À propos d’une prétendue « Édition définitive »

(1re partie, suite et fin)

Le règne de la quantité et les signes des temps

Édition définitive établie sous l'égide de la Fondation René Guénon

par René Guénon, 

306 pages, Collection Tradition, nrf, Gallimard, Paris, 2015.

Étude critique (1re partie, suite et fin)

 

PLAN

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Jacques-Albert Cuttat

(1909-1989)

Luc Benoist en 1930

(1893-1980)

Jacques-Albert Cuttat

Signature de Michel Vâlsan

Ananda K. Coomaraswamy

(1877-1947)

Chamane Soyote, 1898,

Musée National de Finlande, Helsinki

Symboles sur un tambour Sami,

Laponie (Cf. Edward Rae, The White Sea Peninsula, London, 1881)

Chakras - Guge, Tibet, XIe siècle

(Cf. Amy Heller, « Two Early Tibetan Ritual Diagrams for Cakra Meditations », Tibet Journal, n° 3-4, 2009)

Gaston Milhaud

(Cf. André Nadal, « Gaston Milhaud (1858-1918) », Revue d'histoire

des sciences et de leurs applications,

t. 12, n° 2, 1959)

Gottfried Wilhelm Leibnitz

(1646 - 1716)

Antoine Fabre d’Olivet en 1790

(1767-1825)

Caïn tuant Abel avec une mâchoire d'âne.

(Enluminure, XVe siècle)

La « Note » : quelques remarques

        

            Nous avons vu que la « Fondation René Guénon » avait placé en tête de la prétendue « Édition définitive » du Règne de la Quantité et les Signes des Temps une « Annonce ». Il faut toutefois consulter la p. 303 pour connaître enfin le titre de ce texte liminaire ! Il y est précisé que cette « Fondation » « a pour objet de rassembler sous son égide l’ensemble des ouvrages et documents… » (p. 9) ; « Rassembler… l’ensemble » : lourde tâche ! Vaste programme ! Ce style si singulier cède la place à une phraséologie grandiloquente dans le premier des deux appendices qu’on a cru bon d’ajouter, à savoir une « Note » (p. 291). En moins d’une page, les poncifs et expressions contestables abondent : « C’est au soir de sa vie » ; « une approche de l’histoire totalement aboutie » ; « L’ampleur du désastre avait donné raison à son approche de “l’âge sombre” au-delà de l’imaginable » ; « aussi put-il développer son écriture » ; « une œuvre de circonstance donc mais au moment où le transitoire a croisé les vérités éternelles et s’est fondu en elles » ; « les réseaux qui accompagnaient René Guénon dans sa démarche ».

       On ajoutera qu’on parle aussi de « la France où se concentraient… ses innombrables correspondants ». Or, selon Luc Benoist, René Guénon « recevait avant la guerre un courrier d’ambassadeur. De tous les coins du monde, des continents les plus anciens et les plus nouveaux, de l’Inde et de l’Amérique… » (1).

            Voilà quelques exemples de ce que l’on nous inflige dans ladite « Note » bien inutilement ajoutée à « ce maître ouvrage » : qu’est-ce qui justifie une telle dénomination ? Et quel est donc le statut des autres livres par rapport au Règne ? On s’abstient de nous l’indiquer…

             Passons maintenant à l’autre adjonction : l’« Annexe » (pp. 293-302).

 

De quelques singularités, approximations et erreurs contenues dans l’« Annexe »

 

             Nous venons de relever plusieurs passages extraits de la « Note » écrits dans un style pour le moins contourné, avec beaucoup d’affectation ; l’« Annexe » n’échappe pas à ce défaut : « L’audience retrouvée des milieux intellectuels parisiens (sic !) dans la déroute idéologique des années trente-quarante et l’ambiance apocalyptique qui lui faisait cortège […] lui permit d’accéder de nouveau à la grande édition parisienne comme cela avait été le cas pour ses premiers livres » (p. 295) ; « la dimension apocalyptique était essentielle pour Guénon » (p. 297) ; « l’annonce maistrienne » (p. 297) ; « la société française qui, dans l’euphorie de la victoire, souhaitait d’abord oublier les heures sombres, en dépit des menaces évidentes sur le sort de l’Occident liées à la bombe atomique et au statut de l’homme dans un monde pensé désormais en termes de masse » (p. 298) ; « l’ermite de Dukki » (pp. 299 et 301) ; « Le succès public l’encouragea néanmoins à poursuivre dans sa stratégie éditoriale » (p. 299) ; « En marge du “contexte apocalyptique” » (p. 301), etc.

        Passons maintenant à quelques-unes des approximations et erreurs qui s’ajoutent à celles que nous avons signalées précédemment.

            On constate une fois encore que, comme M. Laurant dans plusieurs de ses textes, on ne sait toujours pas écrire correctement le titre de l’article : « Sheth », noté cette fois : « Seth » (p. 295).

        Nous apprenons que la « tentative éphémère » de l’Ordre du Temple rénové ‒ qui a tout de même duré plus de deux ans ! (2) ‒, « a laissé quelques traces d’archives dans les papiers de Louis Caudron, à Amiens » (p. 295, n. 1). Il est vraiment dommage qu’on ne nous apporte aucune précision sur cette question, ni quelles sont lesdites « traces d’archives ». Comme d’autres, nous avons eu l’occasion de consulter le fonds Caudron, remis le 23 novembre 1989 à l’un de nos amis par son fils M., et nous n’avons pas souvenir de ce qui peut être visé dans la phrase précitée. En revanche, ce qui est sûr, c’est que Patrice Genty, qui fut l’un des membres de l’Ordre du Temple rénové comme Rose-Croix Égyptien (3e degré), possédait les manuscrits autographes de toutes les conférences de Guénon (3) et d’autres textes originaux concernant cet Ordre, comme il détenait encore des « écrits de jeunesse » de René Guénon. Tous ces documents, et d’autres encore, ont été confiés à l’un de ses correspondants en 1965 et 1966. 

       On reprend le jugement de Paulhan qui avait « trouvé splendide » « le manuscrit du Règne » (p. 296), et on renvoie alors à une lettre de Paulhan à Benoist citée dans le livre de M. Accart (4). En fait, ce dernier reprend à part le seul terme de la citation de Paulhan : « splendide ». Il avait fait de même pour l’appréciation d’Art du monde, de Benoist : « Paulhan confiait à Drieu La Rochelle que ce livre lui semblait “remarquable” » (5). En dépit de bien des qualités de cet ouvrage, il n’y a cependant aucune commune mesure entre celui-ci et le Règne. Dans ce contexte, que signifient alors les qualificatifs : « splendide » et « remarquable » ? Pour le premier, ce sont Le Règne et Les Principes que Paulhan « a trouvés “splendides” », selon la lettre de Benoist à Guénon du 16 février 1945 ; ce jugement doit avoir quelque importance aux yeux des membres de la « Fondation », puisqu’ils le reprennent en quatrième de couverture du Règne, comme une sorte d’argument publicitaire adressé à l’intention des « intellectuels ». Dans ces conditions, pourquoi ne pas mettre aussi en avant Gide, qui affirma dans ses «  Feuillets retrouvés I » (6) que « ces livres de Guénon sont remarquables et m’ont beaucoup instruit », « Si Guénon a raison, eh bien ! toute mon œuvre tombe… », puis : « Je n’ai rien, absolument rien à objecter à ce que Guénon a écrit. C’est irréfutable » (7). On ajoutera que François Bonjean rapportera ainsi les propos de Gide : « Si Guénon a raison, je me suis trompé et j’ai contribué à tromper les autres ! Ma vie, mon œuvre, tout est à refaire ! Or je ne me sens plus les forces qu’il faudrait pour un tel retournement ! Qu’en pensez-vous ? » (8) De tels éloges, venant de l’un des grands “intellectuels” du XXe siècle, qui reçut en 1947 le prix Nobel de littérature, ainsi que le jugement suivant de Paul Claudel, ne mériteraient-ils pas, avec beaucoup plus de raison, de figurer en quatrième de couverture ? Claudel considérait en effet René Guénon comme « le plus grand écrivain français contemporain » ; ce propos fut rapporté par Mircea Eliade à Michel Vâlsan en mars 1948 (9). Même si Guénon n’attacha guère d’importance aux appréciations de Gide et à celle de Claudel à son égard (10), elles devraient tout de même en “imposer” davantage aux “intellectuels” que le bien modeste, voire insignifiant « splendide » de Paulhan…

        Les membres de la « Fondation » attribuent l’épithète de « fidèle » à Luc Benoist (p. 295) et à René Allar (p. 296). Pourtant ce n’est pas eux que René Guénon avait chargés d’éditer le Règne : comment qualifier alors celui qui eut cet insigne honneur, sans l’avoir sollicité ? Fidèle d’entre les fidèles ?

    Dans le style si singulier de l’« Annexe », nous lisons que « Les préoccupations éditoriales […] connurent alors une activité intense autour de son entrée [celle de Guénon] chez Gallimard. Jean Paulhan (1884-1968) a joué pour ce faire un rôle décisif… » (p. 295). Mais on s’abstient de nous donner le nom de celui qui décida de choisir cet éditeur pour publier le Règne. Comme pour le point précédent, si on ne sait pas de qui il s’agit, pourquoi parle-t-on de ce que l’on ne connaît pas ? Et si on le sait, pour quelles raisons s’abstient-on de donner son nom : n’aurait-on pas quelques (mauvaises) raisons pour ne pas le vouloir nommer ? On voit comment les membres de la « Fondation » en arrivent à confectionner peu à peu une sorte d’“imagerie officielle” concernant l’édition du Règne. Sur ce qui s’est réellement passé, on se reportera à la seconde partie de notre travail. 

