René Guénon, l'appel de la sagesse primordiale

NOTES

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* Voir Cahiers de l’Unité, n° 10, avril-mai-juin 2018.

 

1. Il n’en fut même pas fait mention lors du procès du maréchal Pétain en 1945. Dans Réflexions sur la question juive, publié en 1946, Jean-Paul Sartre n’en dit pas un mot ; le livre de Primo Levi, rescapé d’Auchwitz, Se questo é un uomo, édité en 1947, passa inaperçu. 

 

2. À ce propos, on pourra lire le Journal (1935-1944) de Mihail Sebastian (traduit du roumain par Alain Paruit, Paris, 1998). En 1934, son roman De douâ mii ani... (Depuis deux mille ans, Paris, 1998), qui s’interroge sur les causes de l’antisémitisme, fut préfacé par Nae Ionescu de manière « indéniablement antisémite », à la stupéfaction de Sebastian qui l’avait sollicité parce qu’il l’admirait, ce qui provoqua un scandale. Sebastian (Iosif Hechter de son vrai nom), qui fut un ami de Mircea Eliade de 1932 à 1938, est né en 1907 à Brăila en Roumanie, c’est-à-dire dans la même ville et la même année que Michel Vâlsan. Il est probable qu’ils se connaissaient, et suivirent ensemble les cours de logique de Nae Ionescu à l’université de Bucarest. Écrivant à Anton Dumitriu*, dans une lettre du 16 octobre 1967, M. Vâlsan considérait que Nae Ionescu, également né à Brăila, « était un homme qui avait de l’étoffe et qui valait quelque chose surtout dans une époque d’une pauvreté intellectuelle lamentable ; mais il s’était fourvoyé assez vite, en faisant de la politique et en pliant en quelque sorte le domaine des idées pures à l’action curieuse d’un temps cyclique : son “historicisme” le poussait d’ailleurs finalement à concevoir la formulation d’une “logique roumaine”. Sa conception mystique de l’esprit valaque était tout de même exagérée, car ce n’était qu’une forme de nationalisme. Tout cela semble maintenant assez triste. Si l’homme était resté sur sa ligne première de la pensée chrétienne, il aurait dû déboucher finalement sur la voie de la métaphysique pure et de l’hésychasme, si surtout il avait pu connaître l’œuvre d’intérêt plus général de Guénon. Cela me fait penser à ce drame permanent de l’histoire roumaine de n’avoir que des commencements prometteurs suivis d’écrasements. » Sebastian est mort en 1945, renversé par un camion : c’était la méthode utilisée par la toute nouvelle police politique communiste pour se débarrasser des intellectuels dissidents.

* A. Dumitriu (1905-1992) est également né à Brăila ; il fut membre du « Groupe d’Antim », le « Buisson Ardent » (Rugul Aprins), et reçut l’initiation hésychaste par Sandu Tudor (1896-1962), disciple de Jean l’Étranger (Jean Kulîghin). Il est notamment l’auteur de Disciplina Spiritului (1938), d’Orient si Occident (1943), d’une Philosophia mirabilis (1974), et d’une Histoire de la logique (1977) en 4 volumes, cf. Virgil Ciomos, « Philosophia Perennis, Anton Dumitriu », Archives de Philosophie, n° 57, 1994 ; Valentin Popa, Mircea Eliade si elita intelectualâ brăileana, Musée de Brăila (sur Academia.edu) ; Radu Dragan, « Une figure du christianisme oriental du XXe siècle : Jean l’Étranger », Politica Hermetica, n° 20, 2006.

 

3. Cf. L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, Paris, 1894. Avant de mourir, en 1903, Bernard Lazare autorisa la réédition de ce livre à condition d’indiquer que l’on mît en tête « que sur beaucoup de points mon opinion s’était modifiée. »

 

4. À l’intérieur du Judaïsme lui-même, cet aspect “maléfique” est désigné comme étant celui du ‘Erèb rab (Exode, XII, 38), la « multitude mixte » ou la « tourbe nombreuse », qui désigne initialement les Égyptiens qui sollicitèrent Moïse pour le suivre à travers la Mer Rouge, lors de la sortie avec les Hébreux. Selon le Zohar, ‘Erèb rab signifie le « grand crépuscule » parce que les magiciens d’Égypte, qui intervinrent dans l’épisode du « Veau d’or », ne pratiquaient leur art que pendant la seconde partie de la journée, de 6 à 9 heures et demie, quand le soleil se mettait à décliner. Dans la tradition hébraïque sous sa forme actuelle, ‘Erèb rab est devenu un terme « technique » qui sert à désigner les Juifs descendants de ces convertis « égyptiens », afin d’expliquer pourquoi des Juifs se sont détachés du Judaïsme, et pourquoi ils sont hostiles, hérétiques ou indifférents au Judaïsme. Ils sont même parfois considérés comme représentant en quelque sorte ce que la Kabbale appelle une variété de qlippoth, les « écorces », c’est-à-dire certains degrés inférieurs du domaine subtil.

