LES AMIS DE DIEU III

Les « Amis de Dieu »

‒ I I I ‒

Jan van Ruusbroec (peinture vers 1580)

 
 
 
 
 
 
 

Grönendal

Forêt de Soignes, à l’endroit où Ruysbroeck venait prier.

Glorification de la Vierge (1490)

Intercession de Marie auprès du Sol iustitiae.

Berthold de Nuremberg, De mysteriis et laudibus intemerate virginis genitricis dei (1294)

                  Bien que certains de ses écrits aient été suspectés de panthéisme ‒ accusation presque inévitable dès lors que les théologiens rationalistes sont confrontés à la doctrine de la Non-Dualité et de l’Identité suprême –, Jan de Rusbroeck, lui, a échappé à toute condamnation, et a même fini par être béatifié en 1908, par le Pape Pie X (2).

                       On sait que Ruysbroeck a envoyé en 1350 aux Amis de Dieu de Strasbourg son œuvre L’Ornement des Noces spirituelles (3) et qu’il a sans doute reçu Tauler à Grönendal dans les dernières années de la vie de celui-ci (4). Ces faits, à eux seuls, pourraient nous permettre de faire un lien entre lui et les Amis de Dieu, mais il y a plus : dans son traité L’Anneau ou la Pierre brillante (5), il a défini cinq catégories d’êtres en fonction de leur degré de participation à la tradition.

                    La première catégorie regroupe les « pécheurs ». Certains d’entre eux participent malgré tout à la tradition, d’autres sont de véritables mécréants.

                     La deuxième est composée de tous ceux qui participent à la tradition, mais demeurent orientés uniquement vers un profit individue.

                    La troisième catégorie est constituée par les “Serviteurs fidèles de Dieu” qui observent seulement les commandements divins, mais sont orientés vers un profit individuel.

                   La quatrième catégorie est celle des « Amis de Dieu » : ils sont dans une voie de réalisation spirituelle ascendante, mais n’ont pas atteint le but ultime.

                   La cinquième et suprême catégorie est celle des “Fils cachés de Dieu” réalisant la Non-Dualité par l’extinction béatifique dans la Ténèbre supérieure.

                  L’intérêt technique de ces textes, au point de vue de la distinction des états et de la précision des méthodes et des vertus spirituelles, nous impose d’en reproduire de larges extraits, la parole même des Maîtres étant la plus efficace en ce domaine qu’un résumé plus ou moins réducteur.

 

Les « mercenaires » distincts des « Serviteurs fidèles de Dieu »

 

                « L’on peut remarquer encore que certains hommes reçoivent les dons de Dieu comme des mercenaires et d’autres comme de fidèles serviteurs ; et il y a entre eux opposition singulière pour ce qui est de leurs œuvres intimes, amour, intention, sentiments et tous exercices de vie intérieure.

            Tous ceux, en effet, qui ont pour eux-mêmes une attache si peu ordonnée qu’ils ne veulent servir Dieu que pour leur gain propre, ou pour une récompense, se séparent de Dieu et s’enchaînent eux-mêmes dans leur esprit propre, n’ayant en toutes leurs œuvres que recherche et préoccupation personnelles. En toutes leurs prières et bonnes actions, ils pensent à des intérêts temporels, ou s’ils ont le souci des choses de l'éternité, c’est seulement pour leur satisfaction ou leur bien propre.

               De tels hommes sont liés à eux-mêmes (6) d’une façon désordonnée ; aussi demeurent-ils toujours dans cette solitude égoïste, parce qu’ils manquent de la vraie dilection qui les unirait à Dieu et à tous ses amis. Ils paraissent garder la loi et les préceptes tant de Dieu que de la sainte Église, mais ils négligent la loi de l’amour ; car tout ce qu’ils font leur est inspiré par la nécessité, non par la charité, et n’a pour but que de leur faire éviter la damnation.