         On nous dit que Benoist fut appuyé par Jean Paulhan dans son « projet de création d’une collection traditionnelle inspirée de » l’œuvre de Guénon. Pourquoi ne rapporte-t-on pas alors ce que celui-ci pensait d’une telle collection ? Guénon écrivit à Benoist le 11 avril 1945 : « Quant à la question de la collection, j’avoue que je ne sais trop que vous dire à ce sujet, car je ne vois pas très clairement les raisons pour et contre, et d’ailleurs, bien qu’il n’en ait pas été question au début, j’avais déjà chargé Vâlsan de tout régler suivant ce qu’il jugerait convenable, car il est beaucoup mieux placé que moi pour se rendre compte de toutes choses. L’inconvénient d’un mélange avec des livres de toute sorte existe en somme chez tous les éditeurs, malheureusement ; à cet égard, il faudrait seulement veiller à ce qu’on ne mette pas, au dos des couvertures, des annonces d’un caractère par trop “hétéroclite”, comme l’avait fait Denoël, à mon insu, avec ses ouvrages de psychanalyse ! D’une façon générale, je ne suis pas très partisan de la formule des “collections”, qui donne un peu l’impression d’un “cadre” plus ou moins rigide, et presque toujours trop étroit par quelque côté ou trop large par quelque autre. Cependant, dans le cas présent, je n’aurais pas d’objection formelle, surtout si M. Schuon, pour sa part, est disposé à y collaborer réellement comme vous semblez l’espérer. J’aurais seulement, en ce qui concerne l’“orthodoxie”, certaines réserves à faire, dans ce que vous envisagez, sur les ouvrages d’Evola, notamment la “Tradition hermétique”, car, bien qu’il s’y trouve des choses excellentes, il y a un point essentiel sur lequel il est vraiment difficile de passer : je veux parler de l’inversion des rapports entre la royauté et le sacerdoce ; Coomaraswamy lui a d’ailleurs parfaitement répondu là-dessus dans un de ses derniers livres. – Enfin, comme cela peut, je crois, ne se décider qu’en dernier lieu, puisque cela n’entraîne de modification que sur le titre seul, je vous laisserai discuter encore la chose avec Vâlsan, à qui vous serez bien aimable de communiquer ces quelques remarques pour m’éviter d’avoir à les lui répéter. Je lui ai seulement écrit quelques mots, au reçu de son télégramme, pour lui confirmer mon accord [11]; je tâcherai de lui récrire plus longuement d’ici peu pour répondre aux deux lettres que j’ai reçues de lui. Ce qui est un peu ennuyeux en ce moment, c’est que la lenteur et l’irrégularité des courriers font que la correspondance s’entrecroise d’une façon qui la rend assez compliquée ! » Il reparla de la “collection” le 15 juin 1945 : « Depuis que je vous ai écrit (et je pense que ma lettre a dû vous parvenir il y a un certain temps déjà), j’ai reçu votre lettre transmise par Townsend [12], puis celle que vous m’avez adressée directement le 28 mars. Si je n’y ai pas répondu plus tôt, c’est qu’il n’en résultait en somme aucune raison nouvelle pour ou contre l’idée de la collection telle que vous l’envisagez, de sorte que je n’avais rien à modifier ou à ajouter à ce que je vous avais déjà dit à ce sujet ». Le fait « qu’il n’en ait pas été question au début », comme le précise Guénon, ainsi que les “réserves” qu’il formula à ce sujet auraient dû attirer l’attention des membres de la « Fondation ».

      Pour le titre de la collection, on nous assure que, pour Guénon,  « l’expression “Fleur d’Or” […] était à fuir » (p. 296). Or, Guénon n’a-t-il pas écrit tout l’inverse le 23 avril 1945 ? En effet, nous lisons dans cette lettre : « Je crois comprendre que c’est au titre de la “Fleur d’Or” qu’il [Benoist] s’était arrêté en dernier lieu ; ce n’est pas mal en somme, et je n’ai rien à objecter ». Et si Guénon a modifié son point de vue, il faut préciser ce qui l’amena à le faire.

          On affirme que « Clavelle/Reyor (1905-1988), qui occupait un poste-clef aux Éditions Traditionnelles, ne prit pas directement part au débat » (p. 296) : sur cette question, et d’autres le concernant, on verra quel fut son rôle dans la seconde partie de notre étude.

              On certifie que « Luc Benoist avait rédigé en 1943, alors qu’il préparait la création de la collection, un article sur l’œuvre de Guénon pour La Nouvelle Revue Française » (p. 301). C’est d’autant plus étrange, car ce texte a été édité le 1er septembre 1942 (13) ! De plus, la rédaction de ce texte remonte non à « 1943 », mais à 1939. En effet, c’est au cours de cette dernière année que Jean Paulhan lui avait commandé un article sur l’œuvre de Guénon pour la revue qu’il dirigeait, et le 9 décembre 1939 Guénon remercia Benoist pour cet article qu’il avait « pu faire accepter à la “Nouvelle Revue Française” » ; mais il s’étonnait de n’avoir « rien vu jusqu’ici ; cela n’a-t-il pas encore paru ? En tout cas, puisque cette revue continue à paraître régulièrement, il faut espérer qu’il ne s’agit là que d’un simple retard… » Les 9 février et 29 avril 1940, il revint sur cette question : « Le retard de la publication de votre article dans la N. R. F. m’étonnait d’autant plus que Clavelle m’avait dit qu’il était déjà composé avant la guerre ; enfin, il faut espérer que ce sera tout de même pour bientôt » ; puis : « J’ai vu aussi que votre article n’avait pas encore paru dans le n° d’avril de la “N. R. F.” ; enfin, espérons que ce sera pour le prochain ». Ce n’est que le 11 avril 1945 que Guénon accusera réception « de votre article de la N. R. F., qui a heureusement pu paraître enfin malgré toutes les difficultés dues aux circonstances ».

       Et nous pourrions poursuivre ainsi en relevant bien d’autres erreurs contenues dans cette « Annexe », la recension précédente n’étant pas exhaustive, malheureusement pour Guénon et pour son œuvre, et pour les lecteurs ! Nous nous arrêterons maintenant sur quelques questions ou sujets qui nécessitent des explications plus détaillées

Jacques-Albert Cuttat

            Guénon cite ce nom dans sa lettre à Coomaraswamy du 29 décembre 1943, que nous reprenons  conformément au manuscrit autographe : « M. Cuttat vous a dit avoir l’intention de vous envoyer une copie du livre “Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps” que j’ai écrit l’an dernier, et je pense qu’il a dû le faire ; l’avez-vous reçue ? » Or, en reproduisant ce passage dans l’« Annexe » (p. 293), on a une fois encore fait disparaître les majuscules dans le titre de l’ouvrage. De plus, Guénon écrivant ce titre entre guillemets, et ne le soulignant donc pas, ce titre aurait dû se trouver “en romain” ; or, on l’a mis en italique. Enfin, comme il s’agit d’« une copie du livre », on aurait dû écrire : « l’avez-vous reçue ? »  Mais peut-être a-t-on cru que c’était le « livre » qui était « reçu », d’où l’utilisation du participe passé au masculin ; à moins qu’on se soit contenté de reprendre l’une des versions numérisées plus ou moins fautives que l’on trouve çà et là ; ou bien, enfin, on n’exclura pas qu’on ait affaire ici plus simplement à une faute d’orthographe. Quoi qu’il en soit, afin d’éviter de commettre cette erreur et les défauts mentionnés, il aurait fallu vérifier la citation à partir de la lettre originale, ou, au moins, d’après une copie de cette dernière. En reproduisant cet extrait de lettre pourtant bien court, chacun appréciera comment les membres de la « Fondation » veillent scrupuleusement « aux travaux de mise au point technique des textes re(publiés) » (p. 9), et la façon dont ils font ainsi œuvre scientifique.

           On note que Jacques-Albert Cuttat était un « diplomate suisse qui, en poste à Buenos Aires, avait contribué à la diffusion de l’œuvre de Guénon en Amérique latine ; qualifié d’“orientalisant”, il occupait le poste d’ambassadeur à Athènes en 1969 » (p. 293, n. 1). Ces brèves indications méritent qu’on s’y arrête. En fait, Cuttat « entra en 1935 au Département politique fédéral et fut transféré successivement à Buenos Aires et, en 1951, à Bogota où il devint en 1954 ministre en Colombie et en Équateur » (14)

       Sur la question des traductions, Guénon écrit dans sa lettre précitée à Coomaraswamy, que « les dernières nouvelles » qu’il a de Cuttat « datent de près d’une année » ; puis il s’interroge : « Je ne sais pas non plus au juste où en est son projet de faire éditer des traductions espagnoles de quelques-uns de mes livres… » En d’autres termes, Guénon ne savait pas, fin 1943, si Cuttat avait commencé, ou non, à faire publier les traductions attendues. Ce n’est qu’en 1945 que parut la première traduction espagnole : Introducción general al estudio de las doctrinas hindúes (15).

          D’autre part, on ne précise pas qui l’a « qualifié d’“orientalisant” ». De notre côté, nous reprendrons l’information qu’en tant qu’ambassadeur, Cuttat « a passé quelques années en Inde, et est devenu un connaisseur de l’ésotérisme et des religions orientales » (16)

          On se demande enfin ce que viennent faire ici l’année 1969 et sa fonction d’ambassadeur cette année-là, le Règne ayant été édité en 1945… En outre, ce n’est pas seulement en 1969 que Cuttat était à Athènes, puisqu’il a été nommé en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire en Grèce, avec résidence à Athènes, le 17 septembre 1965 par le Conseil fédéral suisse (17), poste qu’il occupa jusqu’au 30 novembre 1969 (18), ayant fait valoir son droit à la retraite pour raison de santé (19). On ne peut que s’interroger sur les raisons qui ont déterminé les membres de la « Fondation » à ne retenir que l’année 1969, non seulement sur les quatre années où Cuttat fut en fonction à Athènes, mais encore dans toute sa carrière diplomatique commencée en 1935…

        En privilégiant uniquement des éléments très partiels et “extérieurs” d’ordre professionnel, on élude complètement tout ce qui présente un intérêt traditionnel, comme son “parcours spirituel”, du soufisme à l’hésychasme, sa collaboration au Voile d’Isis-Études Traditionnelles (20), et ses publications (21).

            L’année 1957, marque, semble-t-il, sa rupture publique avec la conception De l’Unité transcendante des Religions, pour reprendre le titre du livre de son premier cheikh : c’est à cette date que paraît La rencontre des religions, dans lequel il prend position contre cette doctrine en faveur de la conception exotérique chrétienne. C’est encore en 1957 qu’il donne « une série de vingt conférences libres » à l’École Pratique des Hautes Études « sur le néo-traditionalisme (École de René Guénon, Ananda K. Coomaraswamy, Frithjof Schuon) » (22). Comme il l’affirme lui-même, « Le corps de ces vingts (sic !) leçons avait pour objet l’exposé et la confrontation avec la perspective chrétienne des trois principales “catégories” néo-traditionalistes :

- les catégories métaphysiques (l’Universel et l’Infini) ;

- les catégories cosmologiques (le Symbolisme et les Sciences traditionnelles) ;

- les catégories spirituelles (l’Initiation et la Réalisation métaphysique) » (Ibid).

