REMARQUES SUR LE PURUṢA-SŪKTA

Remarques sur l’« Hymne à l’homme universel »
(Puruṣa-sūkta)

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L’Homme Universel aux mille têtes,

aux mille yeux, aux mille pieds,

englobant la terre de tous côtés,

régnait sur les dix doigts.

 

Sahasraśīrṣa puruṣaḥ

sahasrākṣaḥ sahasrapāt

sa bhūmim viśvato vṛtvāty

atyatiṣṭhad daśāṅgulam

 

सहस्रशीर्षा पुरुषः सहस्राक्षः सहस्रपात् ।
स भूमिं विश्वतो वृत्वात्यतिष्ठद्दशाङुलम् ॥१॥

 
 

Ṛgveda, 10, 90, 1, aty atiṣṭhad daśāṅgulam

(Journal of the American Oriental Society, Vol. 66, n° 2, 1946) 

 

– I –

      Ṛgveda, 10, 90, 1, [sahasraśīrṣa puruṣaḥ sahasrākṣaḥ sahasrapāt / sa bhūmim viśvato vṛtvāty atyatiṣṭhad daśāṅgulam //] affirme que la Personne (puruṣa) (1) aux mille têtes, aux mille yeux, aux mille pieds, [Un millier signifie toutes choses] « englobant la terre de tous côtés (bhūmim viśvato vṛtvā), régnait sur les dix doigts » (aty atiṣṭhad daśāṅgulam), c’est-à-dire selon Sāyaṇa, sur « la zone délimitée par dix doigts » (daśaṅgulaparimitam deśam), soit dix pouces. D’abord en ce qui concerne aty atiṣṭhat : mon « régnait sur » est pratiquement identique au « gouvernait » du professeur W. Norman Brown, qu’il étaye par les expressions « être au-dessus, régner sur » dans une note de bas de page, et au « herrscht über » (2) [« l’emporte sur »] de Weber et du Dr. Lucian Scherman. Cela correspond aussi au atiṣṭhā = « in seiner Gewalt haben » [« avoir en son pouvoir »] de Grassmann, ce qui est évidemment le sens dans Ṛgveda, 10, 60, 3, de yo janān [...] atitasthau, où Sāyaṇa emploie parābhāvayati, et le sens est « qui vainc (ou domine) les hommes ». 

         Dans l’autre interprétation, qui est celle de certains commentateurs et traducteurs modernes, atiṣṭhā signifie « dépasser » – littéralement – ou « transcender », et daśāṅgulam en tant qu’accusatif adverbial est la mesure par laquelle la Personne transcende la terre ou le monde. Mais je suis d’accord avec Brown sur le fait que daśāṅgulam est « l’objet direct » [Accusatif] du verbe, comme le sont janān dans Ṛgveda, 1, 64, 13 et 10, 60, 3, et saṃānān dans Śatapatha Brāhmaṇa, 10, 6, 1, 9 ; et avec le Dr. Scherman sur le fait que spécifier la mesure de la transcendance par « dix pouces » serait « nichtssagend » [« sans signification »], et que même si une telle absurdité théologique était « signifiante », nous devrions nous attendre à trouver l’instrumental (daśāṅgulena) et non pas un accusatif – comme, par exemple dans Pañcaviṁśa Brāhmaṇa, 20, 12, 3, atiricyante dvābhyām, « ils dépassaient de deux », la mesure de l’excès étant exprimée par l’instrumental. 

     Ce qui a été dit jusqu’à présent nous laisse libre de considérer le daśāṅgulam comme un domaine, et de nous demander à nouveau, quel est le royaume étendu sur lequel la Personne [Puruṣa] est censée régner, dominer, contrôler ou dans « Gewalt haben » [« être violent »], – ou, même « surpasser » dans le sens où un souverain est supérieur à son royaume et s’élève au-dessus de celui-ci, et est appelé « Altesse » ; comme dans Śatapatha Brāhmaṇa, 10, 6, 1, 9, où en raison de sa connaissance de la « prééminence » (atiṣṭhā, n.) céleste de Vaiśvānara-Puruṣa [L’Homme Cosmique], Jana Śarkarākṣya est assuré de la « prééminence » parmi ses pairs (samānān atitiṣṭhasi).

              Une majorité de traducteurs – il suffira de mentionner le Dr Scherman et le Professeur Brown – qui considèrent le daśāṅgulam comme l’objet direct [Accusatif] de aty atiṣṭhat, rendent le mot par « cœur ». Une première objection à cela est que, quand on trouve une mesure spécifique attribuée à la Personne [Puruṣa] dans le cœur, celle-ci n’est pas « dix doigts » mais un « pouce » (aṅguṣṭhamātraḥ puriṣo [...] hṛdaye saṁniviṣṭaḥ, Kaṭha Upaniṣad, 4. 12, 6. 17), et l’accent est mis sur l’infinie petitesse de la divinité immanente (aṅguṣṭhamātram aṇor aṇum, Maitri Upaniṣad, 6, 38) (3). Une objection plus importante est que le Puruṣasūkta est certainement une description de l’opération divine et de la manifestation formelle ; il est l’Homme Cosmique, dont les pieds correspondent à la terre, la tête au ciel et l’œil au soleil, comme expliqué aux versets 13, 14. Pourquoi, alors, passer de la terre visible, son piédestal, non pas au ciel comme antithèse logique, mais au « cœur », où le Seigneur est certes assis, mais comme celui qui est « caché et difficile à voir » (durdarśaṃ gūḍham anupraviṣṭaṃ guhāhitam, Kaṭha Upaniṣad, 2, 12) ? Le professeur Brown est sûrement sur la bonne voie quand, malgré son interprétation de daśāṅgulam par « cœur », il ajoute : « Peut-être est-il fait référence ici au sommet de l’univers, comme dans la stance suivante », – dans laquelle la Personne solaire « monte au-dessus (au ciel) par la nourriture ». Il existe une confirmation de cette interprétation dans Śatapatha Brāhmaṇa, 10, 6, 1, 9-11, où, pour illustrer les stations de Vaiśvānara-Puruṣa [L’Homme Cosmique], Aśvapati Kaikeya dit que le ciel est sa « supériorité » ou « prééminence » (atiṣṭhā, n.) et désigne sa propre tête comme l’équivalent microcosmique de cette « prééminence », vers son propre œil comme l’équivalent microcosmique du soleil, et ainsi de suite ; et, par analogie, dans Aitareya Āraṇyaka, 2, 1, 4, où Brahma « entre dans l’homme par les pieds et se déplace vers le haut (ūrdhvam udasarpat) jusqu’à ce qu’il brille (aśrayata (4)) à la tête » ; cf. Taittirīya Saṃhitā, 2, 3, 14, 6, nīcād uccā [...] pratasthau. De même dans la Maitri Upaniṣad, 6, 6, la tête de l’ātman, Prajāpati, est...

         

 

Ananda K. Coomaraswamy

Traduit de l’anglais par Max Dardevet

  (À suivre)

 

La suite de cet article est exclusivement réservée à nos abonnés ou aux acheteurs du numéro 23 des Cahiers de l'Unité

Purusha-sûkta 1ers versets
 
Purusha et la Déesse Tripurâ

Les deux premiers versets du Purusha-sûkta, 
avec le commentaire de Sâyana

Purusha et la Déesse Tripurâ

 

Pour citer cet article :

Ananda K. Coomaraswamy, traduit de l'anglais par Max Dardevet « Remarques sur L’«Hymne À l’homme universel (Puruṣa-sūkta) », Cahiers de l’Unité, n° 23, juillet-août-septembre, 2021 (en ligne).

 

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