 

5. Cités, n° 47-48, 2011. Pour le Rabbin David Friedman de Karlin, on ne peut être Juif sans la Torah. Voir aussi, Walter Laqueur, A History of Zionism: From the French Revolution to the Establishment of the State of Israel, Schoken, 2003. 

 

6. « Tradition et “inconscient” », É. T., juillet-août 1949. Voir aussi, Richard Noll, Jung, « le Christ aryen », Paris, 1999 ; C. G. Jung, Le Livre rouge, Paris, 2012.

 

7. De même que l’on ne voit pas comment quelqu’un qui reconnaît dans le Judaïsme une des expressions légitime de la Vérité universelle, ainsi que l’attestent les articles de Guénon sur la Kabbale, pourrait être affligé d’un « anti-judaïsme mysticisant », nous ne voyons pas ce qui s’oppose à ses remarques sur le rôle de certains, et M. Fenton ne le dit pas, ni comment l’on pourrait réhabiliter d’une quelconque manière ceux qu’il désigne, ce que M. Fenton ne fait pas non plus. Suppose-t-il que son énumération, par un effet d’accumulation, quoiqu’elle ne soit guère étoffée, sera suffisante pour convaincre du bien-fondé de son accusation ? Malheureusement, il semble bien que M. Fenton, et M. Philippe Faure à sa suite, soient victimes des préjugés de leur temps. Soit M. Fenton ne s’est pas suffisamment documenté, soit il est incapable de distinguer ce qui est traditionnel de ce qui ne l’est pas, et ne sait alors tout simplement pas de quoi il parle. À moins que ce ne soit qu’une des expressions de la tendance relativiste des Occidentaux modernes pour lesquels il n’y a plus ni vrai ni faux, ni bien ni mal, ni juste ni injuste – quand cela sert leurs intérêts. On devrait pourtant savoir que le relativisme est un humanisme qui conduit  inévitablement à la  déshumanisation... 

                  Reprenons ici les cas qu’il mentionne : Samuel Paul Rosen (1840-1907) fut effectivement l’inspirateur de Gabriel Jogand-Pagès (1854-1907), alias Léo Taxil. Il y a là une illustration de la conjonction et du rapport dialectique que nous avons signalé. Ces deux personnages sont à l’origine de la théorie du « complot judéo-maçonnique », toujours bien vivante aujourd’hui dans une partie du grand public sous-cultivé, théorie selon laquelle la Franc-Maçonnerie serait une organisation perverse visant la domination du monde. La Franc-Maçonnerie, comprise de manière traditionnelle, et quoiqu’il en soit de son état actuel, est la dernière organisation initiatique occidentale, et le fait de lui nuire, ainsi que détourner les Occidentaux de cette possibilité peut effectivement relever de la « contre-initiation ». (Cf. Denys Roman, « L’affaire Taxil », É. T., 1967) Si M. Fenton ne comprend pas le rôle éminemment pernicieux de Rosen et Taxil, et s’il ne parvient pas à prendre conscience de la nature réelle d’une organisation initiatique ainsi que du caractère insigne de son importance spirituelle, nous l’invitons à se reporter aux références qu’il cite à ce propos, mais qu’il paraît ne pas avoir lues...

             Apparemment encore, M. Fenton ne connaît rien du rôle de Trebisch-Lincoln (1879-1943) dans les débuts du nazisme, ni de ses activités d’escroc, d’espion, et de traître, ni ses relations avec l’agent de la Gestapo, Josef Albert Meisinger, le « Boucher de Varsovie »... Nous ne pouvons que le renvoyer au livre de David Lampe & Laszlo Szenasi, The Self-Made Villain: a biography of Trebitsch-Lincoln (Cassel, 1961), et à celui de Bernard Wasserstein, The Secret Lives of Trebisch Lincoln (Yale, 1988). M. Fenton comprendra peut-être que ce n’est pas « au gré de Guénon » (p. 259) que Trebisch-Lincoln fut un agent de la « contre-initiation ». Il ne lui est pas venu à l’idée que, comme pour l’initiation, il y a des caractéristiques « techniques » qui interviennent dans ce type de désignation.