     En fait, dès le début de ses conférences, il regarde « l’universalisme… guénonien » comme étant « du syncrétisme » (23) ; puis, pour chaque point considéré, il montre en quoi le Christianisme répond adéquatement aux questions posées, alors qu’il adresse à l’exposé de Guénon remarques, critiques et objections. Ainsi, pour le troisième et dernier point, celui de l’« Identité suprême », il rappelle que cette expression désigne « le sommet de la “réalisation métaphysique par la connaissance” (c’est-à-dire par l’identification supra-individuelle du sujet et de l’objet), sommet qui n’est autre que la coïncidence du “Soi” (Atmâ) et de l’Absolu (Brahma) suivant la branche non-dualiste du Vêdânta. R. Guénon estime que seuls des rites initiatiques et ésotériques y donnent accès, à l’exclusion des rites religieux et exotériques dont l’efficacité se limiterait à l’ordre individuel » (p. 69). Puis il précise que ses « derniers cours visaient à situer dans la perspective chrétienne l’expérience spirituelle de l’“identité suprême”. Comme l’ont exposé MM. O. Lacombe, L. Gardet à la suite de J. Maritain, et aussi [le Père] R.[ené] Arnou, il ne peut s’agir d’une identité avec Dieu, ni même d’une auto-intellection de l’essence de l’âme ; il s’agit d’une visée confuse (négative) de Dieu (de Sa présence d’immensité) enveloppée dans “l’acte d’abolition de tout acte” par lequel l’âme s’atteint expérimentalement dans son existence aussi nue que possible. L’illusion de coïncider avec Dieu pourrait également s’expliquer, semble-t-il, par la confusion entre l’homme en tant qu’il est réellement en son fond substantiel ‒ qu’il le sache ou non ‒ image de Dieu, et l’Exemplaire de cette image, confusion en quelque sorte naturelle en dehors de la Révélation biblique. La “béatitude” expérimentée par le yogui, hanté par la crainte de transmigrer, ne serait-elle pas l’effet de la prise de conscience obscure, mais fruitive et “libérante” de l’immortalité de l’âme, c’est-à-dire précisément du fait que l’homme n’est pas seulement un vestige (un “symbole”), mais une image personnelle de Dieu ? » (24)

             Cuttat terminait la présentation de son cycle de conférences en parlant de l’exposé de Guénon concernant « l’ascension “gnostique” vers le Divin hypercosmique ». Or, l’adjectif « gnostique » renvoie ici, directement, non à la « Gnose », c’est-à-dire à la « Connaissance » (25), mais, sournoisement, « à cette mixture hétéroclite qui s’appelle (ou s’est appelée le gnosticisme) » (26), puisque le second qualificatif, « hypercosmique », provient de Basilide ou de ses disciples, selon Clément d’Alexandrie (27). Dans cette perspective, on se souviendra de la phrase précitée de Maritain, en conclusion d’un article de Noële Maurice-Denis Boulet, selon laquelle Guénon proposait « une rénovation hindouïste de l’antique Gnose, mère des hérésies » (28). Ce même Maritain écrivit à Guénon « qu’il ne pensait pas  que personne ait pu croire qu’on [l’]accusait de vouloir ressusciter Basilide ou Valentin » (29). Après avoir repris cette phrase dans sa lettre à ce philosophe en date du 24 septembre 1921, Guénon répondit : « C’est bien ce qui vous trompe, et c’est au contraire ce que tout le monde a compris » (30).

        Enfin, parlant cette fois de Guénon lui-même, Cuttat mit en cause « son orgueilleux dédain de l’homme et de l’histoire », puis « sa cécité envers le christianisme » (p. 69),  accusations aussi spécieuses que récurrentes, notamment chez bien des chrétiens, eux-mêmes trop souvent aveuglés par des conceptions dogmatiques sur le sens « historique » de l’unicité du Christ qui les empêchent de percevoir l’unité et l’universalité traditionnelles, tant en succession qu’en simultanéité.

          De là, si on se réfère à Cuttat, il faut savoir à quelle période de sa vie on a affaire, et quelles idées prévalaient alors chez lui. Ses conférences, comme le montrent les extraits que nous venons de citer, révèlent une complète régression intellectuelle. Son éloignement plus ou moins radical de l’enseignement de Guénon eut notamment pour conséquence son rejet de la doctrine de l’unité métaphysique et ésotérique des formes traditionnelles au profit d’un point de vue exclusiviste foncièrement exotérique. En 1981, s’il reconnut en Guénon « l’un des rares génies spirituels de notre siècle », il persista, d’une manière aussi fausse qu’absurde, à considérer qu’il avait eu « une véritable cécité à l’égard de la Personne divino-humaine du Christ », comme il l’écrivit dans sa préface à Ésotérisme et Christianisme autour de René Guénon de Mme M.-F. James (pp. 8-9). Et cette dernière se servit de ses conceptions pour illustrer dans son livre la soi-disant « radicale incompatibilité avec la Révélation chrétienne » « de l’œuvre guénonienne » (p. 15).

        Et si on revient à la note de l’« Annexe » qui est à l’origine de nos remarques, on constatera qu’en valorisant ainsi Cuttat, dont on souligne bien naïvement la qualité d’ambassadeur, comme si le prestige social de celle-ci devait rejaillir sur Guénon, on laisse entendre que cet homme avait des idées traditionnelles proches de ce dernier. Ce procédé qui consiste à détourner l’attention des lecteurs est généralement plutôt efficace, surtout sur ceux qui n’ont pas les possibilités de vérifier les idées et la version des faits qu’on veut leur instiller ; M. Jean-Pierre Laurant y a recouru dans ses travaux, comme cela sera montré à une autre occasion. Il nous faut donc préciser que, du vivant même de Guénon, Cuttat s’était opposé à lui pour soutenir les opinions de Frithjof Schuon, dont il était alors le disciple, notamment sur la question de l’initiation chrétienne. Il montra « violemment » son désaccord (31) en rédigeant des « remarques » (32) à un texte de Michel Vâlsan sur la question de l’initiation extra-sacramentelle d’après saint Syméon le Nouveau Théologien, dans lequel Vâlsan avait défendu et développé le point de vue traditionnel exposé par Guénon sur cette question, ainsi que sur celles du caractère originel du Christianisme et sur la nature des sacrements chrétiens (33).

             

« Neuf chapitres constituent en fait des reprises d’articles »

           

         L’« Annexe » du Règne contient décidément bien des oublis et inexactitudes. On affirme que ce livre de Guénon contient « de nombreuses références à ses ouvrages », et on fonde cette assertion en se rapportant au « symbolisme de la croix (1931) particulièrement et [à] L’homme et son devenir selon le Vêdânta (1925) » (p. 294). Si le premier est cité sept fois, et le second trois fois, précisions qui ne sont pas données dans l’« Annexe », on omet de mentionner le livre le plus souvent cité, à savoir Le Roi du Monde, qui l’est huit fois.

         Puis on soutient que « Neuf chapitres constituent en fait des reprises d’articles » (p. 294). Les titres de ces articles sont donnés dans un complet désordre. Il eût tout de même été facile d’adopter un classement, soit en tenant compte de leur reprise dans l’ordre actuel des chapitres du livre, du premier au quarantième ; soit en privilégiant l’ordre chronologique de leur parution dans Le Voile d’Isis/Études Traditionnelles.

        D’autre part, trois dates sont inexactes : « mars-avril 1938 », pour « L’illusion de la “vie ordinaire” », « novembre-décembre 1936 » pour « Les contrefaçons de l’idée traditionnelle », et « janvier-février 1938 » pour « L’erreur du “psychologisme” » (34). En fait, ces articles n’ont pas été publiés dans des numéros doubles, comme le laissent entendre les traits d’union, mais bien, à chaque fois, dans deux numéros distincts, respectivement les nos 219 et 220, 203 et 204, 217 et 218.

               Enfin, « La diffusion de la connaissance et l’esprit moderne » n’est pas le ch. 13 de Mélanges, mais le ch. 2 de la 3e partie de ce recueil posthume (1976) ; quant aux sept articles repris dans Articles et comptes rendus, Tome I (2002), dont il est question (p. 294), dans la mesure où aucune numérotation de chapitres n’est indiquée dans cet autre recueil posthume, ils ne sauraient donc être les chapitres 12, 10, 9, etc. comme c’est indiqué.

         Maintenant, si l’on suit l’ordre des chapitres du Règne, on fera les remarques suivantes :

- le troisième, « Mesure et manifestation », était initialement un article paru sous le même titre en juin 1939.

- Pour « L’illusion de la “vie ordinaire” », il faut prendre garde aux faits suivants : seule la première partie de l’article (mars 1938) constitue l’origine de ce ch. 15 ; la seconde livraison (avril 1938) est désormais le ch. 17, « Solidification du monde ».

- « Mythologie scientifique » (déc. 1938) forme le ch. 18, « Mythologie scientifique et vulgarisation » ;

- « Résidus psychiques » (juil. 1937), le ch. 27.

- Pour « Les contrefaçons de l’idée traditionnelle », une partie (nov. 1936) sert de base au ch. 29, « Déviation et subversion » ; l’autre partie (nov. et déc. 1936) se retrouve dans le ch. 36, « La pseudo-initiation ».

- « Du double sens des symboles » (juil. 1937), forme le ch. 30, « Le renversement des symboles » ;

- « De la confusion du psychique et du spirituel » (mars 1935), le ch. 35, « La confusion du psychique et du spirituel ».

- « Initiation et contre-initiation » (fév. 1933) : plus ou moins repris dans le ch. 38, « De l’antitradition à la contre-tradition » ; cependant, le premier paragraphe de cet article constitue le premier paragraphe du ch. 39, « La grande parodie ou la spiritualité à rebours ». 

           Ainsi, ce ne sont pas seulement « Neuf chapitres [qui] constituent en fait des reprises d’articles », mais au moins dix-sept chapitres qui reprennent intégralement ou partiellement des articles. De notre côté, comme dans nos remarques précédentes, nous nous sommes tenu à l’essentiel sur ce sujet, nous n’oublions pas qu’il faut aussi prendre en compte le fait que bien des passages de divers articles non cités précédemment ont été incorporés dans le livre. Mais ce que nous venons d’établir est déjà suffisant pour prouver que ce qu’on nous présente dans cette « Annexe » sur cette question est fautif et, surtout, grandement lacunaire. 

         On retiendra donc que les membres de la « Fondation » ont été incapables de faire la recension correcte en la matière, et qu’ils ne sont donc pas prêts à nous proposer le moindre “apparat critique” qu’on serait en droit d’attendre dans une « Édition définitive » qui, de plus, est censée s’adresser principalement à de soi-disant « intellectuels ». Pourtant, le relevé méthodique des variantes textuelles entre les articles qui ont été intégrés sous forme de chapitres dans Le Règne devrait présenter quelque intérêt, même pour les lecteurs des livres de René Guénon moins “cultivés”, “culturés” serions-nous tenté d’écrire… 

        Dans le style si particulier de l’« Annexe », nous apprenons que « la réécriture » de ces articles « se présente sous la forme d’un “toilettage” [sic !] rendu nécessaire par l’évolution des connaissances scientifiques ou de sa documentation personnelle ». Parmi les exemples donnés, Coomaraswamy aurait fourni à Guénon « une documentation importante sur le chamanisme » (p. 294). Aussi, reportons-nous à « À propos d’“animisme” et de “chamanisme” » (35), et au ch. 26, « Chamanisme et sorcellerie » pour prendre acte de l’apport documentaire de Coomaraswamy relatif au chamanisme, et mieux mesurer la nature du “toilettage” en question (36)

       Dans le livre, René Guénon a ajouté, ou modifié ce qui suit (nous soulignons) :

- p. 192, § 1, l. 6 : influences subtiles ;

- p. 192, n. 1, l. 4 : l’obligeance de M. A. K. Coomaraswamy (article : Ananda) ; 

- p. 192, § 2, l. 9 : rites vêdiques (article : védiques) ; 

- p. 192, § 2, l. 23 : À vrai dire, il y a 

- p. 193, § 2, l. 1-2 : Mais il y a encore autre chose, et qui touche plus directement à notre sujet : les “chamanes” 

- p. 193, n. 1 : cette note a été ajoutée ; 

- p. 193, § 2, l. 12 : il s’agit seulement, en principe, de ; ajout de la p. 193, § 2, l. 18 à la p. 194, l. 5 : Cependant, il n’en est pas moins vrai que, quelle qu’en puisse être l’intention première, … quelque chose de véritablement redoutable à plus d’un égard ; en effet, le contact pour ainsi dire

- p. 194, l. 8 : mais aussi à un autre point de vue (article : et aussi) ;

- p. 194, l. 17 : d’influences dont la répartition (article : d’influences ténébreuses) ;

- p. 194, fin : qui ne servent que trop bien aux desseins de certaines « puissances » responsables de toute la déviation moderne ; mais cela demande encore d’autres explications, car on pourrait, à première vue, s’étonner que les restes de ce qui fut autrefois une tradition authentique se prêtent à une « subversion » de ce genre. (article : qui ne servent que trop bien aux desseins de la « contre-initiation ».)

