NOUVEAUX ÉCLAIRAGES SUR IVAN AGUÉLI

Nouveaux éclairages sur Ivan Aguéli (II)

Ivan Aguéli (1869-1917)

 

PLAN

I - Aguéli entre Occident et Orient (Suite & fin)

Aguéli, ‘Uḳailî ou ‘Uqaylî, ‘Aqîlî

Abdul-Hâdi 

Insabato : anarchiste et espion – Il Commercio italiano et Il Convito/An-Nâdî

I - Le Dr Enrico Insabato et Il Commercio italiano

II - « Dante » 

III - Il Convito-An-Nâdî

IV - La mosquée Humbert Ier  

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Aguéli par Yngve Berg (1887-1963)

Sceau d’‘Abd al-Hâdî ‘Aqîlî

dans la partie médiane : ‘Abd, Serviteur

en haut : le Nom divin al-Hâdî, le Guide

en bas : ‘Aqîlî, transcription d’Aguéli.

Sceau sur un manuscrit arabe du Traité de l’Unité

attribué au Cheikh Balabânî ou à Ibn al-‘Arabî.

Aguéli, ‘Uḳailî ou ‘Uqaylî, ‘Aqîlî

 

                     Nous nous arrêterons tout d’abord au dernier nom cité, celui d’Aguéli. On se souviendra que celui-ci avait transmis à la direction de La Gnose l’écriture : « Guîli » (1) pour le nom du grand Maître soufi : « Jîlî », ‘Abd al-Karîm ﺟﻳﻟﻰ. On se demandera pourquoi Aguéli n’a pas retenu cette transcription arabe pour son propre nom, en la faisant précéder de la lettre alif : ﺍﺟﻳﻟﻰ = Ajîlî. Le son a initial est commun au suédois et à l’arabe. La seconde lettre, un jîm (son : ji en arabe classique), se prononce gui en égyptien. La troisième lettre est un yâ’ (î ou y ; son : i), mais, nous dit René Guénon, sa « prononciation ordinaire devient très souvent e, ici » (2) , c’est-à-dire en Égypte ; en la combinant avec la lettre précédente, on obtient le son : gué. Les lettres finales se prononcent dans les deux langues : li. L’écriture proposée est celle qui se rapproche le plus de la prononciation dans la région évoquée, et elle pourrait donc être transcrite sans difficulté : « Aguéli ». Enfin, ce nom pourrait provenir de la racine AJL, qui est attestée dans le Coran ; elle a les sens de : “mettre un terme, une limite”, “fixer un délai, une échéance”, “lier”, “attacher”, “retenir”.

                      Mais Aguéli a arabisé son nom d’une autre façon. En effet, dans « Aguéli et l’Islam », texte publié en « Annexe » (Bilaga) au livre de Gauffin(3), H. S. Nyberg écrit : « Comme tous les convertis, il a pris à la place de son nom de baptême un authentique nom islamique, ‘Abd al-Hâdî (“Serviteur du Guide”), et il a arabisé de manière ingénieuse son nom Aguéli en ‘Uḳailī, qui est prononcé ‘Agêli dans la langue dialectale de la Basse-Égypte. ‘Uḳailī est un nom arabe ancien signifiant “appartenant à la tribu ‘Uḳail”, et il a été porté par plusieurs érudits en Islam » (4).

                  L’intérêt de la transcription ‘Uḳailî, ou ‘Uqaylî, privilégiée par Nyberg, permet de rattacher ce nom à la racine ‘QL, qui signifie, comme la racine précitée AJL : “lier”, “attacher”, “entraver” ; elle a encore le sens de “comprendre”, d’“entendre”. Le terme ‘aql désigne aussi bien la raison que l’intellect (5). Ce nom ‘Uqaylî est un diminutif formé sur le schème fu‘ayl, qui n’est d’ailleurs pas nécessairement dépréciatif. Ce nom pourrait être traduit par : “de la nature du petit nœud”, “de la petite entrave”, ce qui ne signifie pas grand-chose. C’est pourquoi on retiendra bien évidemment les significations de : “de la nature du petit intellect”, ou : “petit intellectuel”.

