POSTFACE À : ORIENT ET OCCIDENT

Postface à : « Orient et Occident » 

 

PLAN

 
 
 
 
 
 
 
 

De la nécessité de recourir aux manuscrits de René Guénon, et de l’utilité de consulter sa correspondance

le radeau

Pourquoi René Guénon a-t-il collaboré au radeau ?

« Orient et Occident » : des publications fautives et lacunaires

L’importance de la provenance

 

De la nécessité de recourir aux manuscrits de René Guénon, et de l’utilité de consulter sa correspondance

               Quand nous avons publié « Les Doctrines hindoues » de René Guénon (1), nous avons établi notre édition sur le texte initialement paru dans la Revue Bleue le 15 mars 1924 (pp. 194-199), en le revoyant à partir d'une copie du manuscrit autographe (2). Outre les corrections concernant les nombreuses fautes de ponctuation, nous avons dû rectifier : « son sens original » (3) par : « son sens originel » (4). Mais c’est surtout la dernière phrase qui nous a posé une difficulté. En effet, il existe une variante notable entre la version du manuscrit et celle éditée. Dans le premier, Guénon a écrit (5) : « Quoi qu’il en soit, et bien que nous ayons dû nous en tenir ici à des indications très sommaires, nous pensons que cet exposé pourra aider à comprendre le véritable esprit de l’Inde et faire entrevoir l’intérêt qui s’attache à l’étude de ses doctrines, à la condition que cette étude soit entreprise comme elle doit l’être, c’est-à-dire d’une façon vraiment directe, en s’efforçant de s’assimiler les idées et les manières de penser, et non en s’en tenant à des méthodes d’érudition qui ne peuvent donner qu’une connaissance tout extérieure et superficielle. » Dans le texte publié, figurent uniquement dans la partie finale : « et non en s’en tenant à des méthodes d’érudition extérieure et superficielle. » Ces deux versions étant tout à fait intelligibles, et leur différence ne portant que sur quelques mots, on peut comprendre que Guénon ne se soit pas aperçu de l’absence de plusieurs termes dans la phrase finale, à moins qu’avant l’impression il ait modifié la version initiale, sans la porter sur le manuscrit.   

                 Comme on le voit par cet exemple, le recours au manuscrit s’est avéré nécessaire ; mais il n’a toutefois pas été suffisant, et la consultation de la correspondance de René Guénon ne nous a pas permis de savoir si Guénon avait modifié ou non la fin de son article. Aussi, dans ce cas heureusement exceptionnel, et faute d’indications venant de Guénon sur cette question, nous avons privilégié la version de son manuscrit, conformément au passage suivant : « Il n’y a pas lieu de se préoccuper de modifications de texte possibles, car en fait, dès lors que mon manuscrit est remis au net, je ne change plus rien à ce que j’ai écrit, de sorte qu’il n’y a jamais la moindre “correction d’auteur” pour aucun de mes livres » (6). Ce que Guénon précise ici au sujet de ses « livres » est évidemment valable pour ses articles, en vertu du principe rappelé par lui dans Orient et Occident (7) : « qui peut le plus peut le moins ».        

           Nous serions à nouveau perplexe aujourd’hui si, pour l’édition d’« Orient et Occident », René Guénon ne nous avait pas apporté d’explications dans deux lettres. En effet, quand nous lisons le manuscrit de cet article et la version éditée, nous constatons que cette dernière est amputée de trois phrases. Guénon les aurait-il retirées ? Cette fois, sa correspondance nous sera d’une grande utilité. C’est d’ailleurs l’une de ses vertus, car ses lettres apportent toujours des données doctrinales et documentaires qui fournissent, notamment, un éclairage complémentaire à ses textes publiés. Dans cette perspective, nous allons montrer quel profit on en peut tirer pour l’article qui nous intéresse maintenant.