     Les variantes et ajouts relevés ne nous montrent aucun apport nouveau provenant de Coomaraswamy, la note de la page 192 étant déjà présente dans l’article de juin 1937 (p. 228). D’autre part, les passages de la correspondance sur cette question sont antérieurs à la rédaction de cet article. Le premier remonte au 28 mars 1937 : « La question du “Shamanisme” ne m’a jamais paru très claire ; j’ai même l’impression qu’on donne souvent ce nom à des choses très différentes, réunies ainsi plus ou moins artificiellement sous une même étiquette ; au fond, que faut-il entendre exactement par là, et quelle est d’ailleurs la signification originelle de ce mot ? Certains veulent aussi identifier “Shamanisme” et “Sabéisme”, mais le sens de cette dernière dénomination n’est pas beaucoup plus net, d’autant plus qu’on lui attribue des étymologies multiples... »

        Le 6 mai 1937, Guénon accuse réception de « la brochure concernant le Shamanisme » (37). Il poursuit : « Je vous retournerai naturellement cette brochure comme vous me le demandez ; j’espère seulement que ce n’est pas trop pressé, car j’aurai sans doute certaines choses à noter, et peut-être même vais-je y trouver quelques idées à utiliser pour un article.

            L’inconvénient qu’il peut y avoir à étendre le sens du mot “Shamanisme”, c’est que, pour beaucoup de gens, il est presque synonyme de “sorcellerie”. Cette assimilation n’est sans doute pas justifiée, et il y a autre chose que cela dans le Shamanisme proprement dit ; on pourrait cependant se demander si, dans son état actuel, il ne représente pas une certaine dégénérescence, et si les rites tels que ceux que vous mentionnez y ont encore gardé leur portée première. Il arrive souvent, en effet, que des vestiges de traditions très anciennes peuvent être plus ou moins déviés ; dans le cas de certains peuples africains, par exemple, la chose ne semble pas douteuse. Je vais naturellement repenser encore à tout cela... 

     Une autre question qui est assez énigmatique aussi, c’est celle du Bön thibétain ; certains veulent l’assimiler plus ou moins au Shamanisme ; mais qu’en connaît-on au juste ? Tout ce que j’ai vu là-dessus ne donne en somme que des indications assez vagues ».

          Guénon est revenu sur cette dernière question dans son compte rendu de L’Église jaune, de Robert Bleichsteiner : « Un point qui demeure plutôt obscur, c’est ce qui concerne la religion de Bön, antérieure à l’introduction du Bouddhisme, et dont on ne sait en effet qu’assez peu de chose ; quant à ce qui est dit d’une soi-disant “croyance populaire” encore plus ancienne, il n’est guère possible de comprendre de quoi il s’agit ; peut-être veut-on parler d’une forme du “chamanisme”, qui d’ailleurs devrait sans doute être antérieure à la dégénérescence actuelle de celui-ci, et qui en tout cas ne pourrait être “populaire” que dans le seul fait de ses survivances partielles, constituant si l’on veut une sorte de “folklore”, après qu’elle eut été remplacée par d’autres formes traditionnelles. À ce propos, signalons, bien qu’elle se trouve dans une autre partie du livre, une remarque assez intéressante, ou qui du moins pourrait l’être si l’on savait en tirer les conséquences ; les points de contact du Lamaïsme avec le Chamanisme “ne s’expliquent pas par les influences que le Bouddhisme a subies en Mongolie et dans le Thibet de la part des théories qui y prévalent ; il s’agit exclusivement de traits déjà attestés dans le Tantrisme indien, et qui, de ce pays, sont allés se combiner aux idées du Lamaïsme” ; mais au lieu de voir là des indices d’une source traditionnelle commune, et qui peut d’ailleurs remonter fort loin, l’auteur se contente de déclarer que “l’explication de ces remarquables rencontres doit être laissée à des recherches ultérieures”... » (38)

             Enfin, le 23 mai 1937, Guénon écrit à Coomaraswamy : « Je vous retourne ci-joint la brochure sur le Shamanisme, après en avoir utilisé quelques indications pour un de mes articles de juin, ainsi que vous le verrez. Ce que je dis à la fin de cet article fait allusion à l’histoire des “sept tours du Diable”, dont j’ai déjà dit quelques mots à propos du livre de W. Seabrook sur l’Arabie ; c’est là encore une de ces questions sur lesquelles il est bien difficile de s’expliquer complètement... » (39). Et c’est seulement en 1948 que Guénon parlera à nouveau de cette question à propos d’« une importante étude de M. Mircea Eliade sur Le problème du chamanisme » (40)

            De là, qu’est-ce qui permet à la « Fondation » de parler de « réécriture » de l’article de juin 1937, « À propos d’“animisme” et de “chamanisme” », suite à la réception d’« une documentation importante sur le chamanisme » que Coomaraswamy lui aurait fournie pendant la guerre, puisque « les communications n’étaient pas complètement coupées » avec les États-Unis  (p. 294) ? Jusqu’ici les lettres connues de Guénon à son correspondant sur cette question sont toutes antérieures à la parution de l’article précité, et donc à celle du Règne. Et on ne trouve aucunement trace de passages sur le chamanisme dans les lettres de Guénon écrites à Coomaraswamy pendant la guerre, ni dans les envois que ce dernier a adressés à Guénon durant cette même période, à savoir trois livres, quinze articles et deux comptes rendus (41)

            Aussi, nous ne pouvons que poser à nouveau la question : quelle est donc cette bien mystérieuse « documentation importante sur le chamanisme » transmise par Coomaraswamy à Guénon ? Tant que les membres de la « Fondation » n’auront pas apporté de preuves documentaires à ce sujet, nous persisterons à penser qu’elle n’existe que dans leur imagination… Où est la rigueur scientifique dans tout cela ?

                 

Questions de méthode

 

              Ce que nous venons de dire dans la section précédente nous permet d’aborder ce que nous pourrions appeler les « questions de méthode » pour rééditer les livres de Guénon. Ou bien on se contente de les publier en corrigeant les fautes typographiques, d’orthographe, etc., de façon à établir de véritables éditions définitives, en respectant scrupuleusement ce que René Guénon a écrit, et la façon dont il l’a écrit ; on fait incontestablement ainsi œuvre utile. Ou bien, après avoir fait ce travail, on signale en annexe les variantes et ajouts relevés entre les éditions originales et les éditions définitives ; ceux entre les articles devenus désormais chapitres de livres ; les extraits de lettres ou documents dans lesquels Guénon explicite ou commente des passages de ses propres écrits ; enfin, on apporte éventuellement des renseignements d’ordre purement documentaire. Dans tous les cas, on sait garder sa place en s’effaçant devant Guénon et ses écrits. En d’autres termes, on établit une « édition critique », mais dans un véritable état d’esprit traditionnel, ce que les membres de la « Fondation » ont été incapables de faire, ou n’ont pas voulu faire, tout préoccupés qu’ils sont à promouvoir les conceptions et la méthode de M. Laurant. Une telle « édition critique » des écrits de René Guénon sera faite tôt ou tard ; autant la préparer avec la mentalité qui convient et ne pas en laisser la réalisation à ceux qui n’ont qu’un point de vue profane, et qui n’ont ni les connaissances ni la compétence véritables pour effectuer un tel travail. Il ne faut pas oublier que bien des écrits des Maîtres de l’intellectualité et de la spiritualité ont été publiés en « éditions critiques », ou le sont actuellement : il en est ainsi des œuvres de Shankarâchârya, d’Ibn ‘Arabî, de Maître Eckhart, etc. Celle de Guénon n’y échappera pas.

           Maintenant, quelle forme d’« édition critique » retenir ? Chaque livre ayant ses caractéristiques propres ne peut être traité de la même manière que tel autre. Dans le cas du Règne, on pourrait envisager ce qui suit. Nous avons signalé les variantes et ajouts entre l’article : « À propos d’“animisme” et de “chamanisme” », et le chapitre 26 de ce livre, « Chamanisme et sorcellerie ». La recension de toutes les variantes et de tous les ajouts constituerait une annexe spéciale. On aurait même intérêt, pour cet article comme pour d’autres repris intégralement ou partiellement dans le Règne, à relever les « libertés » qu’Evola a prises, et les déformations qu’il a fait subir aux articles de Guénon qu’il a traduits et publiés dans le Diorama Filosofico édité à Crémone (42), comme : « Tradition et traditionalisme » (43), « La “religion” d’un philosophe » (44), « L’erreur du “psychologisme” » (45), etc.

            La dernière phrase du chapitre 26 du Règne commence ainsi : « Nous savons qu’il y a ainsi, par le monde, un certain nombre de “réservoirs” d’influences dont la répartition n’a assurément rien de “fortuit”, et qui ne servent que trop bien aux desseins de certaines “puissances” responsables de toute la déviation moderne » (p. 194). Or, dans l’extrait de la lettre précitée du 23 mai 1937, Guénon écrit lui-même à Coomaraswamy qu’il fait ici une allusion « à l’histoire des “sept tours du Diable” » dont il a parlé dans son compte rendu du livre de Seabrook. Il nous semble qu’un tel renseignement mériterait d’être mentionné dans une autre annexe, réservée cette fois aux textes dans lesquels Guénon explique ou commente lui-même tel ou tel passage intégré désormais dans son livre. 

 

        Dans le même ordre d’idées, considérons maintenant le ch. 34 : « Les méfaits de la psychanalyse ». Guénon précise « que l’usage principal de la psychanalyse, qui est son application thérapeutique, ne peut être qu’extrêmement dangereux pour ceux qui s’y soumettent, et même pour ceux qui l’exercent, car ces choses sont de celles qu’on ne manie jamais impunément » (p. 240). Il écrit au Dr Favre le 18 août 1938 : « j’ai remarqué encore un détail auquel je n’avais pas fait attention jusqu’ici, mais dont le caractère semble bien suspect : pourquoi le psychanalyste doit-il se placer derrière le patient ? » Dans sa lettre au même correspondant en date du 7 septembre, il donne la réponse suivante : « La position du psychanalyste derrière le patient me paraît destinée en réalité à favoriser une action s’exerçant (même s’il n’en a pas conscience) sur certains centres nerveux, et surtout sur le cervelet ».

            Si on se reporte aux données du tantrisme transmises par René Guénon, on comprendra d’autant mieux ce qui est alors en jeu lors d’une séance de psychanalyse. Dans « Kundalinî-Yoga », Guénon précise qu’il faut distinguer dans l’être humain les centres nerveux des centres “subtils”. Certes, il ne saurait y avoir d’identification entre les premiers et ceux-ci ; il existe cependant des correspondances entre eux, ne serait-ce que parce que les centres “subtils” peuvent « en un certain sens être “localisés” dans la forme corporelle ou grossière (sthûla-sharîra), ou, pour mieux dire, par rapport aux différentes parties de celle-ci, ces “localisations” n’étant en réalité rien d’autre qu’une façon d’exprimer des correspondances ». Les centres “subtils” « sont rapportés aux divisions de la colonne vertébrale, appelée Mêru-danda parce qu’elle constitue l’axe du corps humain », et le plus élevé d’entre eux correspond « à la partie encéphalique du système nerveux central ». Or, « c’est précisément par le moyen du système nerveux que s’établit une des liaisons les plus directes de l’état corporel avec l’état subtil » (46).

