Le Judaïsme et la fonction de René Guénon

(1re partie)


Réponse à M. Paul B. Fenton

René Guénon, l'appel de la sagesse primordiale

sous la direction de Philippe Faure

 

PLAN

 

                  En 2015, les éditions du Cerf ont publié, sous la direction de M. Philippe Faure, un recueil de dix-neuf études sous le titre René Guénon, l’appel de la sagesse primordiale. Parmi ces textes, celui de M. Paul B. Fenton, intitulé « René Guénon et le judaïsme », a retenu notre attention. C’était la première fois que l’on abordait l’œuvre de Guénon dans ses rapports avec la tradition hébraïque. Dans son « Introduction », M. Faure s’appuie sur le travail de M. Fenton pour prétendre que Guénon aurait été victime des « préjugés de son temps », et qu’il aurait manifesté « un antijudaïsme » (p. 11). Cette lourde affirmation et cette très grave accusation portent en elles de si préjudiciables implications qu’il était nécessaire d’examiner le texte qui en est à l’origine. (1)

                       Dans Le Puits de l’Exil, le Maharal de Prague disait « qu’il faut juger l’opinion de son contradicteur sans passion, mais avec sympathie ; on ne doit pas chercher à repousser ses arguments avec violence, mais se conduire avec lui comme on le ferait avec soi-même ; en rendant grâce aux paroles de son contradicteur, on y fait passer ce que l’on s’accorderait à soi-même. » Nous ne savons pas si nous sommes toujours parvenu à suivre ce sage conseil dans le cours de notre étude, mais c’est dans cet esprit que nous l’avons rédigé.

Ésotérisme et religions

                   M. Fenton commence son étude sur René Guénon en s’étonnant de « la part relativement mince réservée à la religion juive et le peu de références à sa doctrine, en dépit de l’intérêt immense que ce métaphysicien portait au fait religieux dans de nombreuses traditions. » Ce que dit ainsi M. Fenton, c’est que R. Guénon a peu traité des aspects exotériques de certaines formes traditionnelles. En effet, c’est le cas, et c’est pour la simple raison qu’il n’a pas « porté un intérêt immense au “fait religieux” », contrairement à ce que l’on imagine. Il n’a pas plus traité de la religion juive que des religions chrétienne ou islamique. Il a traité de l’ésotérisme de ces formes traditionnelles, sans se limiter à celles-ci, ce qui est très différent.

                   Ce genre d’erreur est assez commune chez ses lecteurs superficiels, et, disons-le, peu qualifiés. Ceux qui la commettent n’ont pas lu avec assez d’attention son œuvre dans sa totalité, ni pris le temps d’une investigation un peu étendue dans ce domaine, et restent ainsi prisonniers des stéréotypes qui leur ont été inculqués par le monde moderne ou par une formation religieuse. Ils ne parviennent pas à comprendre réellement la nature de l’ésotérisme. Ils le confondent avec ses expressions extérieures, c’est-à-dire au fond avec l’exotérisme qui est non seulement ce qu’ils connaissent déjà plus ou moins quand il est question de religions, mais aussi parce que ces formes extérieures sont beaucoup plus facilement appréhendables pour eux que celles qui sont intérieures et cachées. Quand il est question d’ésotérisme hébraïque, chrétien ou islamique, ils pensent Judaïsme, Christianisme et Islam, et inversent les rapports de hiérarchie entre l’ésotérisme et l’exotérisme. L’un et l’autre sont certes complémentaires d’un certain point de vue, mais il n’y a pas de commune mesure entre l’ésotérisme et l’exotérisme. Les deux ne sont pas d’importance égale. Le premier est au principe du second, et nombreux sont ceux qui inversent ce rapport. Si l’ésotérisme n’est pas au-delà des formes, et c’est pour cela qu’exotérisme et ésotérisme sont des termes comparatifs, il a cependant pour but de conduire au-delà de toutes les formes, contrairement à l’exotérisme.

                Pour beaucoup, et notamment pour les historiens des religions, il paraît impossible de comprendre que les religions, qui sont parfaitement visibles, dont on connaît plus ou moins l’histoire, les doctrines et les rites, qui s’adressent au plus grand nombre, et dont les représentants sont connus, soient en quelque sorte moins importantes que l’ésotérisme qui est presque toujours invisible, dont l’histoire, les doctrines et les méthodes sont méconnues, qui ne concerne qu’un petit nombre, et dont les représentants sont à peu près inconnus, à l’exception de quelques- uns. Dans tous les cas, ces lecteurs peu qualifiés manquent du « sens des proportions » : dans l’ordre spirituel, c’est l’« intérieur » qui enveloppe l’« extérieur », et c’est l’« intérieur » qui produit l’« extérieur ». Ainsi on pourrait dire que l’exotérisme n’est qu’une des expressions partielles et limitées de l’ésotérisme, lequel comporte de nombreux degrés ; il participe de la vérité dont il est une forme destinée au plus grand nombre, mais il n’est pas cette vérité complète qui est réservée seulement à quelques-uns. (2)

                L’étonnement de M. Fenton n’a donc pas de raison d’être. Il semble d’ailleurs en avoir plus ou moins conscience puisqu’il précise, immédiatement après : « nous disons bien la religion juive pour la distinguer de la tradition hébraïque. » Pourquoi alors est-il surpris par une situation qui ne concerne pas l’œuvre de Guénon ? Son étonnement ne s’explique que par une compréhension déficiente de celle-ci. De fait, nous pouvons affirmer que tous ceux qui ne connaissent que la forme exotérique d’une forme traditionnelle, fut-elle la leur, ne la connaissent pas réellement, puisque sa dimension profonde leur échappe (3). Cette dimension profonde n’est rien d’autre que l’esprit même de cette tradition. Le 1er septembre 1947, Guénon le disait ainsi « au sujet du Soufisme, qui est proprement “Rûh el-Islam” [l’Esprit de l’Islam]. » Et l’esprit n’est-il pas plus que le corps ?