               Intéressons-nous maintenant à la prononciation de cette transcription retenue par Nyberg, et à sa vocalisation. On s’étonne tout d’abord que la lettre initiale ‘ayn, vocalisée avec une ḍamma (‘U, son : ou), soit prononcée en dialecte égyptien comme si elle était affectée d’une fatḥa (‘A, son : a). Il semble que ce changement de vocalisation ne soit attesté que dans quelques rares régions d’Égypte, voire dans certains villages ; on ne saurait donc la généraliser comme le fait Nyberg. Ce dernier signale que ce n’est que « dans la langue dialectale de la Basse-Égypte » que le nom ‘Uḳailî est prononcé ‘Agêli ; or, il n’en est aucunement ainsi dans l’ensemble du monde arabo-musulman ‒ cette remarque concerne aussi le nom provenant de la racine AJL, s’il avait été attesté par Aguéli. De là, dès que l’on sort de cette aire géographique égyptienne, la prononciation du nom ‘Uḳailī, ou ‘Uqaylî, perd sa spécificité dialectale. Ce qui revient à dire que c’est le son ou qui est désormais affecté à la lettre initiale ‘ayn, au lieu du son a, qui débute le nom Aguéli ; la lettre qâf n’est plus prononcée comme étant le son : gué, contenu au milieu de ce nom : Aguéli, mais comme elle doit l’être dans le tajwîd, la « récitation parfaite » du Coran, c’est-à-dire comme une vélaire (6) ; on doit articuler alors la diphtongue ay, prononcée : aï. Avec la vocalisation donnée par Nyberg, cette transcription n’est en rien pertinente, puisqu’on a beaucoup de mal à comprendre qu’il s’agit toujours de celle du nom : « Aguéli ». Bien entendu, « Aucune transcription ne peut donc être vraiment exacte » ; mais pourquoi s’arrêter à un mode de transcription qui « est loin d’être le meilleur possible », et qui défigure le nom en question, ce qui est fort regrettable ? (7) C’est pourtant celle que l’on rencontre le plus souvent dans divers ouvrages, articles, sites et blogs internet, notamment en langues française, anglaise et suédoise. Il faut ajouter que nous avons vu aussi celle d’« Aqhili » dans plusieurs livres écrits en anglais et en italien (8).

                   Enfin, dans la plupart de tous ces textes, le nom arabe est précédé du titre fonctionnel de Shaykh ; or, en dehors de quelques déclarations péremptoires, on ne nous fournit pas la moindre preuve documentaire concernant une telle attribution. D’après certains auteurs, ce serait Aguéli qui aurait lui-même signé ainsi ; mais, là encore, aucune précision ni référence à ce sujet n’est apportée. De notre côté, nous n’interviendrons pas sur cette qualification, réelle ou supposée, et nous nous contenterons de nous conformer à ce que René Guénon et Michel Vâlsan faisaient, à savoir qu’ils parlaient d’« Abdul-Hâdi », ce qui n’est d’ailleurs en rien dépréciatif.

                Selon René Guénon, qui ne pouvait tenir ses informations que de son ami et collaborateur à La Gnose, Abdul-Hâdi « était d’origine tartare ; quant à son nom de famille, il l’orthographiait ﻋﻗﻳﻟﻰ (‘Aqîlî) en arabe et Aguéli en français, mais je pense que la forme originelle devait être probablement quelque chose comme Aquileff ou Aguileff » (9).