      Ces quelques indications, appliquées cette fois dans le domaine de la psychanalyse, montrent que l’action exercée par le psychanalyste sur le cervelet de son patient relève d’une “technique” s’exerçant en sens inverse de celui « d’un développement spirituel ». Cette action, qui favorise chez le patient la mise à la surface de « tout le contenu de ces “bas-fonds” de l’être qui forment ce qu’on appelle le “subconscient” », est une véritable “contrefaçon” de certaines techniques traditionnelles, d’ordre initiatique, qui est d’autant plus “efficace” que le patient ne saurait s’y opposer, étant « psychiquement faible » : ainsi risque-t-il « fort de sombrer irrémédiablement dans ce chaos de forces ténébreuses imprudemment déchaînées » (47).

       On ajoutera qu’au sujet de « la position du psychanalyste derrière le patient » (48), Guénon ne souscrit aucunement à la raison qui en est donnée « “exotériquement”, si je puis dire » : il la juge « vraiment bien futile, car enfin, dès lors qu’on sait que quelqu’un est présent, le fait de le voir ou de ne pas le voir ne peut rien changer à l’impression qu’on en éprouve. » En réalité, ce n’est pas pour éviter au patient d’être gêné par le regard du psychanalyste que cette position a été retenue ; c’est au contraire parce que Freud répugnait à être dévisagé par ses patients ! Il l’écrit d’ailleurs lui-même en 1913 : « Je ne supporte pas que l’on me regarde huit heures par jour dans les yeux » (49). On voit aussi que cette cause occasionnelle permit aux psychanalystes de favoriser l’action dont parle Guénon, action qui s’exerce « sur certains centres nerveux, et surtout sur le cervelet », ce qui  facilite notamment la « libération de l’inconscient ».

           Guénon poursuit dans cette même lettre : « D’un autre côté, plus j’y pense, plus il me paraît que la psychanalyse ne doit avoir aucune prise sur des gens normaux et bien équilibrés : ceux-ci ne raconteraient rien du tout, simplement parce qu’ils ne trouveraient rien à raconter, car, quelque bonne volonté qu’ils y mettent, il ne leur viendrait jamais de ces défilés d’idées (ou plutôt d’images) saugrenues et incohérentes… » À René Humery, il dira que, « Pour la psychanalyse, comme d’ailleurs pour bien d’autres choses, il est certain que c’est surtout la “vulgarisation” qui est dangereuse ; mais, dans cela même, Freud a bien sa part de responsabilité, à ce qu’il semble. D’autre part, il est vrai que ce côté de l’être humain (je dirais volontiers ses attaches infra-humaines) existe, mais toute la question est de savoir s’il convient de l’amener au jour, ou au contraire de le laisser là où il est… » (50).

 

             Toujours dans la perspective d’une « édition critique », il est opportun de rappeler que dans son compte rendu de « la revue Action et Pensée, de Genève (n° de septembre) » 1937 (51), Guénon s’est élevé contre l’« Avertissement de la Rédaction » identifiant l’“inconscient” avec le “superconscient”, et assimilant les « méthodes de “réalisation” spirituelle […] à celles de la psychologie contemporaine, à laquelle la revue est plus spécialement consacrée, y compris la “psychanalyse” ». Début 1938, il reprend ses critiques dans « L’erreur du “psychologisme” », dont l’essentiel sera intégré en 1942 dans le chapitre : « Les méfaits de la psychanalyse ». La “contrefaçon” qu’il dénonce alors, en la précisant, est l’assimilation faite par « certains » ‒ sous-entendu : dans le n° précité d’Action et Pensée ‒ des « doctrines d’ordre métaphysique et initiatique » du Yoga avec les « procédés thérapeutiques de la psychanalyse » (Le Règne, p. 242).

           À son ami René Humery, il écrit à ce sujet : « Il paraît que mes articles sur la psychanalyse “remuent” les gens : le journal “Le Progrès médical” en a demandé des exemplaires, je ne sais dans quelle intention ; attendons la suite… ‒ Plusieurs personnes m’écrivent qu’elles approuvent tout à fait lesdits articles ; par contre, je ne sais plus si je t’ai dit que, dès le 1er, une certaine dame, abonnée aux “E. T.”, m’avait envoyé une protestation en faveur de la psychanalyse ; et voilà qu’aujourd’hui je reçois une 2e lettre d’elle : le 2e article l’a rendue littéralement furieuse ! Elle va jusqu’à dire que personne n’a jamais songé à assimiler Yoga et psychanalyse, ce qui revient en somme à insinuer que j’ai inventé ladite assimilation pour les besoins de la cause ; il est possible qu’elle ne lise pas la revue “Action et Pensée”, mais elle aurait tout au moins pu se donner la peine de lire mes comptes rendus, où elle aurait trouvé la référence ! Évidemment, il faut bien s’attendre à ne pas plaire à tout le monde, et au fond cela n’a pas grande importance ; la seule chose à craindre, c’est que quelque exaltée de cette sorte n’aille faire un éclat auprès de Chac.[ornac], ce qui pourrait avoir un fâcheux effet sur un être qui, comme lui, a toujours peur de tout… » (52)

         « Au sujet de mes articles sur la psychanalyse, il est venu une 2e lettre du “Progrès médical”, disant qu’on avait été induit en erreur par un abonné qui les avait signalés comme “essentiellement médicaux”, alors qu’“ils sont beaucoup plus complexes et demanderaient à être reproduits en entier, ce qui est impossible”. Je me demande si on n’a pas tout simplement, après réflexion, craint d’engager une discussion sur un terrain où on ne se sentait pas très sûr… » (53).

         On pourrait envisager encore une troisième annexe, d’ordre documentaire cette fois. On s’étonne qu’une telle adjonction n’ait point été faite dans la nouvelle édition du Règne, qui s’adresse pourtant à des « intellectuels », selon M. Laurant (54). Dans cette partie pourraient être données les références textuelles des citations mentionnées “en passant”, comme bien souvent par Guénon, mais dont certains lecteurs souhaiteraient connaître la provenance. Dans la mesure où il arrive aussi à Guénon de donner les références précises d’où sont extraites certaines citations faites par lui (55), surtout dans Les Principes du Calcul infinitésimal, il n’y a donc pas d’objection de principe pour un tel travail dans une annexe spécifique.

            À titre d’exemple, nous ne retiendrons que les trois citations de la page 40 du Règne, dans l’« Édition définitive ». Nous lisons tout d’abord une phrase fautive : « ἀεὶ  ό Θεὸς γεωμέτρει », alors que dans l’édition originale, puis dans celle de 1950, était écrit : « ἀεὶ  ὁ Θεὸς γεωμέτρει », « Dieu géométrise toujours », selon la traduction de Guénon. L’écriture « ό », omicron avec un accent aigu, n’est-elle pas une impossibilité dans cette phrase ? Platon, suivi en cela par Guénon, savait que « ὁ », omicron avec un esprit rude, est un article défini masculin singulier au nominatif… En fait, c’est Plutarque qui, dans l’un de ses Propos de table (56), attribue cette citation à Platon ; il ajoute que, si elle ne se trouve dans aucun de ses livres, elle est néanmoins fidèle aux caractères propres à Platon.

          Ensuite, « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » (57) : cette inscription que Platon « avait fait placer, dit-on, sur la porte de son école », écrit Guénon, n’est citée que tardivement, au IVe siècle apr. J.-C. ‒ ce serait sa plus ancienne mention connue ; Platon vécut plusieurs siècles auparavant (58)  ‒, dans une scholie sur le texte d’Aelius Aristide, sophiste du IIe siècle, par un certain Sopratos, rhéteur athénien : « Il avait été inscrit au fronton de l’école de Platon que “nul, s’il n’est géomètre, ne doit entrer ici”, pour signifier : “s’il n’est égal”, c’est-à-dire, “s’il n’est juste” ; car la géométrie recherche l’égalité et la justice » (59). Cette formule est attestée par plusieurs auteurs du VIe siècle, notamment par Élias (60) et Olympiodore (61) ; selon eux, elle aurait été gravée « sur le Musée de Platon », son école se trouvant ainsi placée sous le patronage des Muses.

          Enfin, toujours sur cette même page 40 : « dum Deus calculat et cogitationem exercet, fit mundus », que Guénon traduit par : « tandis que Dieu calcule et exerce sa cogitation (c’est-à-dire établit des plans), le monde se fait », est tiré d’une note de Leibnitz en marge de son Dialogus (62).

 

           D’autre part, cette section devrait permettre d’effectuer certaines mises au point. Par exemple, d’où provient la citation : « numerus stat ex parte materiæ » que Guénon attribue à saint Thomas d’Aquin (63) ? Quand ils la reprennent, des « spécialistes » considèrent effectivement qu’elle est de lui, d’autres se contentant de dire qu’elle remonte aux « scolastiques », sans plus de précision. Il semble qu’elle ne soit point attestée chez saint Thomas exactement sous la forme retenue par Guénon, le premier écrivant : « quantitas se tenet ex parte materiæ », explicitant immédiatement : «  partes quantitatis sunt partes materiæ », c’est-à-dire : « la quantité se tient du côté de la matière, car les parties de la quantité sont des parties de la matière » (64). Si les verbes stare et se tenere sont synonymes, numerus et quantitas le sont-ils ? Guénon a apporté les explications suivantes : « quand saint Thomas d’Aquin dit que “numerus stat ex parte materiæ”, c’est bien du nombre quantitatif qu’il s’agit, et il affirme précisément par là que la quantité tient immédiatement au côté substantiel de la manifestation ; nous disons substantiel, car materia, au sens scolastique, n’est point la “matière” telle que l’entendent les physiciens modernes, mais bien la substance, […] dans son acception relative quand elle est mise en corrélation avec forma et rapportée aux êtres particuliers » (ch. Ier du Règne) ; puis : « saint Thomas d’Aquin, en disant que “numerus stat ex parte materiæ”, semble plutôt suggérer que c’est le nombre qui constitue la base substantielle de ce monde, et que c’est lui, par conséquent, qui doit être regardé véritablement comme la quantité pure » (ch. II).

           On remarquera d’autre part que dans les listes des cinq conditions de l’existence corporelle donnée par Palingénius : « l’espace, le temps, la matière, la forme et la vie » (65), puis par René Guénon : « le temps, l’espace, le nombre, la forme, la vie » (66), la “matière” a été remplacée par le “nombre”. Cette permutation se comprend aisément à la lecture des deux citations précédentes ; elle est aussi explicitée dans ce passage : « Le nombre forme la base véritable de ce que les physiciens modernes appellent “matière”, et que les philosophes scolastiques appelaient plus précisément “matière quantifiée” ; on pourrait donc, si l’on voulait s’exprimer en un langage plus occidental, substituer la matière au nombre dans la liste des conditions de l’existence corporelle » (67).