                R. Guénon n’avait ainsi pas de raison de mettre particulièrement à contribution « la très riche littérature rabbinique connue sous le nom de midrashim » (4), contrairement à ce que lui reproche M. Fenton. De même, il n’avait à mettre spécialement à contribution ni les Pères grecs et latins du Christianisme (5) ni la non moins importante littérature traditionnelle islamique des tafâsîr (6), ni d’ailleurs les textes purâniques de l’Hindouisme (7). On pourrait tout autant lui en faire reproche s’il avait déclaré s’occuper du « fait religieux », mais il ne l’a jamais prétendu. Les midrashim, la patrologie, les tafâsir, et les Purânas ne sont pas des textes qui relèvent de l’ésotérisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’avait pas lu certains d’entre eux (8) ni évidemment que ces textes ne sont pas susceptibles d’une interprétation beaucoup plus profonde que celle de la simple lecture exotérique. On ne peut d’ailleurs que vivement les recommander à tous ceux qui s’intéressent au domaine traditionnel. Ce qu’il faut aussi bien comprendre, c’est que R. Guénon n’est pas allé de l’exotérisme à l’ésotérisme, comme la plupart, mais l’inverse en quelque sorte (9).

                  Il y a une autre erreur que commet M. Fenton, et il n’est pas non plus le seul à la commettre (10), c’est de croire que les connaissances de R. Guénon à propos de l’ésotérisme de la tradition hébraïque, comme au sujet des autres formes traditionnelles, pourraient se résumer seulement aux livres de sa bibliothèque. Il est évidemment absurde de considérer l’œuvre d’un écrivain comme le seul produit de ses lectures. D’autant que sa bibliothèque du Caire ne représentait pas tous les livres qu’il avait lus dans sa vie. On sait qu’il prenait des notes sur tout ce qu’il lisait (il existe deux recueils inédits de celles-ci), et qu’il revendait ensuite, notamment à la librairie des Chacornac quand il vivait à Paris, les ouvrages et les revues qu’il ne souhaitait pas conserver, ne serait-ce que pour des questions de place (11). Nous donnons d’ailleurs plus loin un exemple où il précise à son correspondant qu’il n’a pas mentionné explicitement un auteur dans un de ses livres parce qu’il n’a plus la référence exacte.

                  Pour ce qui est de la tradition hébraïque, personne ne connaît jusqu’à présent les relations que R. Guénon a pu entretenir ou non avec de véritables kabbalistes, et M. Fenton n’apporte aucune information sur ce sujet. Il y a depuis des siècles en France d’importantes communautés juives (12), et en particulier à Paris dans le quartier du Marais ; or, ce quartier est à peu près à un quart d’heure de marche de l’île Saint-Louis où il habitait. On ne peut donc exclure a priori la possibilité d’un contact direct, à un degré ou un autre, avec un ou des représentants de l’ésotérisme hébraïque qui pouvaient vivre au sein de ces communautés. Comme M. Fenton ne le précise pas, on ne sait pas sur quelles sources il se base pour affirmer péremptoirement que Guénon n’aurait connu « finalement que des Juifs assimilés » (p. 255), c’est-à-dire détachés de leur tradition. Est-ce à dire d’ailleurs qu’il n’y aurait que des Juifs fidèles à leur tradition sous tous les rapports et d’autres qui auraient totalement rompu avec elle ? La réalité est moins simple.

             On sait également que Guénon a suivi des cours d’hébreu à l’École hermétique, au début du XXe siècle (13). Les articles de « L’Archéomètre », parus dans La Gnose, témoignent d’une connaissance de cette langue, comme certains de ses anciens cahiers de notes personnelles que nous avons eu l’occasion d’examiner (14). L’importance qu’il attribue au « déplacement des lumières » dans le symbolisme kabbalistique à propos de la réalisation initiatique n’indique-t-elle pas une connaissance profonde de la Kabbale en raison du caractère « technique » de cette question ? Dans son cas, croire qu’il ne s’agissait que d’« intuitions », au sens ordinaire, comme le disait M. F. Tristan selon une citation de M. Fenton, est sans doute bien insuffisant... 

