Le vulnéraire du Christ : la mystérieuse emblématique des plaies et du corps du Christ

Louis Charbonneau-Lassay

 

(359 figures gravée sur bois par l’auteur, 32 planches, 24 illustrations en couleurs), 458 pages, Gutenberg reprints-Bailly, 2018.

 

Compte rendu

       On se souvient que M. Jean-Claude Bailly fut l’éditeur des Études de symbolique chrétienne publiées en deux volumes en 1981, puis rééditées en un seul en 2005. Il s’agissait d’un recueil des textes de Charbonneau-Lassay publiés dans Regnabit de 1922 à 1926, et dans Le Rayonnement intellectuel de 1934 à 1939. Il était donc naturel que ce fut chez le même éditeur que soit réédité le beau volume à tirage limité publié l’année dernière par M. Gauthier Pierozak grâce à une souscription lui ayant permis d’acheter une partie des archives de Charbonneau-Lassay. À partir de celles-ci, il a reconstitué un ouvrage dont le manuscrit original – terminé en 1946, quelques mois avant la mort de l’auteur – fut dérobé par un inconnu dans les années 1960, et jamais retrouvé. Cette nouvelle édition, qui est aussi superbe que la précédente, a été rendue possible grâce à M. Bernard Renaud de la Faverie – l’ancien responsable de la fameuse librairie parisienne « La Table d’Émeraude », aujourd’hui disparue, et de la revue alchimique La Tourbe des Philosophes – qui dirige aujourd’hui les éditions Dervy, reprises, comme Gutenberg Reprint, par le groupe d’éditions Trédaniel.

        On ne peut qu’admirer la belle passion de M. Pierozak, et le résultat proposé en mesurant l’étendue du travail fourni quand on sait qu’il se compose de l’étude « d’à peu près cinquante mille fiches classées sous cinq à six cent rubriques différentes et embrassant tout ce [que Charbonneau-Lassay] avait pu amasser sur l’iconographie chrétienne. » D’après M. Pierozak, ces archives contiennent encore « au moins 131 documents directement liés à René Guénon » (dont une empreinte de sa bague [où est figuré le monosyllabe Aum, dans sa forme courante], 4 lettres inédites, et une quantité encore indéterminée d’extraits de lettres connues et inédites) ; au moins 6 documents inédits sur le mystérieux Saï-Taki-Movi ; au moins 5 documents en rapport direct avec la mystérieuse organisation l’Estoile Internelle ; et une quantité innombrable de dessins, croquis, gravures, sur les symboles chrétiens les plus variés... »

                    Cette nouvelle édition conserve la mise en page et le format original de la première, les deux étant parfaitement réussies. Quelques textes y ont été ajoutés : une description du bâton de Saï-Taki-Movi qui fut offert par ce dernier à Charbonneau-Lassay ; la transcription d’une lettre de Charbonneau-Lassay daté du 26 octobre 1936 à A. Coomaraswamy, lui annonçant la souscription au Bestiaire du Christ et offrant quelques informations intéressantes sur le rôle que Guénon a joué dans cette publication ; et deux exemples de reconstitution de la table des matières des Floraire et Lapidaire du Christ, à partir des archives. Charbonneau-Lassay avait également le projet, selon M. Pierozak, d’un « ouvrage consacré aux emblèmes géométriques, aux phénomènes du ciel, aux signes graphiques, aux personnages mythologiques qui ont été regardés comme des figures du Christ, etc. »

          La reconstitution de M. Pierozak a été guidée par la correspondance non seulement de René Guénon à Charbonneau-Lassay, mais aussi par celle de celui-ci à Guénon, conservée au Caire. Elle contient notamment une description de la table des matières du Vulnéraire : I) Les représentations des Cinq Plaies du Christ dans l’art chrétien primitif ; II) Figurations de la plaie latérale de Jésus ; III) Les représentations de l’effusion du sang rédempteur ; IV) Les plantes emblématiques des Cinq Plaies du Christ ; V) Les pierres emblématiques du Christ vulnéré ; VI) L’emblématique du coeur vulnéré de Jésus ; VII) L’iconographie du coeur de Jésus dans les armées contre-révolutionnaires de la Vendée ; VIII) Figurations diverses afférentes ou étrangères au culte du coeur de Jésus.

             Si l’on doit remercier et féliciter chaleureusement M. Pierozak pour son remarquable travail, et s’incliner devant son désir de respecter la position de Charbonneau-Lassay de ne pas mettre en avant l’ésotérisme chrétien, on ne peut ressentir qu’une profonde déception en lisant l’Avant-propos de M. PierLuigi Zoccatelli. On ne comprend pas pourquoi M. Pierozak, qui a témoigné de son attachement à l’œuvre de Guénon, lui a confié la présentation de cet ouvrage (1). Si les deux livres de M. Zoccatelli publiés en langue française contiennent beaucoup de documents inédits, on ne peut pas dire qu’il a été capable de les interpréter correctement. Il a nettement montré qu’il n’était pas qualifié pour aborder les questions traditionnelles. Alors que M. Pierozak semble convaincu de l’existence de l’ésotérisme chrétien, ce ne semble pas être le cas de M. Zoccatelli (2). On pouvait peut-être, à la rigueur, s’abstenir d’en parler, mais pas de prendre une distance prophylactique avec cette réalité. Ne sait-on pas que « le sarment ne peut, lui-même, porter fruit s’il ne demeure attaché au cep » ? (Jean, XV) Pourquoi tendre ainsi à affaiblir la raison même de ses efforts et de son excellent labeur ? Pourquoi consentir à cette sorte d’abjuration par l’intermédiaire d’un professeur de sociologie ? Afin de perpétuer l’anormale négation de l’ésotérisme par un exotérisme moribond ? Dans ce genre d’affaires, nous sommes bien au-delà du plaisir de « faire un beau livre qui intéressera les chercheurs. » M. Pierozak n’en avait-il pas conscience ?