 

le radeau

             « Orient et Occident » a été publié dans le radeau (8), n° 1 du 31 janvier 1925 (9). Cette revue, dirigée par Jacques Calmy, n’eut que deux numéros : le n° 2 fut édité le 28 février suivant. Douze numéros devaient pourtant paraître cette année-là ; ils étaient annoncés ainsi :

le premier numéro du

radeau 

est 

ÉCLECTIQUE

 (comme on verra) 

Le Deuxième sera 

DOGMATIQUE 

(Ne pas manquer d’y lire “Voir clair” 

par Jacques Calmy) 

Le Troisième sera 

HUMORISTIQUE 

Le Quatrième sera 

PHILOSOPHIQUE 

Le Cinquième sera 

ÉROTIQUE 

Le Sixième sera 

ESTHÉTIQUE, 

etc…, 

jusqu’au Douzième Numéro qui sera 

LE DERNIER

          Sur la couverture du premier numéro, le « Sommaire » était remplacé par : « Y lire avec confiance : René Guénon, Pierre Reverdy, René Crevel, Joseph Delteil, etc. ». Calmy publia le premier texte intitulé : « René Guénon » (9 bis). Nous le reproduisons en respectant sa présentation et son orthographe : 

          « Des fenêtres d’un troisième, pauvre et fier, au cœur de l’Ile Saint-Louis, René Guénon (les yeux les plus perçants, rayons fouilleurs des plus intimes recoins, que j’aie vus de ma vie), scrute, par delà la Seine, les signaux des civilisations voyageuses, de celles qui se sont évanouies derrière l’horizon, de celles qui montent et occupent toute l’étendue visible. 

               Vierge vigie. » (10) 

               Juste en dessous commence : « Orient et Occident »

 

Pourquoi René Guénon a-t-il collaboré au radeau ?

            À la lecture de ce qui précède, rien, dans le radeau, ne semble bien sérieux. Aussi, on ne peut que s’interroger sur la collaboration de René Guénon à une telle revue…

            C’est dans une lettre à Luc Benoist que l’on trouve les premiers éléments de réponse relatifs à sa participation. Dès 1931, ce correspondant avait demandé à Guénon quelles revues, en dehors du Voile d’Isis, avaient publié des articles de lui. Guénon lui répondit le 2 décembre 1931, signalant « un article sur “L’Esprit de l’Inde”, dans le “Monde Nouveau” de mai 1930 ; il y a eu aussi un article dans la “Revue Hebdomadaire”, et, si je me souviens bien, deux dans la “Revue Bleue”, mais cela remonte à quelques années et je ne puis vous indiquer les dates ni les titres exacts » (11). Guénon apporta à son correspondant d’autres informations sur la publication de ses articles les années suivantes et, le 16 octobre 1935, il précisa : « En rangeant mes papiers, j’ai retrouvé […] un article intitulé “Orient et Occident”, paru dans le premier n° (janvier 1925) d’une revue appelée “Le Radeau”, qui, je crois bien, n’en a eu que 2 ou 3. J’ai d’ailleurs été fort contrarié de l’allure peu sérieuse de cette revue, tout à fait différente des intentions que m’avait exposées son directeur (un Juif palestinien nommé Jacques Calmy), de la note ridicule dont on avait fait précéder mon article, et des coupures qu’on y avait faites sans m’en demander l’autorisation ; à la suite de cela je me suis bien promis de ne plus jamais rien donner pour une revue nouvelle et n’ayant pas encore paru ! » (12)

     Les circonstances ayant amené René Guénon à reparler, dans sa correspondance, de la publication tronquée à son insu d’« Orient et Occident » sont les suivantes.    Dans sa lettre à Guénon en date du 21 juin 1945, Michel Vâlsan écrit : « Paulhan m’a prié de vous demander l’autorisation de reproduire un chapitre du “Règne” dans un “almanach” intitulé “La Pléiade”, ce qui contribuerait à lancer le livre. Mais comme je ne voudrais pas retarder la publication du “Règne” [13] à cause de l’“almanach” qui sortirait un peu plus tard, peut-être en automne, et qu’il n’y aurait pas d’intérêt de reproduire un chapitre d’un livre déjà paru, je lui ai répondu que je préfère à tout point de vue vous demander, soit la reproduction d’un chapitre des autres livres à paraître chez Gallimard ou chez Chacornac [14] (si celui-ci y consentait), soit un article spécialement écrit. »