 

La Kabbale

               Il est également faux d’affirmer, comme le fait M. Fenton, que les références à la Kabbale dans son enseignement « demeurent relativement mineures ». Ce n’était pas l’avis de Charles Mopsik : « Un autre courant de pensée a été profondément marqué par la cabale. Il s’agit de l’école de René Guénon. Cet auteur prolixe très influent, chef de file des ésotéristes français et penseur de la “tradition primordiale” à l’origine de toutes les religions, cite souvent les écrits classiques de la cabale, dont le Zohar, et en propose une lecture orientée par sa perspective globale considérant que chacune des “doctrines traditionnelles”, au rang desquelles il range la cabale, reflète à sa façon la tradition de l’humanité. » (15)

                    En réalité, Guénon se réfère à l’ésotérisme hébraïque chaque fois que le sujet s’y prête dans la plupart de ses livres et de ses articles. Il n’avait évidemment aucune raison de ne pas le faire, tout au contraire. Nous ne voulons pas nous lancer à ce propos dans une comptabilité statistique parfaitement ridicule, sachant que c’est la qualité des choses, et non leur quantité qui importe, mais tous ses lecteurs se souviendront au moins des chapitres majeurs intitulés « La Shekinah et Metatron », « Melki-Tsedek » et « Luz ou le séjour d’immortalité » dans Le Roi du Monde. En réalité, du début à la fin, il fera référence à la Kabbale dans ses écrits. N’a-t-il pas aussi été le seul à avoir établi une concordance avec les centres subtils et les Sephiroth de la Kabbale ? (16)

               Maintenant, il serait puéril de lui reprocher de n’avoir pas tout su sur tout ni tout dit sur l’ésotérisme de chaque forme traditionnelle ! Néanmoins, au sujet de ceux qui voulaient découvrir dans son œuvre des marques de la limite de sa propre connaissance, il disait que cela lui « rappelle un peu trop le cas de ceux qui s’imaginent qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas tout ce dont on s’est abstenu de parler ! » (17) On peut d’autant moins le lui reprocher à propos de la Kabbale qu’elle est et fut toujours une tradition initiatique « très “fermée” » (18), ce que M. Fenton devrait tout de même savoir.

               Il avait également signalé à plusieurs de ses correspondants qu’il disait surtout ce qui était rendu nécessaire par les circonstances. Il l’avait écrit au chapitre VIII de La Crise du Monde moderne : « Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que tout peut être dit indifféremment, du moins lorsqu’on sort de la doctrine pure pour en venir aux applications ; il y a alors certaines réserves qui s’imposent, et des questions d’opportunité qui doivent se poser inévitablement. » Comme R. Guénon savait toujours très bien ce qu’il faisait, il faut plutôt supposer que les circonstances ne lui permettaient pas de se référer à la Kabbale plus qu’il ne l’a fait.

               Pour notre part, nous pensons qu’une de ces circonstances, mais il y en a évidemment plusieurs autres, est notamment liée à l’utilisation effrénée qu’en firent les occultistes, c’est-à-dire les milieux pseudo-initiatiques. C’est ce qui semble pouvoir être déduit d’un passage du Règne de la Quantité où il explique que les occultistes français, par esprit d’opposition et de concurrence aux théosophistes qui avaient constitué une prétendue « tradition orientale », édifièrent à leur tour une soi-disant « tradition occidentale » du même genre, dont bien des éléments étaient tirés de la Kabbale qu’ils interprétèrent à la façon spéciale, sinon fantaisiste, qui était la leur (19). On se représente ainsi facilement la source de confusion qu’aurait pu alors présenter une référence trop exclusive à la Kabbale pour un public occidental. (20)

                  M. Fenton lui fait aussi grief de s’être surtout beaucoup rapporté à La Kabbale juive : histoire et doctrine (Paris, 1923) de Paul Vuillaud en précisant que cet ouvrage « connut une grande fortune en milieu occultiste. » Ce dernier point est faux, et on se demande pourquoi M. Fenton l’affirme, si ce n’est pour insinuer que R. Guénon aurait été tributaire du milieu occultiste. Ce qui est également erroné, sinon malveillant. (21) D’ailleurs M. Fenton reconnaît, mais dans une note seulement, que ce livre est important et qu’il « s’appuie sur une documentation d’une remarquable érudition » (p. 250, n. 2). Que sa réédition fut « saluée toutefois avec réserve par le monde universitaire », ainsi qu’il le précise, indique seulement que le « monde universitaire » avait bien du retard dans ses lectures, comme dans ses recherches. Il mit presque trente années avant d’offrir une étude analogue, avec la traduction française du livre de Gershom Scholem, Les grands courants de la mystique juive (22). Nonobstant l’importance de cet ouvrage, il faut cependant remarquer que la thèse de Scholem – totalement erronée et quelque peu stupéfiante –, selon laquelle la Kabbale serait d’origine non-juive, a été depuis très justement combattue, notamment par Charles Mopsik et par M. Moshe Idel (23). Il va de soi pourtant qu’aucun véritable kabbaliste n’a jamais considéré que la Kabbale pourrait avoir une origine non-juive. Cette opinion d’une origine étrangère de la Kabbale n’est que l’explication fausse et rebattue qui avait cours à la fin du XIXe siècle dans tous les milieux universitaires s’occupant de religions, et où régnait la théorie des emprunts (d’une religion à l’autre).

             Si M. Fenton témoigne d’une considération limitée pour le livre de Vulliaud, il devrait toutefois prendre en compte le fait qu’avant tous les universitaires, dès 1923, celui-ci avait fort bien établi, contre les écrivains modernes qui les contestaient, « l’antiquité de la Kabbale, son caractère spécifiquement judaïque et strictement orthodoxe. » (C’est nous qui soulignons). Pour la première fois, ce sont des vérités qui furent ainsi mises en lumière pour le public occidental à propos de la Kabbale. N’est-ce pas là un point fondamental et décisif ?