        Les choses ont beaucoup changé dans le Catholicisme aujourd’hui, et certaines précautions oratoires ne nous paraissent plus du tout pertinentes. Où ont-elles mené jusqu’ici ? Entre les pudeurs de jeune fille et les vociférations obscènes d’intégristes bornés, comme contre les accusations de panthéisme par des catholiques sans qualification et pétrifiés dans leur ignorance, ou face à l’objectivité inexistante de médiocres idéologues en sciences molles, qu’ils soient professeurs dans une université pontificale et fumeurs de havanes, ou non, il y avait une position de véridicité à tenir. Ne sait-on pas la vertu de la vérité qui ne se dédie jamais et triomphe par elle seule de tous ses adversaires ?

              Ses voix – celles des déléguées de l’Assemblée des Saints – avaient commandé à Jeanne de ne point renier leur message, il aurait fallu de même acquiescer sans réserve à l’enseignement de René Guénon, et ne pas fléchir pour maintenir et défendre ce qu’il disait au sujet de l’ésotérisme chrétien. (3) En l’occurrence, affirmer sa parfaite orthodoxie. Dans la situation actuelle, faire le contraire, c’est-à-dire donner la prééminence à l’exotérisme, est une funeste erreur. Dans un précédent texte, nous avons rappelé, en citant R. Guénon, que l’ésotérisme est l’esprit même de chaque tradition. Le péché contre l’esprit, c’est alors sans doute le reniement de l’ésotérisme par ceux qui savent qu’il est cet esprit. Souhaitons que les éditions ultérieures réparent cela.

                Il semble y avoir eu cependant une étrange carence chez Charbonneau-Lassay lui-même. Alors qu’il fut capable de voir le Christ dans la plupart des animaux (Le Bestiaire du Christ), des fleurs (Le Floraire), des pierres (Le Lapidaire), dans les emblèmes célestes et atmosphériques, c’est-à-dire en toutes choses, comme l’enseigne le symbolisme chrétien, il paraît avoir été incapable de le percevoir chez les hommes qui en manifestaient un aspect. Le P. Hilaire de Barenton, n’écrivait-il pas que « tout ce qui est dans le monde, émane sous forme d’image est un symbole du Christ » ? En particulier il ne le vit pas chez René Guénon qui était pourtant une manifestation éminente du Christ pour notre époque. Il est singulier que presque personne ne comprenne cela. Son enseignement n’est pas venu pour abolir le Catholicisme, mais pour l’accomplir (4). Lui aussi fut cette pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs et qui est devenue la pierre d’angle. Charbonneau-Lassay fut peut-être trop proche de lui à un certain moment pour qu’il le comprît : il ne vit que « le fils du charpentier ». Le sens symbolique de sa « fuite en Égypte » aurait pourtant dû éveiller son attention... (5) Longtemps après, M. Jean Borella fit une erreur analogue.

                 « Quand le Maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? On lui répond : “Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu.” » (Matth. XXIII, 33-46)

S. I.

N. B. : Ayant à cœur de faire vivre l’héritage intellectuel de Charbonneau-Lassay, M. Gauthier Pierozak partage généreusement ses archives avec le public sur sa page facebook. Tous les documents qui accompagnent ce compte rendu en proviennent. Nous le remercions de nous avoir accordé son aimable autorisation pour les reproduire.

 
 
 

Extrait d’une lettre inédite de René Guénon datée du 13 octobre 1929 (recopiée par L. Ch.-L au dos de l’enveloppe originale envoyée par Guénon) :

« Le soleil de minuit ne fut pas seulement pris pour le symbole du Christ lumière apparaissant sur la terre couverte “des ombres de la mort” ».
« Avez-vous songé, m’écrivait à ce propos M. R. Guénon, que le Christ est né à minuit ? C'est l’heure où le soleil, parvenu au plus bas point de sa course, commence sa remontée, de même que le solstice d’hiver, qui est aussi l’époque de Noël, est le moment de l'année où il commence également à remonter (vers le Nord). Minuit et le solstice d’hiver sont deux points correspondants dans les deux cycles du jour et de l’année. Cela est en rapport étroit avec tout l’ensemble du symbolisme solaire appliqué au Christ ; et on peut dire que le soleil de minuit représente le Christ naissant... » 

 

Louis Charbonneau-Lassay

(1871-1946)

M.  Gauthier Pierozak

Première édition, 2017

« L’Esprit de Dieu (le Paraclet) sur le Chaos initial, symbolisé par le Paradisier, ou oiseau du Paradis, dont la légende dit que cet oiseau n’avait pas de pattes et qu’il volait sans cesse. Calque d’un dessin provenant du cahier de la mystérieuse organisation chrétienne l’Estoile Internelle.

Archives Charbonneau-Lassay, dossier “Oiseau du Paradis”. » 

Ouroboros

Cahier de l’Estoile Internelle

« Dans le nord oriental de l’Afrique notamment, le Christ reçut quelques fois le titre d’Amar, c'est-à-dire source, fontaine, et plus spécifiquement “source d'immortalité”, ce qui répond au sanscrit a-mar : privé de mort. » Renseignement verbal de René Guénon à Louis Charbonneau-Lassay (archives L Ch.-L).   

 

Pour citer cet article :

S. I., « Compte rendu du livre : Le vulnéraire du Christ : la mystérieuse emblématique des plaies et du corps du Christ, Louis Charbonneau-Lassay, Cahiers de l’Unité, n° 12, octobre-novembre-décembre, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018  

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