              Cette origine « tartare » (10) peut surprendre, car les quelques photos que l’on a de lui (11), ainsi que les dessins ou peintures le représentant (12) ne montrent pas de traits spécifiquement orientaux (13). Dans la mesure où on ne possède pas d’informations concernant ses ascendants les plus anciens, où on ne connaît pas davantage à quand remonte cette « origine tartare », ni combien de migrations familiales ont pu avoir lieu, ni le nombre de mariages inter-ethniques qui se sont éventuellement produits, etc., on s’en tiendra à cette donnée biographique de Guénon, qu’il n’a certainement pas inventée, puisque, comme nous l’avons dit, elle lui avait été certainement transmise par l’intéressé lui-même. On notera enfin que le caractère « tartare » du physique d’Aguéli est attesté par un autre témoin direct. En effet, Patrice Genty, qui collabora à La Gnose sous le pseudonyme de Mercuranus, et qui eut l’occasion de le rencontrer en tant que secrétaire de cette revue de novembre 1909 à novembre 1911, le décrit comme ayant « un curieux faciès asiatique, plutôt uralo-altaïque qu’indo-européen » (14). Enfin, « Abdul-Hâdi était un Asiatique » selon la rédaction du Voile d’Isis (15) ; elle se fondait sur une indication très certainement transmise par Guénon à Clavelle.

              Maintenant, nous remarquerons que la transcription du nom arabe retenue par Aguéli, ‘Aqîlî, d’après Guénon, provient aussi de la racine précitée : ‘QL. La terminaison en î (lettre finale yâ’) note un adjectif de relation, comme on trouve pour le mot ‘ilm = “science”, ‘ilmî = “de la nature de la science”, “en relation avec la science”, “scientifique”. ‘Aqîl signifiant : “attaché”, “lié”, avec l’ajout de l’adjectif de relation î, on pourrait traduire : “de la nature de ce qui est attaché”, ce qui ne présente guère d’intérêt ici. Bien que le terme ne soit pas attesté avec ce sens, ‘aqîl pourrait toutefois être formé comme un adjectif intensif (fa‘îl) à partir de la racine ‘QL ; sous sa forme ‘Aqîlî, qui est précisément celle qui importe en l’occurrence, nous aurions une signification plus intéressante, à savoir celle de : “très intellectuel” (16) .

               Ces dernières données ne posent pas les problèmes que l’on rencontre avec la transcription ‘Uḳailî, ou ‘Uqaylî عُقَيْلِي privilégiée par Nyberg. De plus, celle transmise par Guénon, ‘Aqîlî عَقِيلِي s’impose doublement, car elle engage son autorité et celle d’Aguéli.

 

Abdul-Hâdi 

 

              Venons-en maintenant aux deux autres signatures des lettres et des cartes postales. « Abdul », « Le Serviteur de », est une forme utilisée généralement dans un cadre familial ou entre proches amis. Celle d’« Abdul-Hâdi », nous l’avons dit, se rencontre le plus fréquemment ‒ elle est écrite une fois en arabe, comme cela a été reproduit dans le n° 8, p. 45 ‒ ; c’était la signature dont se servait Aguéli pour ses articles et traductions dans La Gnose. De son côté, Guénon écrit indifféremment dans sa correspondance : « Abdul-Hâdi » ou : « Abdul-Hâdî », la lettre finale yâ’ étant effectivement une “voyelle longue”.

              Au sujet de ce nom, Aguéli indique : « Rappelez-vous que les musulmans me connaissent uniquement sous mon nom turc (turkiska namm) : Abdul Hâdi ; les autres, sous celui d’Aguéli » (17). La raison pour laquelle il considère le premier nom comme « turc » est quelque peu surprenante, puisqu’il est purement arabe. Il provient de la racine HDY, dont la signification principale est celle de “guider” (18). Al-Hâdî, “Le Guide”, est l’un des 99 Noms divins retenus par la Tradition, d’où le nom : « ‘Abd al-Hâdî », « Le serviteur du Guide ». 

