René Guénon

1. L’homme - Le sens de la Vérité

 

par Slimane Rezki, 

Albouraq, Collection « Je veux connaître », Paris, 2016

 

 

Étude Critique

 

PLAN

Première partie de la dédicace, ou la question des héritiers

Droit patrimonial et droit moral

Seconde partie de la dédicace

L’anti-dédicace 

 

           Ce petit ouvrage biographique n’est certes pas le premier : Paul Chacornac avait inauguré ce genre contestable en 1958 (1). Il avait été suivi par d’autres livres, parmi lesquels on retiendra en particulier ceux de M. Jean-Pierre Laurant (2), de M. Jean Robin (3), de Mme Marie-France James (4) et de M. Pierre Feydel (5). Toutefois, celui de M. Rezki, par sa brièveté, appartient plutôt à une sorte de sous-genre dans le domaine des biographies, à savoir celui qui est spécialement destiné au grand public. Dans cette catégorie, il avait été précédé par celui de M. David Gattegno (6), qui semble lui avoir servi de modèle ; plus récemment, il y a eu aussi celui de M. Érik Sablé (7).

                   Le principe même de tous ces ouvrages est typiquement moderne. Il s’agit d’introduire à l’œuvre d’un auteur, ou présumer le faire, par ce que l’on peut connaître de sa vie. En réalité, il ne s’agit que de réduire une œuvre à la biographie de son auteur, quand il n’est pas seulement question de présenter la vie d’un auteur dans l’unique but de satisfaire la curiosité du public. À cet égard, c’est une des multiples manifestations de ce que Guénon a lui-même désigné comme étant de l’« individualisme », c’est-à-dire, au fond, une des nombreuses conséquences de l’« humanisme ». Dans l’une de ses dernières lettres à Louis Caudron (8), il précisait à ce sujet : « je suis bien décidé à ne jamais fournir le moindre renseignement biographique, car il y a là pour moi une question de principe ; l’intérêt porté à ces choses individuelles est d’ailleurs forcément la marque d’une certaine incompréhension au point de vue doctrinal, sans compter que c’est là une manie spécifiquement moderne », et il ajoutait bientôt qu’il n’avait « rien de commun avec les “gens de lettres” ! »

                      Compte tenu de ce que nous venons de rappeler, et que le travail de l’A. concerne René Guénon (9), L’homme (10), qu’il « a pour but de démontrer les liens étroits existant entre sa vie et son œuvre », et qu’« il se destine aussi à clarifier le cadre duquel (sic !) René Guénon s’exprimait » (11), nous n’avions aucune raison de lire ce livre (12) dont l’idée même est en contradiction totale avec ce que Guénon n’a cessé d’affirmer jusqu’à la fin de sa vie. Mais, dans la mesure où M. Rezki « coordonne la branche française de la Fondation René Guénon située au Caire, en Égypte » (13), nous ne pouvions ignorer cet opuscule. 

 

              On s’étonnera tout d’abord que la photographie partiellement reproduite sur la couverture soit celle qui se trouvait déjà en 2003 sur la couverture du numéro spécial de Science sacrée consacré à René Guénon ; c’était la première fois qu’elle était publiée, et elle figure désormais sur plusieurs de ses ouvrages traduits. Les enfants de Guénon, qui ont fourni « nombre de documents » (p. 12) à l’A., ne disposaient-ils donc pas au moins d’une photo inédite de leur père ?

                      Le titre mentionné sur la première page interne, ainsi que sur la p. 3, porte : De René Guénon au Cheikh ‘Abd al-Wâhid Yahia (Blois, 15 novembre 1886 – Le Caire, 7 janvier 1951). Nous avons donc, comme pour le livre précité en note de M. Laurant, deux titres : c’est manifestement un de trop ! Et il en est de même pour les sous-titres !

                      En exergue de son livre, l’A. mentionne ce qui semble être un hadîth selon lequel « le Prophète Muhammad disait que le meilleur acte d’adoration est de dire la Vérité même si elle est amère à entendre ou à notre détriment »  (14). C’est lui qui souligne et qui utilise la majuscule à « Vérité ». Nous nous en voudrions de ne pas suivre nous-même une telle injonction, et l’auteur admettra que ce qui vaut pour les autres vaut aussi pour lui. Il ne pourra ainsi que nous être reconnaissant « de dire la Vérité » à notre tour, et ne pourra nous en vouloir si elle lui est amère à entendre ou à son détriment.

           

Première partie de la dédicace, ou la question des héritiers

 

                  Tout d’abord, signalons que la deuxième partie du sous-titre : Le sens de la Vérité, ne paraît pas tout à fait clair ; il est néanmoins certainement ambitieux. Avant d’aborder la question de la notion même de biographie, que l’auteur ne semble pas s’être posée, bien qu’elle n’aille pas de soi au point de vue traditionnel, nous devons faire quelques remarques sur plusieurs bizarreries qui se trouvent dès le début, notamment dans la dédicace et dans ce que l’on pourrait appeler l’anti-dédicace. 

              Voici la première :

                                

                                À René Guénon.

                                À ses seuls héritiers, ses enfants,

                                Kawthar, Khadija, Laila, Ahmed, Abd el Wahed.

            

              Arrêtons-nous un instant sur cette partie et sur la curieuse mention des « seuls héritiers ». Que signifie-t-elle exactement ? Malgré son caractère péremptoire, pas grand-chose en réalité. En effet, deux des dédicataires mentionnés sont décédés : Kawthar, « quelques heures après sa naissance » (p. 105), et la disparition d’Ahmed est survenue en 1985 (p. 106). Il est tout simplement absurde de désigner des défunts comme « seuls héritiers », au même titre que ceux qui sont encore vivants. De plus, on se demande pourquoi la veuve de Guénon n’est point mentionnée ici : au décès de son époux, n’a-t-elle pas été, elle aussi, son « héritière » ?

              De quel héritage parle-t-on, d’ailleurs ? Et au point de vue de quel régime légal se place-t-on pour affirmer la chose de manière si impérieuse ? S’il s’agit de... 

     Roland Dumont

(À suivre)

 

 

La suite de cet article est contenue dans l'édition imprimée

du numéro 7 des Cahiers de l'Unité

 
 
 
 

M. Slimane Rezki

Cheikh Abd al-Wahîd Yahyâ
et ses filles, Khadija et Laylâ

 

Pour citer cet article :

Roland Dumont, « Étude critique du livre : René Guénon. 1. L'homme. Le sens de la Vérité. par Slimane Rezki », Cahiers de l’Unité, n° 7, juillet-août-septembre, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017  

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