             Autre exemple : Guénon attribue à Leibnitz cette citation : « tout système est vrai en ce qu’il affirme et faux en ce qu’il nie » (68). Elle provient en fait de Victor Cousin, qui a écrit : « Tous les systèmes sont vrais en grande partie par ce qu’ils affirment ; ils sont faux par ce qu’ils nient » ; il poursuivait : « ce grand mot de Leibnitz » était considéré comme « le drapeau de l’éclectisme » (69). Compte tenu de la grande diffusion des travaux de ce professeur à la Sorbonne, qui fut aussi ministre de l’Instruction publique, membre de l’Académie française, et à l’origine de l’éclectisme, important courant philosophique du XIXe siècle (70), la diffusion de cette formule se répandit jusque dans des domaines autres que celui de la philosophie, Leibnitz étant toujours présenté comme son auteur. Il existe d’ailleurs plusieurs variantes de détail de cette citation, notamment celle retenue par Guénon (71). En fait, le chef de l’école éclectique a “interprété” ce que Leibnitz a écrit à Rémond de Montmort dans sa lettre du 10 janvier 1714 : « la plupart des Sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient » (72). Le terme de “Sectes” ne concerne pas ici les scissions, divisions ou hérésies dans le domaine religieux ; il s’applique bien plutôt aux divers systèmes que l’on rencontre dans l’histoire de la philosophie, Leibnitz approuvant alors dans sa lettre les “Formalistes”, puis les “Matérialistes”, sur tel point, et les critiquant sur tel autre.

      Cette citation figure déjà dans un texte inédit de Guénon sur la métaphysique, lu comme “leçon”, sous forme de conférence, soit au cours du premier semestre 1915-1916, soit à la même période, l’année suivante, pendant l’heure des “travaux pratiques” que Gaston Milhaud, dont nous avons déjà parlé, mettait à la disposition des étudiants préparant, ou non, l’agrégation. Pour Guénon, « La métaphysique pure est exclusive de tout système, car un système quelconque, étant un ensemble défini et limité, est incompatible avec l’universalité de la métaphysique. Tout système est établi sur un point de départ spécial et relatif, et on peut dire qu’il n’est en somme que le développement d’une hypothèse ; cela ne revient pas à affirmer que tous les systèmes ne renferment pas une part plus ou moins grande de vérité, mais leur légitimité, en tant que systèmes, n’en est pas moins contestable ; nous entendons par là qu’il y a une part d’erreur qui est précisément inhérente à leur caractère systématique. Leibnitz disait avec raison, en ce sens, que “tout système est vrai en ce qu’il affirme et faux en ce qu’il nie” ; et ceci doit d’ailleurs, en toute justice, s’appliquer à Leibnitz comme aux autres philosophes, du moins dans la mesure où sa propre doctrine présente le caractère d’un système. Par ce qui nie un système, il faut entendre toutes les possibilités que ce système laisse en dehors de ses limites ; ce qui fait la fausseté du système, c’est donc sa limitation plus ou moins étroite, limitation qui lui donne précisément le caractère systématique. Quant à la vérité de ce qui est affirmé, il ne faudrait pas y voir l’expression d’un éclectisme quelconque, au sens ordinaire de ce mot ; pour nous, cela revient seulement à dire qu’un système est vrai dans la mesure où il reste ouvert sur des possibilités moins limitées, ce qui est d’ailleurs évident ; mais c’est justement là ce qui implique la condamnation du système en tant que tel, c’est-à-dire en tant qu’il demeure toujours une conception fermée, et d’autant plus fermée qu’il forme un ensemble plus achevé et mieux défini. La métaphysique, s’élevant au-delà et en dehors des relativités, qui appartiennent essentiellement à l’ordre individuel, échappe par là même à toute systématisation, de même qu’elle ne se laisse enfermer dans aucune formule, comme nous le disions au début, et pour la même raison ; pour être vraiment ce qu’elle doit être, elle doit rester toujours ouverte sur des possibilités illimitées ». On remarquera que ce professeur de philosophie à la Sorbonne ne fit aucune critique concernant l’attribution de la citation à Leibnitz ; dans le cas contraire, et eu égard aux bonnes relations existant entre Guénon et Milhaud, nul doute que le premier en aurait tenu compte, et aurait apporté une rectification. Il reprendra la même argumentation et la même citation dans un chapitre de l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (73), puis dans le chapitre 11 du Règne.

          On notera enfin que René Guénon a apporté des précisions sur l’origine des systèmes philosophiques dans un document inédit : « Une sottise qui n’avait encore jamais été dite par personne peut faire plus, pour la réputation d’un philosophe, que toutes les vérités du monde. D’ailleurs, il y a beaucoup de chances pour que ce qui est vraiment une nouveauté, dans l’ordre intellectuel, soit en effet une sottise ou une erreur ; les vérités, étant nécessairement préexistantes, peuvent avoir été déjà conçues par bien d’autres hommes, alors même qu’ils les auraient exprimées autrement ou qu’ils ne les auraient pas exprimées du tout. La vérité n’appartient à personne, ou, si l’on veut, elle appartient à tous ceux qui la comprennent ; plus exactement, ce sont eux qui lui appartiennent, puisqu’elle s’impose à eux. La vérité est indépendante des noms ; l’erreur peut être vraiment l’invention et, par suite, la propriété d’un individu. L’individualisme intellectuel doit donc être naturellement porté à préférer l’erreur à la vérité, puisque l’erreur seule permet de satisfaire la vanité du philosophe ; c’est de là que naissent les systèmes. Un système, dans son ensemble et en tant que système, est toujours une erreur, quelle que soit la somme des vérités partielles qu’il renferme ; d’ailleurs, comment ce qui n’est que le produit de l’activité mentale d’une individualité pourrait-il être la vérité ? »

           Ainsi, comme dans l’exemple précédent, Guénon a repris une citation sans avoir eu l’occasion d’en vérifier la formulation exacte. N’étant pas un “érudit”, fréquentant peu, voire pas les bibliothèques (74), il a naturellement fait confiance à ceux qui utilisaient les citations de saint Thomas et de Leibnitz telles qu’il les a intégrées dans ses propres écrits. Ce qui est sûr, c’est que ces citations reprenaient fidèlement les idées de leurs auteurs : même si elles sont contestables du seul point de vue formel, leurs significations ont toujours été scrupuleusement respectées. Et si nous avons tenu à mentionner ces “erreurs”, qui n’auraient pas manqué d’être suivies de quelques « sic ! » ou commentaires désobligeants chez tel ou tel représentant de la « culture » ou membre de la « Fondation René Guénon », c’est par souci d’exactitude “scientifique”, sans toutefois manquer aux convenances dues à Guénon et à son œuvre. En agissant ainsi, nous ne visons aucunement à promouvoir nos propres conceptions, qui ne regardent que nous-même ; au contraire, c’est d’une façon totalement désintéressée que nous nous effaçons devant les écrits de Guénon, que nous nous contentons de reprendre, notamment des inédits, et que nous nous limitons à apporter des précisions susceptibles d’intéresser les lecteurs.

Remarques concernant le symbolisme de Caïn et Abel

 

        Avant de parler du symbolisme de Caïn et Abel, il nous faut dissiper de nouvelles confusions d’ordre documentaire. On trouverait ce symbolisme dans « une série de textes donnés dès 1914 : “Quelques documents inédits sur l’Ordre des Élus Coëns” où le développement cyclique des générations depuis Adam est construit sur le triangle Seth/Caïn/Abel »  (p. 295).

         En fait, ce n’est pas Guénon, mais Le Sphinx (75) qui a publié ces écrits. De plus, ce ne peut être dans La France chrétienne antimaçonnique, comme on l’affirme à tort dans la note 2 de cette même page, que serait parue cette « série de textes ». En effet, ce titre n’a été utilisé que du 16 juin 1910 à fin décembre de cette même année ; à partir du 5 janvier 1911, et jusqu’à fin juillet 1914, la revue s’appelait La France antimaçonnique (76). C’est donc dans cette dernière que Le Sphinx publia ces documents qui « consistent en une série d’Instructions données, au début de l’année 1774, aux  Élus Coëns de Lyon. Ceux-ci appartenaient à la Loge La Bienfaisance, présidée par Willermoz » (77). D’après Le Sphinx, elles n’auraient pas été rédigées par Martinès de Pasqually ; « cependant, il est certain qu’elles sont directement inspirées de ses enseignements ». Elles ont été lues entre le 7 et le 24 janvier 1774, et ont été reproduites à partir du manuscrit original. Il faut remarquer que les cinq premières Instructions sont parues entre le 21 mai et le 9 juillet 1914, et non à compter d’« avril », comme c’est indiqué par erreur, puisque le 23 avril ne parut que la « Présentation » écrite par Le Sphinx, celui-ci ayant l’intention de « commenter ultérieurement les points les plus intéressants » de ces six premières Instructions, sur la totalité qui existe (78). La dernière ne fut pas publiée, la revue ayant cessé de paraître. Cette 6e Instruction du Lundy 24 Janvier 1774, sur les Sacrifices, d’Abel, d’Abraham, de Moïse, de Salomon et du Christ, est en deux parties portant la même date ; elle a été enfin éditée dans Studi sulla Massoneria e il Compagnonaggio (79).

          Comme on le voit, le texte introductif à ces Instructions n’est pas de Guénon, mais d’une autre “entité” ; quant aux Instructions elles-mêmes, elles ne sauraient être du Sphinx, puisqu’elles remontent à 140 ans avant leur reprise dans La France antimaçonnique ! Dans ces conditions, comment les passages qu’elles contiennent au sujet de Seth, Caïn et Abel pourraient-ils être considérés comme faisant partie des « thèmes récurrents » de l’œuvre de René Guénon ? Tout cela manque de sérieux, et ce serait à éclater de rire s’il ne s’agissait de Guénon et de l’enseignement qu’il a exposé : quand on n’a ni les connaissances ni les compétences pour s’occuper de celui-ci, on devrait avoir la sagesse de laisser à d’autres ce travail…

       Avant 1914, le symbolisme de Caïn et Abel serait mentionné dans les « premières notes de séance dans l’Ordre du Temple rénové, en date du 6 mars 1908 ». Il faut prendre garde à ne pas répéter l’erreur commise par M. Laurant dans son article précité de 1971. En effet, il parlait « des comptes rendus de séances de l’Ordre du Temple [qui] montrent, à côté d’influences très fortes de Saint-Yves d’Alveydre et de Matgioi, une orientation de pensée nettement établie ; beaucoup de sujets abordés ont été repris dans ses articles et livres et, parfois, le titre de l’article ou du chapitre figure déjà. À la première conférence, le vendredi 6 mars 1908, il fut traité de : […] 11° Caïn et Abel (80), les deux aspects du nom de Sheht (sic !), le Symbolisme du serpent, petits et grands mystères (81) » (pp. 50-51). Rappelons que Michel Vâlsan a montré que ce qui est ici « donné comme [étant] la liste des points traités par René Guénon dans la première conférence du Temple rénové (vendredi 6 mars 1908) est en réalité de celle des titres de toutes les conférences faites par lui dans le même cadre à l’époque respective » (82). Nous dirons encore que non seulement M. Laurant n’a pas corrigé les fautes indiquées quand il a repris ce passage et les notes l’accompagnant dans le (sic !) sens caché dans l’œuvre de René Guénon (83), mais, avec la rigueur qu’on lui connaît, il en a ajouté ! On a donc droit dans son livre aux « deux aspects du nom de Shaht » (p. 47), et au « chap. XI » du Règne, au lieu du XXIe (p. 56, n. 22). En revenant sur cette question en 2006 (84), il a maintenu le « nom de Shaht », et indiqué fautivement que Le règne de la quantité et les signes des temps a été publié en « 1946 » (p. 74) ! Quand on se montre souvent si sévère envers René Guénon, et qu’on est prêt à vouloir le prendre en défaut, ne devrait-on pas s’efforcer d’être soi-même irréprochable, notamment dans les références qu’on devrait rapporter fidèlement ?