                  Il était déjà effectivement de mode, chez les critiques « rationalistes », d’opposer la tradition ésotérique au rabbinisme exotérique, « comme s’il ne s’agissait pas des deux aspects complémentaires d’une seule et même doctrine. » (24) On voit ainsi à quel point M. Fenton se trompe et combien il est injuste avec l’auteur de La Kabbale juive, comme avec Guénon qui confirma Vulliaud sur ces points : il indiqua encore que celui-ci a montré « qu’une prétendue “philosophie mystique” des Juifs, distincte de la Kabbale, est une chose qui n’a jamais existé en réalité. » Guénon précisait que pour lui, « la Kabbale est beaucoup plus métaphysique que philosophique, et bien plus initiatique que mystique. » (25) On ne pourrait placer la Kabbale plus haut ! S’il n’avait pas reçu un enseignement direct de la part de kabbalistes, ce que l’on ignore, il n’aurait eu que plus de mérite d’avoir publié cette déclaration. Dès lors, les singulières critiques de M. Fenton apparaissent sans objet et particulièrement déplacées.

                   Si M. Fenton avait lu le compte rendu de Guénon, il aurait su ainsi qu’avant le livre de Vulliaud, il n’existait « aucun travail d’ensemble présentant un travail vraiment sérieux pour l’étude de la Kabbale. » (26) Faut-il répéter cette phrase plusieurs fois pour qu’elle soit comprise, ainsi que ses implications ? Il aurait également été informé que le seul livre analogue était celui d’Adolphe Franck, La Kabbale ou la Philosophie religieuse des Hébreux (Paris, 1843), dans lequel son auteur concluait que les origines de la Kabbale doivent être recherchées dans le Zoroastrisme ! Si ce livre valut pourtant à Franck d’être élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques, « il montre surtout à quel point son auteur, plein de préjugés universitaires, et d’ailleurs ignorant complètement l’hébreu, était incapable de comprendre le sujet qu’il s’était efforcé de traiter. » (27) Malgré des réserves (28), Guénon vit tout l’intérêt du travail de Vulliaud dès sa parution, c’est-à-dire avant tout le monde, et si le « monde universitaire » salua bien tardivement la réédition de La Kabbale juive – en 1977 ! – (29), Guénon lui a consacré, dès 1925, une longue étude qui reste entièrement d’actualité presque un siècle plus tard, résistant ainsi parfaitement à l’épreuve du temps, et aux nombreux travaux parus depuis. M. Fenton ne voit-il pas ce que cela signifie ?

Le « monde universitaire »

                Est-ce d’ailleurs à dire que pour M. Fenton seul le monde universitaire serait à même de juger de la valeur des doctrines ésotériques ? Nous lui rappellerons alors que Guénon, outre sa formation auprès de représentants authentiques de plusieurs formes traditionnelles, reçut également une formation universitaire. Mentionnons à ce propos que sa thèse de doctorat, l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, fut acceptée – même si ce fut de manière ambiguë – par son directeur, Sylvain Lévi, mais que si elle fut refusée, ce fut seulement par le doyen de la Sorbonne Ferdinand Brunot, et exclusivement pour des raisons idéologiques, c’est-à-dire à cause des courageuses critiques qu’elle contenait contre les méthodes des orientalistes occidentaux (30). Il a été également diplômé en Lettres pour son mémoire Examen des idées de Leibnitz sur la signification du Calcul infinitésimal, et fut admissible à l’agrégation de Philosophie (31).

                           D’autre part, nous ne contestons pas l’intérêt de certains travaux universitaires, mais il ne nous semble pas que les authentiques kabbalistes ont été, ou sont diplômés d’une quelconque université... Faudrait-il donc uniquement s’en remettre à des universitaires pour connaître la valeur intellectuelle de l’ésotérisme des formes traditionnelles ? Sachant que la Kabbale a encore des représentants autorisés, ne devrait-on pas d’abord essayer de les consulter et procéder à des vérifications directes auprès d’eux avant de penser qu’on sait mieux qu’eux à quoi s’en tenir sur le vrai sens de leurs conceptions ? Pourquoi les universitaires ne l’ont-ils jamais fait avant une époque récente ? (32)

                      En convoquant ainsi le monde universitaire comme juge suprême de la vérité traditionnelle, M. Fenton se situe alors du côté du monde moderne contre l’esprit traditionnel. Faut-il rappeler par le menu la médiocrité, le parti pris idéologique et les innombrables erreurs de tant de travaux universitaires du passé ? Est-ce le monde universitaire qui valide la Kabbale et donne son satisfecit au Judaïsme ? On pourrait poser la même question pour les autres formes traditionnelles : est-ce le monde universitaire qui valide le Soufisme et donne son satisfecit à l’Islam ? Est-ce le monde moderne qui valide le Christianisme ? Etc. Le simple fait de poser la question en montre immédiatement l’absurdité.

               Mais même si c’est ce que M. Fenton pense, de quel monde universitaire parle-t-il exactement ? Il semble bien que ce soit seulement celui de la première partie du XXe siècle, et seulement en France. Il est alors bien en retard lui aussi : il devrait mettre à jour ses références ! (33) Pour la Kabbale, nous le renvoyons aux écrits de Nicolas Sed (34), à ceux de Michel Hulin pour le Vêdânta (35), à ceux de Michel Chodkiewicz (36), de sa fille Claude Addas (37), et de M. Denis Gril pour le Soufisme (38) ; à Christian Guyonvarc’h et Françoise Le Roux pour la tradition celtique (39). Il y aurait d’autres auteurs à citer, mais ceux que venons de mentionner ont occupé des positions universitaires parmi les plus élevées, et le « monde universitaire » dans tous les pays est unanime à reconnaître qu’ils sont les meilleurs spécialistes dans leur domaine, voire qu’ils ont renouvelé leur domaine d’étude. M. Fenton ne sait-il pas qu’ils furent tous des lecteurs et des admirateurs de René Guénon ? Ignore-t-il le lien entre ceci et cela ?