                   Il apporte d’autres précisions dans une lettre à sa mère, non datée (été 1904), au sujet de sa collaboration à la revue arabo-italienne An-Nâdî = Il Convito qui venait d’être crée le 22 mai 1904 : « Merci beaucoup pour les aimables lettres, l’argent, etc. Comment voulez-vous que je m’excuse de ne pas avoir écrit auparavant ? Avais beaucoup de choses capitales à faire. Rappelez-vous, les trois quarts du magazine sont mon travail, et je suis proprement dit le directeur. Les articles signés Abdul-Hâdi el-Maghribi ou Abdul-Hâdi sont miens, une grande partie d’entre eux sont signés Dante. Nous avons eu un grand succès. Dieu merci, mais comme nous travaillons sur des choses absolument magnifiques, alors il vaut mieux ne rien dire avant que ce soit terminé. La revue n’est que le début, le premier coup de bêche, pour ainsi dire. Si Notre Seigneur nous accorde encore sa bénédiction, vous verrez ce que j’ai travaillé pendant bien des années » (19). Dans la signature : « Abdul-Hâdi el-Maghribi », le dernier terme a, selon Nyberg, une double signification : « “Marocain” et “Occidental” » (20) ; dans le cas présent, nous ne retiendrons que la dernière

                   On se souviendra que, dans sa dédicace du Symbolisme de la Croix, René Guénon mentionne aussi ce terme arabe à propos du Cheikh Elîsh qui est appelé : « El-Alim El-Malki El-Maghribi ». M. Chadli a remarqué que « le nombre du nom de ce Cheikh, ‘Abd ar-Rahmân ‘Illaysh, obtenu par l’addition des valeurs occidentales – car il se qualifiait lui-même de maghribî, “occidental” − des lettres dont il est formé, est de 1515, ce qui est caractéristique de certains aspects de sa fonction quand on lit ce nombre à la façon de Dante : “un cinquecento diece e cinque” [Purgatorio, 33, 43], compris comme “un 515” » (21). D’autre part, et en relation avec la citation précédente, on se souviendra que Michel Vâlsan a fait état d’« une certaine mention privée [selon laquelle] Guénon reconnaissait à ce Maître le degré initiatique du Rose-Croix effectif » (22).  

                   

Insabato : anarchiste et espion

Il Commercio italiano et Il Convito/An-Nâdî

 

              I - Le Dr Enrico Insabato et Il Commercio italiano

             Nyberg, dans « Aguéli och Islam », « Annexe » précitée au livre de Gauffin (23), puis Michel Vâlsan, dans son article publié en 1953, « L’Islam et la fonction de René Guénon », ont été les premiers à s’intéresser à Il Convito/An-Nâdî et aux articles qu’Aguéli publia dans cette revue sous son nom islamique. Michel Vâlsan s’est plus particulièrement attaché au moment où cette revue « s’orienta dans un sens traditionnel » (24), c’est-à-dire en 1907. Nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à ces deux textes. De notre côté, nous nous permettrons d’ajouter quelques remarques concernant Insabato et les deux revues qu’il créa au Caire au début du XXe siècle. Celles-ci étant difficilement trouvables dans leur intégralité, et leurs copies particulièrement onéreuses, nous n’avons pu consulter que quelques numéros d’Il Convito, et avons emprunté un certain nombre de renseignements contenus dans les livres et articles cités dans cette note (25) pour établir ce qui suit. La plupart des documents traduits et informations rapportées infra n’étaient pas connus en français à ce jour (26).

                 Angelo Scarabel a rappelé qu’« En 1904, l’Égypte faisait partie intégrante de l’Empire ottoman comme l’une de ses provinces ». Depuis l’époque de Muhammad ‘Alî, qui...

 

Mahdî Brecq

(À suivre)

 

La suite de cet article est exclusivement réservée aux acheteurs

du numéro 9 des Cahiers de l'Unité

 

Pour citer cet article :

Mahdî Brecq, « Nouveaux éclairages sur Ivan Aguéli (II) », Cahiers de l’Unité, n° 9, janvier-février-mars, 2018 (en ligne).

 

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