             D’autre part, au lieu de se référer à ces « premières notes de séance », qui ne sont d’ailleurs pas de René Guénon, puisqu’elles ont été copiées par Patrice Genty (85), il est préférable de se reporter aux conférences elles-mêmes. Celle du vendredi 24 juillet 1908, la XIe du « Premier Degré, 1re Série » (86), traite effectivement des trois points cités par M. Laurant ; mais il y a ici un oubli, celui de la quatrième question, qui concerne « la doctrine de l’Unité », sachant que « le véritable ésotérisme a toujours enseigné l’Unité ». Cette conférence commence par une référence à la précédente, en date du 10 juillet, dans laquelle il était établi que « la loi d’égalité de l’action et de la réaction n’est qu’une des formes de la loi de polarité, qui n’est pas autre chose que la loi de l’équilibre des forces naturelles » (87). Nous lisons dans celle qui nous intéresse : « Nous avons vu que tout, dans la Nature créée, peut être considéré comme le produit de l’action et de la réaction de deux forces opposées, mais que cette opposition n’est qu’une apparence, parce que les deux forces dérivent d’un Principe unique, avec lequel elles forment le ternaire ; leur résultante complète le quaternaire, qui n’est que le développement de l’Unité. Ces deux forces d’expansion et de compression se retrouvent sous des noms divers ». Guénon reprend alors, en l’adaptant légèrement, l’énumération faite par Fabre d’Olivet concernant « le système des deux forces opposées, admis tant par les anciens que par les modernes : forces que Parménide appelait feu éthéré et nuit ; Héraclite, voie d’en haut et voie d’en bas ; Timée de Locres, intelligence et nécessité ; Empédocle, amour et haine ; Platon, lui-même et ce qui n’est pas lui ; Descartes, mouvement et résistance ; et peut-être Newton, force centrifuge et force centripète, etc. » (88).

          Guénon poursuit : « C’est la force centripète ou compressive qui, dans la Genèse, est appelée קין, et la force centrifuge ou expansive qui est appelée הבל ; ces noms expriment des qualités qui ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes, mais qui peuvent devenir l’une ou l’autre suivant la manière de les envisager [89]. Le récit du meurtre d’Habel par Kaïn ne se trouve pas que dans la Genèse : “On trouve dans les Pourânas des Hindous, dit Fabre d’Olivet, cette même allégorie rapportée sous les noms de Maha-dêwa, en place de Kaïn, et de Daksha, en place d’Habel. Maha-dêwa est le même que Shîwa, et Daksha est un surnom de Brahma, qu’on peut traduire par l’Éthéré. Les Égyptiens donnaient au Kronos des Grecs, que nous nommons Saturne d’après les Latins, le nom de Chivan ou Kiwan ; ce même Kiwan était, dès les plus anciens temps, adoré par les Arabes de La Mecque, sous la figure d’une pierre noire ; enfin, les Juifs eux-mêmes donnaient à Saturne ce même nom de כיוּן” » i (90)

        Nous retiendrons, des citations précédentes, l’idée selon laquelle, pour Fabre d’Olivet et René Guénon, « tout, dans la Nature créée, peut être considéré comme le produit de l’action et de la réaction de deux forces opposées » : chez Fabre, c’est le mot « obscurité » qui « caractérise une puissance compressive », et le terme « esprit » qui « caractérisera une puissance expansive » ; selon Guénon, dans la Genèse, « la force centripète ou compressive » est appelée Caïn, « la force centrifuge ou expansive », Abel. Il faut ajouter que Guénon apporte un peu plus loin dans sa conférence cette précision capitale : « La dualité de forces que nous constatons dans la Nature n’existe pas dans le plan divin, car c’est le Monde du Principe, et le Principe est un ; c’est pourquoi le dualisme n’est vrai qu’à la condition de ne pas dépasser l’Astral, il est faux si on veut l’appliquer au monde spirituel, et, pour cette raison, le véritable ésotérisme a toujours enseigné l’Unité ». Ce point sera explicité en 1921 : « Dès lors qu’on peut parler d’équilibre, c’est qu’il faut sans doute moins insister sur l’opposition des deux principes que sur leur complémentarisme ; d’ailleurs le rattachement à l’ordre métaphysique ne permet pas d’autre attitude » (91).

          On pourrait dire, en paraphrasant ce passage de l’« Annexe » du Règne, que la conception traditionnelle des « forces opposées » traverse toute l’œuvre de Guénon. Ainsi, sans vouloir être exhaustif, on constate qu’elle est reprise dans « Les Dualités cosmiques » : « cette opposition de la force attractive et de la force expansive, présentée ici comme tirée des théories scientifiques modernes, est une des interprétations dont est susceptible le symbolisme de Caïn et d’Abel dans la Genèse hébraïque. Maintenant, nous nous demandons jusqu’à quel point on peut dire que la force expansive n’agit pas à partir d’un centre, qu’elle n’est pas “centrifuge”, tandis que la force attractive, par contre, serait véritablement “centripète” ; il ne faudrait pas chercher à assimiler la dualité des forces d’expansion et d’attraction à celle des mouvements de translation et de rotation : entre ces dualités différentes, il peut y avoir correspondance, mais non identité, et c’est ici qu’il faut savoir se garder de toute systématisation » (92).

         Au sujet de « la loi de l’équilibre des forces naturelles », Palingénius écrivait déjà que « le principe de l’égalité de l’action et de la réaction […] se déduit immédiatement de la loi générale de l’équilibre des forces naturelles : chaque fois que cet équilibre est rompu, il tend aussitôt à se rétablir, d’où une réaction dont l’intensité est équivalente à celle de l’action qui l’a provoquée » (93). Guénon écrira que « le “principe de l’égalité de l’action et de la réaction”, qui est si peu un “principe” qu’il se déduit immédiatement de la loi générale de l’équilibre des forces naturelles : chaque fois que cet équilibre est rompu d’une façon quelconque, il tend aussitôt à se rétablir, d’où une réaction dont l’intensité est équivalente à celle de l’action qui l’a provoquée ; ce n’est donc là qu’un simple cas particulier de ce que la tradition extrême-orientale appelle les “actions et réactions concordantes”, qui ne concernent point le seul monde corporel comme les lois de la mécanique, mais bien l’ensemble de la manifestation sous tous ses modes et dans tous ses états » (94). Pour comprendre la véritable notion de l’équilibre, « il suffit de remarquer que toutes les forces naturelles, et non pas seulement les forces mécaniques, qui, redisons-le, n’en sont rien de plus qu’un cas très particulier, mais les forces de l’ordre subtil aussi bien que celles de l’ordre corporel, sont ou attractives ou répulsives ; les premières peuvent être considérées comme forces compressives ou de contraction, les secondes comme forces expansives ou de dilatation ; et, au fond, ce n’est pas là autre chose qu’une expression, dans ce domaine, de la dualité cosmique fondamentale elle-même » (95).

          Dans le premier chapitre de La Crise du Monde moderne, il apporte un autre éclairage : « il y a lieu d’envisager en toutes choses, comme nous l’indiquions  déjà précédemment, deux tendances opposées, l’une descendante et l’autre ascendante, ou, si l’on veut se servir d’un autre mode de représentation, l’une centrifuge et l’autre centripète, et de la prédominance de l’une ou de l’autre procèdent deux phases complémentaires de la manifestation, l’une d’éloignement du principe, l’autre de retour vers le principe, qui sont souvent comparées symboliquement aux mouvements du cœur ou aux deux phases de la respiration. Bien que ces deux phases soient d’ordinaire décrites comme successives, il faut concevoir que, en réalité, les deux tendances auxquelles elles correspondent agissent toujours simultanément, quoique dans des proportions diverses ; et il arrive parfois, à certains moments critiques où la tendance descendante semble sur le point de l’emporter définitivement dans la marche générale du monde, qu’une action spéciale intervient pour renforcer la tendance contraire, de façon à rétablir un certain équilibre au moins relatif, tel que peuvent le comporter les conditions du moment, et à opérer ainsi un redressement partiel, par lequel le mouvement de chute peut sembler arrêté ou neutralisé temporairement ».

    Dans « Caïn et Abel », chapitre XXI du Règne, on retiendra plus particulièrement les passages où Guénon parle du “lieu” « où se manifeste le complémentarisme des conditions d’existence » de ceux qui travaillent pour le temps et de ceux qui errent dans l’espace, et de « l’équilibre au moins relatif qui s’établit entre les termes représentatifs des deux tendances contraires ; si l’une ou l’autre seulement de ces deux tendances compressive et expansive était en action, la fin viendrait bientôt, soit par “cristallisation”, soit par “volatilisation”, s’il est permis d’employer à cet égard des expressions symboliques qui doivent évoquer la “coagulation” et la “solution” alchimiques, et qui correspondent d’ailleurs effectivement, dans le monde actuel, à deux phases dont nous aurons encore à préciser dans la suite la signification respective. Nous sommes ici, en effet, dans un domaine où s’affirment avec une particulière netteté toutes les conséquences des dualités cosmiques, images ou reflets plus ou moins lointains de la première dualité, celle même de l’essence et de la substance, du Ciel et de la Terre, de Purusha et de Prakriti, qui génère et régit toute manifestation. »

            Enfin, dans son dernier livre, au sujet « des attractions respectives du Ciel et de la Terre, s’exerçant en sens inverse l’une de l’autre », il écrit : « toute attraction produit un mouvement centripète, donc une “condensation”, à laquelle correspondra, au pôle opposé, une “dissipation” déterminée par un mouvement centrifuge, de façon à rétablir ou plutôt à maintenir l’équilibre total. Il résulte de là que ce qui est “condensation” sous le rapport de la substance est au contraire une “dissipation” sous le rapport de l’essence, et que, inversement, ce qui est “dissipation” sous le rapport de la substance est une “condensation” sous le rapport de l’essence ; par suite, toute “transmutation”, au sens hermétique de ce terme, consistera proprement à “dissoudre” ce qui était “coagulé” et, simultanément, à “coaguler” ce qui était “dissous”, ces deux opérations apparemment inverses n’étant en réalité que les deux aspects complémentaires d’une seule et même opération » (96).