               Sans fidélité intime pour Dieu, ils n’osent se confier en lui, et toute leur vie intérieure n’est que crainte et perplexité, labeur et misère. D’un côté (7) ils voient la Vie éternelle qu’ils craignent de perdre, de l’autre (8) les peines de l’enfer qu’ils tremblent de mériter. Toutes les prières, tout le travail, toutes les bonnes œuvres qu’ils tentent pour écarter cette double crainte ne leur servent de rien ; car la peur qu’ils ont de l’enfer est en proportion de leur attache désordonnée pour eux-mêmes. Ce qui prouve bien que chez eux la crainte du châtiment naît de leur amour-propre. »

Les « fidèles Serviteurs de Dieu » et les « Amis secrets de Dieu »

 

             C’est au chapitre VII de l’ouvrage (9) qu’il opère la distinction entre les “fidèles Serviteurs de Dieu” et “Ses Amis secrets”.

              « Il existe encore une profonde distinction entre les fidèles Serviteurs de Dieu et ses Amis secrets ; car les premiers, aidés de la Grâce et du Secours divin, observent volontiers les commandements et pratiquent l’obéissance envers Dieu et la sainte Église, en s’adonnant à toutes vertus et bonnes coutumes ; c’est ce qui s’appelle une vie extérieure ou active. »

               Sans exclure une vie traditionnelle pour ces “fidèles Serviteurs de Dieu”, il considère que ce sont avant tout des hommes d’action, plutôt que des contemplatifs. Avec une extrême finesse, il décrit la station de cette catégorie d’hommes traditionnels :

                « Quant à Ses serviteurs, il les envoie au-dehors, pour accomplir fidèlement leur ministère envers Lui et les siens, en toutes sortes de bons offices. Voyez, Dieu donne ainsi Son Secours et Sa Grâce à chacun, selon sa capacité et son degré d’union avec Lui par les bonnes œuvres extérieures ou les exercices intimes d’amour.

              Mais nul ne peut pratiquer ces exercices intimes, ni en faire l’expérience, s’il n’est tout entier et pleinement recueilli en Dieu. Car tant que son cœur est partagé, l’homme regarde au-dehors, il est d’esprit instable et il est facilement touché par ce qu’il y a d’agréable ou de pénible dans les choses du temps, parce qu’elles sont encore vivantes en lui.

            Bien que fidèle aux préceptes divins, il demeure toujours intérieurement privé de lumière et ignorant des exercices intimes et de leur pratique. Pourvu qu’il ait conscience de rechercher Dieu et de vouloir conformer sa conduite à la très chère Volonté divine, il est satisfait, sentant que son intention est droite et fidèle dans son service. Ces deux qualités lui semblent suffire, et il se persuade que les bonnes œuvres extérieures accomplies avec droiture d’intention sont plus saintes et plus utiles que tout exercice intérieur.

                Le secours de Dieu l’a guidé dans son choix de vie et il s’applique plus à accomplir avec précision ses œuvres au-dehors qu’à aimer intimement Celui pour qui il agit. De là une préoccupation plus grande des pratiques, que de Dieu qui en est la fin, et cette préoccupation qui maintient l’homme au-dehors l’empêche de satisfaire au Conseil divin, parce que son exercice est plus extérieur qu’intérieur, plus sensible que spirituel. »

               L’action et la contemplation sont distinguées ici par leurs oppositions bien connues : extérieur/intérieur ; bonnes œuvres extérieures/exercices intimes d’amour ; instabilité/stabilité ; contentement individuel dans la pratique exotérique/volonté de dépasser l’individu pour se tourner vers l’universel.

             Suit un passage faisant état d’un conflit malheureusement trop fréquent entre le point de vue de l’action et celui de la contemplation, qui peut parfois être appliqué, dans les traditions qui s’y prêtent, à la distinction entre l’exotérisme et l’ésotérisme :

              « Il peut bien être par ses œuvres un fidèle serviteur de Dieu, mais il ignore totalement ce que connaissent les Amis secrets. De là vient que souvent des gens inexpérimentés et tout extérieurs (10) jugent et condamnent ceux qui mènent une vie intérieure, leur reprochant de demeurer oisifs. »

             Pour étayer son affirmation Ruysbroeck fait référence à la fameuse rencontre entre Jésus et les deux sœurs Marthe et Marie relatée en Luc, 10, 38.