Téléologie de la fonction de René Guénon

                    M. Fenton accuse encore Guénon de n’avoir pas « consacré un exposé doctrinal détaillé » au Judaïsme, « comme il l’a fait pour l’hindouisme. » Une telle remarque est l’aveu qu’il n’a pas compris la finalité de son œuvre, comme nous le disions dès  l’abord. En effet, on pourrait tout aussi bien reprocher à Guénon de n’avoir pas « consacré un exposé doctrinal détaillé » au Christianisme, à l’Islam, à la Tradition chinoise, etc. Et certains ne s’en sont pas privés, pour en tirer des conséquences aussi fausses que celles de M. Fenton, et témoignant ainsi de la même incompréhension (40). Ils l’ont accusé de n’être pas un « spécialiste » de l’Hindouisme, du Taoïsme, du Soufisme ou du Christianisme, exactement à l’instar de M. Fenton qui le blâme de n’avoir pas été un « spécialiste » du Judaïsme ou de la Kabbale. Ils ont raison, Guénon n’était pas un « spécialiste » des formes traditionnelles particulières, au sens habituel, ni leur historien : il connaissait directement le cœur unique de chacune d’elle en se plaçant au point de vue de l’unité essentielle de toutes les traditions. On sait que c’est là un point de vue véritablement ésotérique qu’ignorent les religions, mais est-ce si difficile à comprendre ? Certes, tout le monde serait très heureux d’avoir de sa part des exposés doctrinaux détaillés sur l’ésotérisme de chaque tradition particulière, mais ce n’est pas le but de ses écrits. On peut le regretter, mais comme il le disait lui-même, le 26 juin 1936 : « J’avoue que je ne peux pas arriver à tout ; j’aurais toujours voulu que d’autres puissent faire des travaux dans le même sens. »

              Ceci étant, et à l’instar de beaucoup d’autres, M. Fenton minimise exagérément cet aspect. En effet, on ne peut éluder les études capitales de Guénon consacrées à l’ésotérisme dans différentes traditions pour illustrer son enseignement. Il y a ainsi ses articles sur l’ésotérisme hébraïque (41), l’ésotérisme chrétien (42), l’ésotérisme islamique (43), le Tantrisme (44), le Taoïsme (45). Ces textes sont d’une valeur incomparable. M. Fenton ne s’en n’est-il pas aperçu ? Certes, il y a aussi désormais de nombreux spécialistes de l’Hindouisme, de la Kabbale, du Soufisme, du Tantrisme, etc., et de nombreuses études tout à fait intéressantes sont maintenant accessibles dans ces différents domaines. Ont-elles pour autant rendu obsolète et inutile l’œuvre de Guénon ? Évidemment, non. Ce qui veut bien dire que son enseignement ne relève pas tout à fait des mêmes choses. C’est une synthèse conceptuelle et terminologique, envisagée à partir de l’unité fondamentale de toutes les formes traditionnelles, où la doctrine métaphysique est exposée comme cela n’avait jamais été fait auparavant, et par laquelle chaque « spécialiste » d’une tradition particulière peut trouver la meilleure manière de la comprendre sous les diverses formes qu’elle a revêtue, c’est-à-dire sans perdre de vue l’essentiel. Peut-on dire ainsi que ces études spécialisées contredisent l’enseignement de Guénon ? C’est tout le contraire, et nous venons d’en donner quelques exemples.

                   Devant une telle incompréhension, il nous faut rappeler que la finalité de l’enseignement de R. Guénon, c’est-à-dire sa fonction, n’est pas de fournir des études spécialisées sur l’ésotérisme de chaque tradition, et encore moins sur les religions, mais de représenter la conscience traditionnelle et initiatique de façon universelle (46). Sa raison d’être essentielle va bien au-delà de celle de tous les travaux universitaires. Elle est de permettre à tous ceux qui le peuvent en Occident d’atteindre quelques degrés de réalisation spirituelle effective, voire de réaliser l’« Identité suprême ». Ceux qui n’ont pas compris ce point nodal, dont tout le reste de son œuvre découle logiquement, sont passés à côté d’elle (47). C’est pour ce motif suréminent, qui est aussi une grâce incomparable offerte aux intellectuels occidentaux, qu’il devait exposer les principes métaphysiques et la manière de les atteindre autrement que de façon théorique. C’est ce qu’il fit, comme personne ne l’avait fait avant lui.

                  Au regard de la diversité des types humains occidentaux, de la variété des voies initiatiques, et des multiples circonstances qui pouvaient intervenir dans l’ouverture ou la fermeture de possibilités initiatiques, il ne pouvait limiter son œuvre à l’ésotérisme d’une tradition particulière. C’est la raison pour laquelle il a toujours affirmé qu’il était en dehors de son rôle d’indiquer à ses lecteurs une voie particulière (48).