    Au sujet de sa collaboration au premier numéro de l’“Almanach” de “La Pléiade”, René Guénon répond le 18 juillet : « je ne vois en somme aucun inconvénient à ce qu’on y fasse paraître un chapitre d’un de mes autres livres, si vous en trouvez un qui puisse se détacher assez facilement (ce serait peut-être plutôt dans la “Grande Triade”) ; [mais…] j’avoue que cela m’ennuierait beaucoup d’être obligé de préparer un article spécialement pour cette publication. »

        Sur ce dernier point, la réticence de Guénon pourrait se comprendre par le fait qu’il s’agissait d’un “almanach” littéraire « d’un caractère tout à fait profane », ce qui ne lui paraissait « pas présenter un bien grand intérêt », comme il l’indique dans sa lettre du 25 septembre. Mais il avait déjà donné une autre explication le 4 août, celle-ci n’étant d’ailleurs pas exclusive de l’autre : « en principe, j’ai décidé depuis longtemps de ne rien donner à une revue débutante. » Il poursuit : « La raison de cette décision est une mésaventure qui m’est arrivée autrefois avec un Juif palestinien (d’ailleurs d’origine roumaine) nommé Calmy, qui m’avait demandé un article pour le 1er n° d’une revue intitulée “Le Radeau”, qu’il m’avait présentée comme devant être quelque chose de tout à fait sérieux, et qui s’est montrée exactement le contraire (elle n’a d’ailleurs eu que 2 ou 3 n° en tout) ; il a publié mon article en le faisant précéder d’une “présentation” complètement ridicule et en en supprimant une bonne partie, le tout sans m’en avoir prévenu le moins du monde ! »

     La mention des coupures faites sans son autorisation, dans la lettre à Benoist, et celle de la suppression d’une bonne partie de son article, dans sa lettre à Vâlsan, sont, dans ce contexte, déterminantes, et ne laissent aucune place au doute : nous sommes désormais tout à fait assuré que ce n’est pas René Guénon qui a modifié « Orient et Occident » avant publication, et que la version du manuscrit original est bien celle qu’il faut retenir.

       

« Orient et Occident » : des publications fautives et lacunaires

             Notre édition étant établie à partir d’une copie du manuscrit autographe est la seule qui soit conforme au texte original. En effet, le troisième paragraphe de cet article contient cinq phrases, désormais reproduites intégralement ; dans le radeau, il n’y en a plus que deux (p. 3) : c’est la partie supprimée dont parle Guénon à ses correspondants. En outre, en plus des défauts de ponctuation, cette première édition de 1925 contient les fautes suivantes, qu’il faut corriger ainsi :

§ 1 : « où pourraient-ils la retrouver » par : « où pourront-ils la retrouver » ;

§ 2 : « comme nécessairement entre toutes civilisations » par : « comme nécessairement entre toutes les civilisations » ;

§ 4 : « d’alliés qui ne soient pas des « sujets » ! » par : « d’alliés qui ne soient pas des “sujets” ? » ;

§ 5 : « ce cas est extrêmement rare ; et d’ailleurs » par : « ce cas est extrêmement rare ; d’ailleurs » ;

§ 5 : « et on nous a conté récemment » par : « et on nous a raconté récemment ».

        Ces fautes, erreurs et oublis de la première édition seront évidemment reproduits ultérieurement, notamment dans les versions d’« Orient et Occident » qui sont accessibles sur Internet depuis bien des années. L’une d’elles a été intégrée dans Articles et Comptes rendus, Tome II, 1917 - 1950, recueil destiné initialement à la publication, et finalement mis en ligne. Deux fautes de ponctuation ont été ajoutées aux précédentes, et une faute d’orthographe supplémentaire s’y trouve, Schopenhauer étant écrit : « Schopenhaueur ».

