans les messages interceptés n’ont pu être percés à jour jusqu’ici. (17) Toutefois, comme F. Aubin a parlé à son propos de « l’épisode le plus illustre de sa carrière, son envoi auprès de Chiang Kai-Shek comme émissaire personnel de Roosevelt » rapporté dans ses souvenirs avec une admirable sobriété selon elle, nous ferons remarquer que cette nomination était due à Lauchlin Currie, conseiller économique du président Roosevelt. Ce que Robert P. Newman rapporte en détail, mais ce qu’il ne savait pas – ou ne voulait pas que l’on sache puisque d’autres sources permettaient déjà très bien de savoir à quoi s’en tenir (18) – c’est que les documents « Venona » ont prouvé que Lauchlin Currie était un agent du KGB. Comme d’ailleurs Richard E. Lauterbach, cet autre ami intime de Lattimore. (19)

                Françoise Aubin, masquant sa cécité volontaire, bien commode pour ne pas assumer sa longue complicité idéologique avec les Soviétiques, saluait la modestie de Lattimore tout en demandant innocemment pourquoi il minimisait son rôle de façon aussi insistante. Elle précisait qu’il « a fréquenté ou frôlé les grands de ce monde – Roosevelt, Chiang Kai-shek, Mao Tse-tung, Chou En-lai ; il s’est trouvé en Chine au cœur de l’histoire en gestation ; il aurait pu se vanter d’avoir modelé d’abord l’opinion scientifique mondiale touchant au nomadisme des steppes, puis l’opinion publique internationale concernant la Chine des années trente et quarante. » (20) Sans s’en rendre compte, elle décrivait ainsi ce que pouvait être le rôle d’un « agent d’influence » de grande envergure puisqu’il avait joué un rôle déterminant dans les décisions du Département d’État américain (American State Department) en favorisant toujours la politique étrangère soviétique et la prise du pouvoir des révolutionnaires communistes en Chine et en Corée. (21) Ce funeste personnage fut un des responsables de l’avènement du communisme en Chine et en Corée, c’est-à-dire de ces régimes puissamment anti-traditionnels et criminels comme le furent ceux de l’Allemagne hitlérienne et de l’Union soviétique.

                Il n’était pourtant pas nécessaire de faire appel à des documents secrets ni besoin d’être spécialement perspicace pour s’apercevoir que la malodorante propagande soviétique suintait à chaque page de la plupart des écrits de Lattimore. Les quelques citations de Mongolie : nomades et commissaires que nous venons de donner n’étant qu’un exemple parmi d’autres. Pourtant, sans crainte de passer pour une faible d’esprit, parce que forte de sa position et de son influence, Françoise Aubin, admiratrice inconditionnelle du professeur américain, parlait de sa « clairvoyance sans faille » (22) quand il eût fallu dénoncer son aveuglement, ses erreurs, et son extraordinaire duplicité.

                 Comme ailleurs, il y a en France une vaste nébuleuse constituée d’historiens, de sociologues, de politologues, de professeurs universitaires, de journalistes, d’éditeurs et autres qui furent les complices ou les dupes de la propagande soviétique pendant de très longues années et à laquelle ils servirent de relais. (23) Aujourd’hui encore, les trop nombreux membres de cette nébuleuse, dont certains sont pourtant des historiens, ignorent volontairement, minimisent ou déforment les évidences révélées par l’ouverture des archives soviétiques et la déclassification de documents secrets aux États-Unis. Ils continuent de suggérer sans vergogne que ces agents d’influence ou ces espions furent plutôt des victimes que des coupables. V. Boukovsky l’a fait remarquer avec justesse : « ce qui les dérange, ce n’est évidemment pas le bon renom de leurs défunts collègues, mais l’obligation de porter la responsabilité d’un péché commun. » (24)

 