                    Si Guénon a donné un exposé doctrinal de la tradition hindoue, c’est parce qu’elle est issue directement de la Tradition primordiale, que ce sont des représentants de l’Hindouisme qui se sont manifestés à lui en premier lieu (49), et qu’en s’appuyant sur la tradition hindoue, il pouvait exposer aux Occidentaux une doctrine universelle permettant d’examiner et de comprendre toutes les traditions (50). C’est ainsi qu’il a reconnu et montré l’orthodoxie du Judaïsme, du Christianisme, de l’Islam, de la Tradition chinoise, etc., c’est-à-dire leur vérité fondamentale. Qui l’avait fait avant lui ? Il aurait certainement pu l’accomplir en s’appuyant sur la doctrine d’une de ces différentes formes traditionnelles, et il n’a jamais manqué de renvoyer à l’ésotérisme de celles-ci, mais il avait aussi des raisons plus impératives de s’appuyer principalement sur la doctrine hindoue. Elle s’y prêtait plus qu’aucune autre. Si M. Fenton ne les a pas comprises, nous l’invitons à relire plus sérieusement ses ouvrages. Nous ne disons pas cela pour être désagréable, mais dans son propre intérêt. Nous l’invitons à une lecture plus approfondie avant de prendre la liberté d’émettre inconsidérément des jugements qui sont faux ou simplistes, et qui ne peuvent que le discréditer.

                  Il est donc totalement hors de propos de dire « que le grand ésotériste fit preuve de peu d’engouement pour le judaïsme ». Dans les questions de cette nature, tout à fait « technique » en l’occurrence, et d’une si haute importance, il aurait été fort préjudiciable que soient intervenus des préférences ou des goûts personnels. Si c’était à ses engouements personnels que nous devions son œuvre, celle-ci n’aurait pas l’intérêt inégalable qui est le sien ni sans doute son caractère universel. D’autant que l’engouement, on le sait, est souvent quelque chose d’éphémère. M. Fenton ne voit-il pas le ridicule qu’il y a à faire intervenir une telle notion dans ces questions ? L’engouement de M. Fenton lui-même pour le Judaïsme veut-il dire qu’il est compétent pour en parler ?  Nous ne le pensons pas. L’engouement pour un sujet n’est certainement pas une preuve de qualification.

                Il aurait dû comprendre que lorsque Guénon dit que les individualités ne comptent pas au regard de la doctrine, ce n’est pas une simple formule de rhétorique. Il faut la prendre au pied de la lettre, en lui donnant tout son poids. D’autant qu’il faisait allusion à son propre cas. Son individualité ne jouait aucun rôle en soi dans l’exposition de la doctrine, elle n’était que l’instrument de sa fonction d’enseignement. Parlant de lui-même, il disait ainsi que sa « pensée », c’est-à-dire « quelque chose qui en toute rigueur devrait être tenu pour inexistant, ou du moins ne compter pour rien quand il s’agit de notre œuvre, puisque ce n’est pas du tout cela que nous avons mis dans celle-ci, qui est exclusivement un exposé de données traditionnelles dans lequel l’expression seule est de nous ; au surplus, ces données elles-mêmes ne sont aucunement le produit d’une “pensée” quelconque, en raison même de leur caractère traditionnel, qui implique essentiellement une origine supra-individuelle et “non-humaine”.» (51) (C’est nous qui soulignons) Toujours sous le zénith du Soleil de la Vérité, pourrait-on dire, il n’avançait jamais précédé par son ombre. Tout cela est sans doute difficile à comprendre ou à admettre pour des mentalités modernes, mais c’est parce que celles-ci ne font jamais que tout évaluer à leur aune si restreinte, et que bien peu participent du cas exceptionnel de Guénon.

                  Indépendamment de toutes questions individuelles, c’est-à-dire en dehors de ses goûts et de ses inclinations, il a admis la parfaite orthodoxie de la Kabbale en affirmant publiquement que sa doctrine est métaphysique et que ses méthodes sont initiatiques ; ce faisant il a ainsi reconnu la parfaite orthodoxie du Judaïsme traditionnel, c’est-à-dire qu’il a vu dans le Judaïsme une des expressions légitimes de la Vérité universelle. Si M. Fenton n’a pas les moyens de comprendre la portée cruciale d’une telle déclaration, il vaudrait mieux qu’il en tire les conséquences et s’occupe d’autre chose plutôt que d’accuser Guénon d’insuffisance.

L’Autre et le Même

                   Très curieusement, M. Fenton croit pouvoir soutenir son point de vue en s’appuyant sur une remarque de M. Michel Le Bris selon laquelle Guénon avait « peu d’enthousiasme (sic !) pour la “religion de l’Autre” par excellence qu’est le Judaïsme. » (p. 251, n. 5) L’un comme l’autre n’ont ainsi jamais saisi que la religion ne fut jamais la préoccupation essentielle de R. Guénon.

                        On peut évidemment se demander ce que signifie de la part de M. Fenton cette singulière référence qui n’est aucunement traditionnelle ni même universitaire. Il est pourtant notoire que M. Le Bris n’a jamais eu aucune autorité dans ces domaines, qu’il n’a jamais compris l’enseignement de Guénon, et n’a représenté que des opinions politiques dont le caractère totalement erroné, et particulièrement dolosif, est désormais attesté. Comme souvent dans la plupart des formules accusatoires, la vérité est que le « peu d’enthousiasme » que prêtait M. Le Bris à Guénon était en réalité le sien : celui qu’il ressentait était celui qu’il lui attribuait.