             « Marthe, elle aussi, se plaignait auprès de Notre-Seigneur de ce que sa sœur Marie ne l’aidait pas à servir ; car elle pensait faire œuvre importante et de haute utilité, alors que sa sœur demeurait assise en une vaine oisiveté. Mais Notre-Seigneur jugea entre elles deux, et reprenant Marthe, non pas de ses offices qui étaient bons et utiles, mais du souci qu’elle y mettait, en se laissant distraire et troubler par ses multiples occupations extérieures, il loua Marie du zèle intérieur qu’elle montrait. Car “une seule chose est vraiment nécessaire, et Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera pas enlevée”. »

            Ce disant, il adopte le point de vue ‒ parfaitement légitime ‒ de l’immense majorité des commentateurs de ce passage. Mais, comme nous l’avons vu plus haut, Maître Eckhart se distingue d’eux par une glose d’une grande finesse intuitive, basée sur la répétition « Marthe, Marthe… » permettant de considérer, finalement, que Marthe possède la contemplation et l’action, ce qui ne l’empêche pas de considérer que Marie a « choisi la meilleure part » (11).

             Cependant, Ruysbroeck met en garde contre une négligence de l’“extérieur” qui coïnciderait avec un abandon des commandements pouvant être assimilé à l’abandon, pour tout ou partie, de l’exotérisme traditionnel (les Commandements) (12).

            « Mais on rencontre des gens qui, sous prétexte de vie intérieure et dépouillée, refusent toute action et tout service pour l’utilité du prochain. Ce ne sont évidemment ni des Amis secrets, ni des Serviteurs fidèles de Dieu, mais plutôt des hommes faux et dans l’erreur. Car nul ne peut suivre les Conseils divins, s’il ne veut observer les Commandements. »

            Les Amis de Dieu, eux, joignent l’activité intérieure à l’action extérieure. Dans leur réalisation spirituelle ascendante, en plus des techniques spécifiquement initiatiques, ils intègrent les modalités de l’exotérisme qui sont ainsi “transformées”.

            « Mais les Amis secrets de Dieu ajoutent encore à l’observance de Ses préceptes la docilité à Ses conseils plus intimes. Ils adhèrent à Lui profondément par amour, pour Son honneur éternel, et ils renoncent volontiers à tout ce qu’ils pourraient posséder en dehors de Dieu avec plaisir ou délectation. De tels Amis, Dieu les appelle et les invite au-dedans, et Il leur enseigne la diversité des exercices intérieurs et les nombreux modes cachés de la vie spirituelle. »

            « En résumé, tous les Amis secrets de Dieu sont toujours de Fidèles serviteurs, quand cela est utile ; mais les fidèles Serviteurs ne sont pas tous des Amis secrets, parce que le mode de vie de ces derniers leur est inconnu. Telle est donc la distinction entre Amis secrets et fidèles Serviteurs de Notre-Seigneur. »

           Dans le chapitre VIII du même ouvrage Ruysbroeck opère cette fois une distinction entre les “Amis secrets de Dieu” et les “Fils cachés de Dieu”. Les premiers restent prisonniers d’une certaine dualité et d’états conditionnés que les seconds réussissent à dépasser.

           « Une distinction plus intime et plus profonde existe encore entre les Amis secrets de Dieu et Ses Fils cachés...

 

Steffen Greif

(À suivre)

La suite de cet article est exclusivement réservée aux acheteurs

du numéro 9 des Cahiers de l'Unité

 

Pour citer cet article :

Steffen Greif, « Les Amis de Dieu», Cahiers de l’Unité, n° 9, janvier-février-mars, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018  

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