Tilopa Hutukhtu de Narobanchin

                 Dès 1948, le Tilopa Hutukhtu avait perçu le caractère menaçant de la situation au Tibet où il vivait à cette époque auprès du Dalaï-Lama, et Lattimore l’avait persuadé de venir aux États-Unis plutôt que de s’installer en Inde. En associant le Tilopa à son projet d’un département pluridisciplinaire de recherches sur la Mongolie à l’Université Johns Hopkins, où il était directeur de la Walter Hines Page School of International Relations, non seulement il éloignait sans doute un soutien important au Dalaï-Lama – qui considéra toujours le Tilopa comme son mentor –, mais le professeur américain se procurait surtout une aide et une caution prestigieuse pour mettre en place un foyer d’études spécialisées propre à influencer la politique américaine pour les affaires mongoles de manière à favoriser la politique extérieure de l’Union soviétique. (25) Alexis Martin avait judicieusement signalé que le but principal du communisme international n’était « pas d’aboutir à un prosélytisme direct en faveur de l’idéologie marxiste, mais, avant tout, d’obtenir un appui à la politique extérieure de l’Union soviétique. » (26) C’est exactement ce qu’avait déjà fait autrefois Lattimore en étant l’architecte calamiteux de la politique américaine en Extrême-Orient. Il pouvait en même temps surveiller, sinon contrôler, le Tilopa Hutukhtu pour le compte du NKVD qui avait pris la direction du Komintern après 1935.)

              Non seulement le Tilopa était parfaitement informé de la véritable situation en Mongolie, mais il était une figure majeure « dans tout le monde lamaïste » au point de vue politique pour ceux qui s’en tenaient à ce point de vue. Il était d’ailleurs un des rares Lamas à être informé de la désignation secrète du IXe Jetsun Dampa. Aux États-Unis, ainsi que l’a précisé Pallis, il était aussi devenu le « chef spirituel d’une communauté de réfugiés kalmuks ». Or, en 1943, le Soviet suprême – Staline donc – avait décrété la « liquidation de la République autonome socialiste de Kalmoukie » et le peuple Kalmouk, victime de déportations de masse, était qualifié d’« ennemi du régime soviétique. » (27) Dans ces conditions, on comprend qu’il était impossible que le Tilopa ne soit pas surveillé par les Soviétiques. On le voit, il était difficile de trouver pire individu que Lattimore pour servir d’intermédiaire avec un « haut Lama. » (28) Tout le monde sait pourtant, depuis l’affaire Kim Philby, que les Soviétiques étaient passés maîtres dans l’art de mettre partout leurs agents au cœur des affaires qu’ils surveillaient et entendaient contrôler (29). Sans cela, il va de soi que l’Union soviétique se serait très rapidement effondrée.

               Le Tilopa Hutukhtu avait fui la Mongolie en 1931 après avoir été accusé dans un procès d’État de complot contre-révolutionnaire. Il disait de lui-même qu’il était « un exilé religieux et politique. » (30) Les tentatives de se servir de lui sous le rapport politique furent constantes : les Japonais avaient ainsi tenté de l’associer à leur prétendue intention de libérer la Mongolie dans les années Trente en le chargeant de trouver la nouvelle incarnation du IXe Jetsun Dampa Hutukhtu. Plus tard, les Chinois nationalistes de Chiang Kai-Shek le mirent en résidence surveillée.

                    La question du « Royaume secret » abordée par Lattimore, à la demande de Pallis, outre qu’elle ne pouvait être exposée à des profanes manifestement hostiles ou ayant des idées préconçues, portait la possibilité d’un danger pour le Tilopa par les interprétations politiques qu’elle avait déjà reçues dans le passé et par celles qu’elle pouvait de nouveau susciter. Il n’est pas difficile ainsi de comprendre que le Tilopa avait quelques raisons d’être « ennuyé » en écoutant les questions de Lattimore, comme l’indique Pallis.