         Force est de constater que les versions plus récentes parues dans Vers la Tradition (15) et dans Recueil (16) sont totalement identiques à cette dernière ; et l’écriture « Schopenhaueur » n’y est même pas corrigée ! Il n’y a que dans Articles (17), version numérique destinée au public canadien qu’elle l’a été ; mais, pour le reste cette édition est tout autant fautive et lacunaire que les précédentes.

            Il faut aussi observer que seule l’édition d’« Orient et Occident » faite dans Recueil indique sur quelle base elle a été établie : c’est une reprise de la publication précitée dans le n° 120 de Vers la Tradition (18). À partir de quelle édition les autres ont-elles été faites ?

 

L’importance de la provenance

             Cette dernière question nous conduit à faire une remarque complémentaire. Nous avons constaté que nombre d’articles et textes inédits de René Guénon que nous avons publiés dans Science sacrée, puis dans Vers la Tradition, à partir des manuscrits, ont été repris sur tel ou tel site Internet, sans la moindre mention de provenance (19). L’importance n’est pas de nous citer personnellement en tant qu’éditeur, ce qui ne présente guère d’intérêt, mais bien de préciser dans quel numéro de revue et en quelle année les textes en question ont paru initialement. Ce point est fondamental en ce qu’il permet de connaître avec sûreté l’origine des textes inédits. C’est une garantie d’honnêteté intellectuelle qui protège à la fois le lecteur et celui qui réédite les textes de René Guénon. D’une part, le lecteur peut savoir ainsi par qui et où ce texte a été publié pour la première fois, ce qui lui donne une idée de la fiabilité de ce qu’il va lire ; et, d’autre part, celui qui prend la responsabilité d’une mise en ligne ne pourra être accusé d’altération dans sa volonté de transmission de l’œuvre de René Guénon.

              Il y a suffisamment de désordres, d’irrégularités, d’erreurs et même de falsifications dans ce domaine pour ne pas participer à leurs aggravations. Il nous semble d’un devoir évident, pour quiconque possède véritablement un esprit traditionnel, que d’essayer de concourir sinon à leur disparition, pour autant que ce soit possible, du moins à leur limitation. Donner les références exactes des textes de René Guénon que l’on met en ligne fait partie des exigences de rigueur et de convenance traditionnelle.

             On peut dire la même chose pour les textes oubliés de René Guénon lors de leurs rééditions : quand nous les avons publiés à nouveau, nous l’avons fait à chaque fois en consultant les manuscrits (20). Si cela n’a pas été le cas pour le collaborateur qui a publié les deux « Réponses » à des questionnaires qui ont été rééditées pour la première fois dans les deux premiers numéros des Cahiers de l’Unité, on relèvera qu’il a pris soin de mentionner le texte original à partir duquel il a effectué ses rééditions. Nous possédons les copies autographes de ces réponses. Dans la mesure où celles-ci contiennent des variantes par rapport à l’édition initiale et à celle publiée dans cette revue, ainsi que des fautes de ponctuation, nous pouvons ainsi rectifier ce qui doit l’être. Aussi, avec l’accord du collaborateur qui a effectué ces rééditions, nous nous proposons de les publier dans l’édition imprimée des Cahiers de l’Unité qui reprendra tous les articles parus en 2016. 

             À partir d’un certain moment, il sera donc facile de faire le départ entre ceux qui transmettent fidèlement les textes de René Guénon, directement ou indirectement, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, et ceux qui ne le font pas, même si les intentions affichées de ces derniers semblent les meilleures.

Patrice Brecq

 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article :

Patrice Brecq, « Postface à : Orient et Occident », Cahiers de l’Unité, n° 3, juillet-août-septembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

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