             Pourquoi M. Fenton en appelle-t-il à un auteur qui est aussi évidemment incompétent et disqualifié ? Le fait de s’appuyer sur l’opinion marginale et déjà ancienne d’un « mao-spontex », c’est-à-dire d’un ouvriériste anti-intellectuel, pour soutenir son point de vue est quelque peu glaçant en l’occurrence. Cette référence semble ainsi confirmer une position anti-traditionnelle. En effet, quelles qualifications pourraient avoir dans ce domaine l’avis de celui qui fut le directeur de l’organe de la gauche prolétarienne, La Cause du peuple ? Quelqu’un qui a été condamné pour « apologie du meurtre, du vol, du pillage et de l’incendie » n’est tout de même pas la meilleure référence pour apprécier les questions traditionnelles, ni le Judaïsme qui serait la « religion de l’Autre ».

                    Faut-il aussi préciser que cette expression n’a guère de sens ? (52) Pour quelle raison le Judaïsme, plus que l’Hindouisme, la tradition chinoise ou l’Islam serait « par excellence » la « religion de l’Autre » selon M. Le Bris ? M. Fenton n’a-t-il pas noté que nous ne sommes plus au XXe siècle ? C’est seulement d’un point de vue extérieur, et pour celui qui n’y est pas rattaché, qu’une forme traditionnelle peut être considérée comme étant la « religion de l’Autre » ; du point de vue ésotérique elles sont la même dans leur principe. Si quelqu’un a permis que l’on comprenne pleinement la « religion de l’Autre », que ce soit le Judaïsme ou toute autre forme traditionnelle, c’est bien R. Guénon, et seulement lui. Ce n’est certainement pas « le monde universitaire ».

                  Voici d’ailleurs ce qu’il écrivait le 8 novembre 1948 : « Toute tradition, si elle est vraiment complète, doit conduire au même but, et il en a été ainsi à toutes les époques. On peut dire que chaque Prophète a ouvert certaines possibilités en ce qui concerne le domaine qui est commun à tous les hommes, c’est-à-dire celui de l’exotérisme ; il n’y a aucune objection à faire contre cela, qui du reste s’accorde bien avec le caractère social ou collectif de l’exotérisme ; mais, quand il s’agit de l’initiation, c’est tout à fait autre chose, et là toutes les possibilités ont été ouvertes, mais seulement pour l’élite (elles ne peuvent l’être effectivement pour tous que quand l’humanité est dans l’état primordial). Les grands mystères ne sont pas d’une origine plus récente que les petits mystères, et leur terme a toujours été la Délivrance finale ; entre le yogî et le çufi par exemple, il n’y a absolument aucune différence. Quant aux prophètes, ils ont tous dû nécessairement atteindre la réalisation complète avant de “redescendre” pour remplir leur mission ; le temps où les uns ou les autres d’entre eux ont paru n’y change rien ; je m’étonne toujours de voir combien le point de vue de la succession historique peut facilement dissimuler ou faire perdre de vue ce qu’il y a en tout cela d’essentiellement intemporel [53]. Tous les Prophètes sont un en principe (et c’est pourquoi le Qorân interdit expressément de faire des différences entre eux), comme tous les Avatâras ne sont que des aspects d’un seul Avatâra éternel. »

Shémâ Israël

                Le reste de cette première partie de l’article de M. Fenton est beaucoup trop confus pour mériter d’être réfuté. Disons quand même qu’il est tout à fait faux d’affirmer, comme il le fait encore sans donner la moindre référence, que pour Guénon le Judaïsme serait une forme incomplète en principe alors que, nous venons de le rappeler, il a dit le contraire. C’est précisément parce qu’elle est une des « formes dérivées » de la Tradition primordiale que c’est le cas, comme pour toutes les formes traditionnelles orthodoxes.

             Quant à un certain exclusivisme judaïque, ce n’est tout de même pas être hostile au Judaïsme que de le constater : il est inévitablement inhérent à tout exotérisme quel qu’il soit ! À condition, bien entendu, de toujours préciser que cet exclusivisme se rapporte à ceux qui sont effectivement rattachés au domaine religieux. Dans le Judaïsme, il ne s’explique certainement pas par une sorte de difficulté de coexistence des Juifs, ainsi que certains ont voulu le faire croire, mais au contraire par leur facilité à s’assimiler (54). Comme le qualificatif que l’on accole à leur origine l’indique, les Juifs assimilés, c’est-à-dire détachés du Judaïsme, peuvent évidemment se confondre totalement dans les différents peuples parmi lesquels ils vivent. C’est donc pour une raison de sauvegarde traditionnelle contre cette capacité d’assimilation que s’est développé dans le Judaïsme traditionnel un certain exclusivisme dans la Dispersion (Galûth). Il est connu, dans la tradition hébraïque elle-même, que l’histoire passée du peuple d’Israël en Égypte et à Babylone préfigura en partie son histoire future. Cet exclusivisme traditionnel a ainsi pour origine et pour but de maintenir et d’affirmer la doctrine de l’Unité divine face à l’idolâtrie éventuelle de tout « polythéisme » des peuples étrangers. Plus lointainement encore, par rapport à sa genèse, et actuellement, il a pour but de maintenir cette doctrine au milieu des incroyants quels qu’ils soient. Il y a là une grandeur spirituelle évidente.