                 On ne peut exclure cependant que les réponses du Tilopa furent différentes de celles rapportées par Lattimore (31). À cause du passé anti-bolchevique d’Ossendowski, Lattimore n’avait aucun motif d'aider à la confirmation du récit d’un ancien ennemi des Soviétiques, soutien de Koltchak. En revanche, il avait intérêt à faire de l’auteur de Bêtes, Hommes et Dieux, et surtout de l’auteur d’un ouvrage contre Lénine (1931), un affabulateur. Comme tous les ennemis des bolcheviques qui avaient eu l’occasion de voir de près leurs méthodes, Ossendowski était loin d’être oublié : nous avons déjà signalé qu’il fut recherché par le NKVD dès l’entrée des Soviétiques à Varsovie en 1945. Étant mort deux semaines auparavant, son corps fut exhumé pour vérifier la réalité de son décès. (32)

                  Nous avons indiqué au tout début de notre étude que l’on n’avait pas dit à Pallis que le Tilopa Hutukhtu n’était autre que le Narobanchi Hutukhtu rencontré en 1921 par Ossendowski en Mongolie. On ne sait si cette confusion fut induite par le Tilopa pour ne pas avoir à aborder certaines questions, si elle venait de l’incompréhension de Pallis ou si Lattimore en était l’artisan, mais nous serions enclin à rendre ce dernier responsable au regard du rôle nuisible qu’il a si souvent joué, et parce qu’il n’a pas fait connaître le nom du Tilopa – Diluwa Khutugtu – dans la présentation de ses Mémoires en 1982. Dans son compte rendu de ce livre, F. Aubin l’a relevé sans comprendre pourquoi : « On nous laisse ignorer jusqu’à son nom personnel. » (33) Il y avait une bonne raison à cela. Ce renseignement aurait permis aussitôt de savoir ce qu’il en était puisque Ossendowski, beaucoup plus précis qu’on a voulu le faire croire, a donné dans Bêtes, Hommes et Dieux, le nom personnel du Narobanchi Hutukhtu, à savoir Jelyb Djamsrap (chap. XV). Or, on sait maintenant que le nom personnel du Tilopa était « Jamsrangjab » (en mongol, qui s’écrit maintenant en caractère cyrillique :  Жамсанжав). Nonobstant la différence de transcription, qui est un problème bien connu dans les études mongoles, il s’agit effectivement du même nom transcrit à sa manière par Ossendowski. (34)

              Les implications politiques que nous venons d’exposer expliquent naturellement le rôle trompeur de Lattimore, l’ami de Marco Pallis, dans cet épisode. Toutefois, en raison du sujet en cause, c'est-à-dire la question du « Royaume secret », il serait naïf de s’en tenir à ce seul point de vue. On peut ainsi y voir surtout un exemple de ces activités d’influences qui opèrent dans l’ombre pour inspirer et diriger ce qui tend à la destruction de tout ce qui présente un caractère traditionnel, au vrai sens de ce mot, intellectuellement ou socialement. (35) Sur ce double aspect, et à propos de certaines attaques dont il était l’objet, René Guénon signalait à un ami, dans une lettre du 6 mars 1932, que si elles avaient plus d’importance que d’autres « ...c’est parce qu’il y a là des actions, disons “occultes” si tu veux, qui sont extrêmement dangereuses, et des rapports avec des organisations d’espionnage qui ne le sont pas moins ; ces deux choses se tiennent d’ailleurs beaucoup plus étroitement que ne le pourraient supposer ceux qui ne sont pas au courant de certains dessous... » (36)

C. G.

(À suivre)

Philip Jaffe, Owen Lattimore, Chu Teh, Agnes Jaffe, et Thomas Bisson au Yunan, Chine, Juin 1937.

Tilopa Hutukhtu

au début des années 1950

F.erdinand Ossendowsky

(1876-1945)

Owen Lattimore  

(1900-1989)

Owen Lattimore

Eleanore Roosevelt et Owen Lattimore

Tilopa Hutukhtu et Owen Lattimore à Baltimore

Le Tilo pa Hutukhtu à la fin de sa vie

Le Tilopa Hutukhtu Jamsrangjab du monastère de Narobanchi, en 1949 aux États-Unis

Tilopa Hutukhtu dans les années 1940

 

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