          Revenons une dernière fois à la conférence du 24 juillet 1908. Guénon écrit : « À un autre point de vue, Kaïn peut être considéré comme représentant le temps, et Habel l’espace ; la résultante du temps et de l’espace est le mouvement, qui est représenté par Seth, à qui ce caractère de résultante est d’ailleurs attribué par la phrase dans laquelle il est dit que le Seigneur donna à Adam un autre fils au lieu d’Habel que Caïn avait tué [97]. En outre, il faut remarquer que ce nom de שת forme par les deux lettres qui le composent la figure du Serpent d’airain, qui symbolise très nettement le mouvement hélicoïdal.

         Au sujet de Sheth, voici ce que dit Fabre d’Olivet : “le nom de Sheth, ou Seth, se présente comme ceux de Kaïn et d’Habel, sous deux acceptions entièrement opposées : si Kaïn a été l’emblême de la force et de la puissance, il a été aussi celui de la fureur et de l’usurpation ; si l’on a considéré Habel comme l’emblême de la pensée et de l’âme universelle, il a été regardé aussi comme celui du néant et du vide absolu ; or, Seth n’a pas été l’objet d’un contraste moins frappant. Les Hébreux, il est vrai, l’ont représenté comme le type d’une famille choisie ; l’historien Josèphe lui a attribué l’érection de ces fameuses colonnes sur lesquelles étaient gravés l’histoire du genre humain et les principes de la morale universelle ; quelques peuples orientaux, et en particulier ceux qui faisaient profession du sabeïsme, l’ont révéré comme un prophète ; enfin, les plus considérables des gnostiques se sont fait appeler Séthiens ; mais, d’un autre côté, les Égyptiens le confondaient avec Typhon, l’appelaient le violent, le destructeur, et lui donnaient les surnoms odieux de Bubon et de Smou ; les Arabes, le considérant comme le Génie du Mal, l’appelaient Shatan, en ajoutant à son nom primitif שת, la finale augmentative ון. Ce nom terrible, donné à l’Adversaire infernal, au Diable, en passant dans la langue hébraïque avec les poésies de Job, y a apporté toutes les idées défavorables que les Arabes et les Égyptiens attachaient au nom de Seth, Sath, ou Soth, sans nuire cependant à la postérité de ce même Seth, que les Hébreux ont continué de regarder comme celle d’où les hommes, en général, et leur patriarche, en particulier, tiraient leur origine” (98). Cette racine שת, d’où vient le nom de Satan, l’Adversaire, a donné également naissance au mot Satyre, ainsi qu’au nom de Saturne, que le Phil Inc interprète par Σατυρος Οὐρανος, le Satyre céleste.

           Comme le nom de Seth, l’emblème du serpent, qui a avec ce nom un étroit rapport, est pris en bonne ou en mauvaise part suivant les cas ; il ne symbolise pas toujours le mal » (99). Guénon apporte alors quelques précisions sur le symbolisme du serpent.

« Caïn et Abel comme symboles de l’équilibre cyclique » : une « absurdité caractérisée »

        Nous avons vu précédemment que, dans sa conférence de l’Ordre du Temple rénové du 24 juillet 1908, Guénon, qui s’accorde en cela avec Fabre d’Olivet, auteur largement cité (100), affirme que Caïn et Abel représentent respectivement d’une part « la force centripète ou compressive […] et la force centrifuge ou expansive », et, d’autre part, le temps et l’espace, le mouvement étant représenté par Seth. Ces forces naturelles concourent à « l’équilibre cosmique » (101), l’équilibre étant « le résultat de l’action simultanée de deux tendances opposées ; si l’une ou l’autre pouvait entièrement cesser d’agir, l’équilibre ne se retrouverait plus jamais, et le monde même s’évanouirait ; mais cette supposition est irréalisable, car les deux termes d’une opposition n’ont de sens que l’un par l’autre, et, quelles que soient les apparences, on peut être sûr que tous les déséquilibres partiels et transitoires concourent finalement à la réalisation de l’équilibre total » (102).

      Or, dans l’« Annexe » du Règne, ce n’est pas de cette conception traditionnelle qu’il s’agit. Voici exactement ce qui y est écrit : « Parmi les thèmes récurrents, celui de Caïn et Abel comme symboles de l’équilibre cyclique traverse toute son œuvre, depuis ses premières notes de séance dans l’Ordre du Temple rénové… » (p. 295). Comment ce prétendu symbolisme pourrait-il traverser toute l’œuvre de René Guénon, puisque l’expression même d’« équilibre cyclique » ne se trouve pas chez lui ? Elle ne saurait d’ailleurs s’y trouver, car elle « n’exprime qu’une absurdité pure et simple, c’est-à-dire une idée contradictoire en elle-même » (103) ; or, Guénon, à la différence des membres de la « Fondation », n’écrit jamais d’absurdités. N’y aurait-il pas, chez ces derniers, quelque confusion avec les notions d’« équilibre primordial » et d’« équilibre final » pour tel ou tel cycle considéré ? Ces notions correspondent respectivement, pour l’humanité terrestre, à l’“état primordial” et à la restauration de l’intégrité de cet état. Le redressement qui se produit à la fin d’un cycle, et « par lequel s’opère le retour du point le plus bas au point le plus haut, est proprement “instantané”, c’est-à-dire qu’il est en réalité intemporel, ou mieux, pour ne pas nous restreindre à la considération des conditions spéciales de notre monde, hors de toute durée, ce qui implique un passage par le non-manifesté : c’est ce qui constitue l’“intervalle” (sandhyâ), qui, suivant la tradition hindoue, existe toujours entre deux cycles ou deux états de manifestation. S’il en était autrement, l’origine et la fin ne pourraient pas coïncider dans le Principe, s’il s’agit de la totalité de la manifestation, ni se correspondre, si l’on envisage seulement des cycles particuliers ; d’ailleurs, en raison de l’“instantanéité” de ce passage, il ne se produit en réalité par là aucune solution de continuité, et c’est ce qui permet de parler véritablement d’une jonction des extrêmes, bien que le point de jonction échappe forcément à tout moyen d’investigation plus ou moins extérieur, parce qu’il se situe en dehors de la série des modifications successives qui constituent la manifestation » (104).

          S’il y a cycles, c’est qu’il y a « rupture de l’équilibre primordial », donc manifestation, ce qui implique « nécessairement un éloignement graduel du principe » (105) ; « cet éloignement graduel du principe, nécessairement inhérent à tout processus de manifestation » (106), « peut d’ailleurs être envisagé sous un double point de vue, en simultanéité et en succession ; nous voulons dire qu’on peut l’envisager, d’une part, dans la constitution des êtres manifestés, où ces degrés déterminent, pour les éléments qui y entrent ou les modalités qui leur correspondent, une sorte de hiérarchie, et, d’autre part, dans la marche même de l’ensemble de la manifestation du commencement à la fin d’un cycle » (107). S’il y a cycles, c’est aussi qu’il y a des désordres, qui doivent « finalement trouver [leur] place parmi les éléments de l’ordre universel » (108), et des déséquilibres « en chaque point pris à part et en lui-même » (109), même si, comme nous l’avons vu, « tous les déséquilibres partiels et transitoires concourent finalement à la réalisation de l’équilibre total » (110). On ne peut, au mieux, que parler d’« équilibre relatif », celui-ci étant « nécessaire pour maintenir la différenciation » (111), et étant « compatible avec la loi de la manifestation ou du “devenir”, c’est-à-dire avec l’existence contingente elle-même » (112)

        Est-il besoin de rappeler enfin, d’une part, que « toute la doctrine des cycles » repose sur certaines « relations de correspondance qui existent entre » le symbolisme spatial et le symbolisme temporel (113), auxquels correspondent Abel et Caïn ? D’autre part, que le symbolisme temporel et le symbolisme spatial sont aussi en correspondance avec le point de vue de la « succession, qui se réfère à la manifestation en elle-même », et avec le point de vue de la « simultanéité, qui se réfère à son principe, ou à ce qu’on pourrait appeler son “archétype” » ?

           À aucun moment il n’est évidemment question ici d’« équilibre cyclique », mais bien, en réalité, d’« équilibre cosmique ». En imputant à René Guénon une « absurdité caractérisée » (114), les membres de la « Fondation » se sont définitivement disqualifiés. Non seulement ils ont manqué de compétences dans leur prétendue « Édition définitive » du Règne de la Quantité et les Signes des Temps, celle-ci étant parsemée de fautes diverses, d’innovations blâmables qui ne respectent pas scrupuleusement la forme voulue par son auteur, alors qu’ils auraient notamment dû suivre l’édition de 1950 ; mais encore, ils n’ont pas su apporter dans la « Note » et dans l’« Annexe » des renseignements pertinents et dignes de confiance. Mais le plus grave, c’est qu’ils font désormais passer René Guénon pour un auteur incohérent, capable d’absurdité dans le domaine doctrinal. Laissons ces gens à leur bien vilaine besogne concernant René Guénon et son œuvre.

       On comprendra que, compte tenu de l’absurdité relevée, nous préférions arrêter de nous intéresser au contenu de la suite et de la fin de l’« Annexe ». Celle-ci ne présente d’ailleurs guère d’intérêt en elle-même, et renferme de nouvelles approximations, fautes et erreurs. 

           En conclusion de cette première partie, nous nous permettrons de nous adresser à tous ceux qui ont favorisé, à un degré ou à un autre, la réalisation de cette soi-disant « Édition définitive » du Règne. Nous espérons qu’ils sont semblables à ceux dont Guénon parle à l’un de ses correspondants, qui « sont en somme excusables de ne pas savoir exactement à qui ou à quoi ils ont affaire, et à qui bien des “dessous” échappent forcément » (115). Ces personnes se rendront peut-être compte que ceux qui étaient chargés de mener à bien cette nouvelle orientation éditoriale des écrits de René Guénon ont failli. Cet échec aura évidemment des conséquences sur la diffusion et la compréhension de l’œuvre de René Guénon. Ils ont là une lourde responsabilité, dont ils ne se doutent probablement pas... De là, ou bien ils continueront à faire appel aux incapables qui constituent la soi-disant « Fondation René Guénon », lesquels abusent du mandat qui leur a été confié pour satisfaire leurs prétentions ridiculement démesurées, et s’en servent afin de promouvoir la méthode profane et les conceptions anti-traditionnelles de M. Jean-Pierre Laurant. Ou bien ils s’adresseront à ceux qui sont véritablement pourvus d’esprit traditionnel, et qui possèdent les qualifications intellectuelles requises pour publier les écrits de Guénon. Dans ce dernier cas, René Guénon et son œuvre y gagneront ; les lecteurs aussi.

       

P. B.

Représentation romaine de Seth-Typhon (D. Gifford, « Iconographical Notes toward a definition of the Medieval Fool », Journal of the Warburg and Courtauld Institute, n° 37, 1974. Cette étude à pour objet de montrer que Seth-Typhon, représentation du mal, de la confusion et de la tricherie, serait à l’origine de l’iconographie médiévale du Fou dans les miniatures relatives aux Psaumes XIV et LIII.)

Cette figure a été dessinée par Guénon dans le manuscrit de sa conférence

Athanasius Kircher,

Œdipus Aegyptiacus (1652)

Pour citer cet article :

P. B., « Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps : À propos d'une prétendue "Édition définitive" », 1re partie suite et fin, Cahiers de l’Unité, n° 4, octobre-novembre-décembre, 2016 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2016  

NOS ÉDITIONS

Revues

Recueils

Livres