                   On sait que la tendance à s’attacher exclusivement à la multiplicité du manifesté, et celle de personnifier les noms divins comme autant d’êtres indépendants (55), s’accentuent à mesure qu’on avance dans le développement d’un cycle de manifestation, ce développement étant une descente dans la multiplicité qui est concomitante à une obscuration spirituelle généralisée. C’est la raison même de l’apparition des monothéismes, qui sont la traduction en mode religieux de la doctrine universelle de l’Unité.

                  À cet égard, l’exclusivisme judaïque traditionnel est une conséquence normale du Shémâ Israël, la formule fondamentale de l’affirmation de l’Unité divine dans la tradition hébraïque : « Écoute Israël, le Seigneur (YHWH) [est] notre Dieu, le Seigneur [est] Un (ehâd) » (Shemaʿ Isra’ël Adonaï elohenou Adonaï ehâd) (56).

             Cette formule sacrée est au fond analogue à la première partie de la shahâda islamique : « Je témoigne qu’il n’y a pas d’autre divinité que Dieu (Allâh) » (Ashhadu an lâ illâha illa-Llâh). Celle-ci produisant extérieurement les mêmes effets, et pour les mêmes raisons, à savoir un certain exclusivisme islamique, et ayant les mêmes conséquences (57). Les différences étant les circonstances historiques, à savoir que la présence des musulmans dans certains pays occidentaux croît aujourd’hui de façon exponentielle, et a désormais atteint un seuil qui n’a jamais été proportionnellement celui des Juifs en Occident, à aucune époque. Il y a d’ailleurs là une situation nouvelle qui n’est pas sans évoquer une modalité de la deuxième hypothèse à laquelle Guénon fait allusion à la fin de l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues. Il va de soi que cette situation, si elle devait se confirmer, provoquera transitoirement, de différents côtés, des réactions fort pénibles liées aux aspects ethnique et religieux.

            Maintenant, ce n’est évidemment pas de la responsabilité de Guénon si la tradition hébraïque, dans sa forme rabbinique, est...

Stanislas Ibranoff

(À suivre)

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du numéro 10 des Cahiers de l'Unité

Salomon Pedro Berruguete XVIe

Salomon

par Pedro Berruguete (XVIe siècle)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Midrash Ma’or ha-Afela

Midrash Ma’or ha-Afela par le Rabbi Nathanaël ben Yishaya (composé en 1329, manuscrit yéménite du XVe s.). Il est signé dans la marge par son possesseur, le Gaon Rabbi Yischye Yitzchak ha-Levi (1867-1932), Grand Rabbin du Yémen.

Début du commentaire de la sourate 108

(Tafsîr al-Jalâlayn par Suyutî et Mahallî).

Folio du Bhâgavata Purâna

Folio du Bhâgavata Purâna

Librairie juive du Marais à Paris

Librairie juive du Marais à Paris. Les Juifs ashkénazes s’installèrent en France à partir de 1881, principalement à Paris auprès de leur coreligionaires établis surtout dans le Marais. En 1900, environ 6000 personnes sont arrivées de Roumanie, Russie et Autriche-Hongrie, 13000 autres jusqu’en 1914 (cf. Nancy L. Green, The Pletzl of Paris. Jewish Immigrant Workers in the Belle Epoque, New York, 1986).

Librairie Chacornac
Librairie juive du Marais à Paris
Zohar, édition princeps, Mantoue, 1558

Zohar, édition princeps, Mantoue, 1558

Les Sephiroth

Les Sephiroth 

Rabbi Naftali Hertz Tribish,

 Naftali Elokim Niftali, Cracovie, 1593.

Première édition imprimée du Zohar à Jérusalem, par Israël Beck, 1844-1846.

Envoi écrit par Paul Vulliaud

Or ha-Chama, Commentaire du Zohar par Rabbi Abraham Azulai, Jérusalem, 1879

Ferdinand Brunot

Ferdinand Brunot (1860-1938),

doyen de la faculté de Lettres de Paris

de 1919 à 1928

Sylvain Lévi

Sylvain Lévi  

(1863-1935)

Sefer Yetzira avec les commentaires d

e Sa‘adia Gaon, Ra‘avad, Nahmanide, HaRokeach, Rabbi Moshe Butril, et ceux du Gaon de Vilna (Grodno, 1806)

René Guénon au Caire,

vers la fin de sa vie

Abraham Abulafia (1240-1291),

La Lumière de l’Intellect  (Or ha-Sekhel), 1282

Motifs de la porte d’entrée de l’hôtel de Chenizot (1620) au 51, rue Saint-Louis-en-l’île dans lequel René Guénon habitait à Paris

 Rabbi Hayyim Vital, Sefer Etz Haïm (manuscrit de L’Arbre de Vie, XVIIIe siècle)

Bénédiction sur le pain (hamotzi). Les deux pains (Lehem Mishneh) symbolisent la double portion de manne que recevaient les Juifs dans le désert. © DR

 

Pour citer cet article :

Stanislas Ibranoff, « Le Judaïsme et la fonction de René Guénon ». (1re partie) Réponse à M. Paul B. Fenton, René Guénon, l'appel de sagesse primordiale, sous la direction de Philippe Faure », Cahiers de l’Unité, n° 10, avril-mai-juin, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018 

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