                 Où M. Fenton aurait-il vu que Guénon ait désigné explicitement Mirra Alfassa (1878-1973) et Frank-Duquesne (1896-1955) comme agents de la « contre-initiation » ? Manifestement, il extrapole, et son affirmation relève de la caricature. Comme en toutes choses, il y a bien des degrés dans ce domaine. Il faut tout autant se garder de simplisme que de légèreté dans les accusations. Il n’en demeure pas moins que le « Yoga des cellules » et l’avènement du surhomme théorisés par la Mère (Mirra Alfassa/Mme Richard), est une dénaturation dissolvante des doctrines hindoues qui n’a pas grand-chose à voir avec Aurobindo (1872-1950) (cf. Christine Rhone, « Mirra Alfassa: A Western Occultist in India », Pomegranate, mai 2012). Ne parlons pas du ridicule Matrimandir à l’esthétique architecturale « pacorabannesque » – dont le centre est occupé par une... boule de cristal, dont on ne sait si c’est en souvenir de l’ancienne amitié de Mme Richard avec Mme Fraya, la fameuse voyante du début du XXe siècle, ou à cause du livre de Théodore Flournoy : Des Indes à la planète Mars, étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, 1900 –, ni d’Auroville elle-même, qui est certainement une réussite matérielle, quoiqu’assez éloignée du projet initial, mais aussi le témoignage frappant d’une rupture avec la tradition hindoue, et d’un profond échec spirituel. Ne s’agit-il pas là d’une entreprise bien réelle qui détourne de la véritable spiritualité ceux qui s’y engagent pour les conduire à une impasse ? M. Fenton n’a manifestement pas lu les 13 volumes de l’Agenda de Mère (1951-1973) ni les livres de Satprem (Bernard Enginger). Dans le cas contraire, nous ne doutons pas qu’il serait entièrement d’accord avec Guénon. S’il veut bien reconnaître qu’il y a une différence entre la vraie spiritualité et ses contrefaçons, il pourra alors réfléchir au rôle joué par celles-ci...

                Quant à Frank-Duquesne, Guénon s’est borné à reproduire les lettres d’insultes que celui-ci lui a adressées : « À la suite du compte rendu que nous avons fait, dans le n° de janvier-février 1949, du volume des Études Carmélitaines sur Satan, nous avons reçu de M. Frank-Duquesne une lettre de huit grandes pages dactylographiées, qui n’est d’un bout à l’autre qu’un tissu d’injures d’une inconcevable grossièreté. C’est là un document “psychologique” peu ordinaire et des plus édifiants ; aussi regrettons-nous vivement de ne pouvoir le reproduire en entier, d’abord à cause de sa longueur excessive, ensuite parce que certains passages mettent en cause des tiers qui sont entièrement étrangers à cette affaire, et enfin parce qu’il en est d’autres qui contiennent des termes trop orduriers pour qu’il soit possible de les faire figurer dans une publication qui se respecte. » (É. T., juin 1949) Il n’est pas besoin d’autres choses pour avoir une idée du personnage. Guénon n’est certes pour rien dans le fait que les interventions successives de Frank-Duquesne dans le numéro spécial sur « Satan » des Études Carmélitaines ont abouti à un volume de 666 pages...  (É. T., septembre 1949)

                  Au sujet du rôle central des Juifs détachés de leur tradition dans la Révolution russe de 1917, et dans le Communisme international (Komintern), on sait que c’est depuis longtemps un argument chez les maniaques antisémites, mais c’est auparavant un simple fait historique. Son interprétation à des fins antisémites est une question différente qui ne concerne aucunement ce que dit Guénon. On semble d’ailleurs oublier qu’ils furent à peu près tous assassinés par Staline, qui n’était aucunement Juif, mais qui était lui aussi détaché de toute tradition, et dont le rôle ne fut pas moins funeste pour les populations juives en URSS, comme pour tout le monde. (Cf. Alexandre Bortchagovski, L’holocauste inachevé ou comment Staline tenta d’éliminer les juifs d’URSS, Paris, 1995 ; Sarah Fainberg, Les Discriminés. L’antisémitisme soviétique après Staline, Paris, 2014) Au passage, on peut d’ailleurs rappeler l’abjection et la bêtise d’un Marcel Cachin et d’un Paul Vaillant-Couturier, comme celles de tous les communistes français qui votèrent la peine de mort au moment des Procès de Moscou.

                  Ainsi que l’a remarqué M. Michael Löwy (Directeur de recherches au CNRS, et militant au Nouveau Parti Anticapitaliste) par ses travaux très éclairants sur les idées de certains intellectuels marxistes en Allemagne et en Europe centrale à l’époque concernée, idées antitraditionnelles dont la diffusion s’étend bien au-delà de ces régions et qui comprennent des implications qu’il n’a pas envisagées, « la question du rapport entre le messianisme juif et les idées révolutionnaires modernes est depuis longtemps objet de discussion et de polémiques, notamment autour du marxisme. » Il a montré que cette question trouve son expression théorique la plus évidente chez Ernst Bloch (1885-1977) dans Geist der Utopie (1918) : « Il attribue aux Juifs, ensemble avec les Allemands et les Russes, un rôle crucial dans “la préparation de l’époque absolue », ces trois peuples étant destinés recevoir “la naissance de Dieu et le Messianisme”. » Préparation qui n’excluait pas de s’opposer à la domination et au pouvoir « avec des moyens de pouvoir (machtgemäss), comme impératif catégorique avec un revolver au poing. » (Ibid.) M. Löwy a également montré qu’il en était de même chez György Lukacs (1885-1971) : « Plusieurs témoignages contemporains révèlent la présence, chez le jeune Lukacs, d’un messianisme ardent et apocalyptique. Marianne Weber (l’épouse du sociologue) décrit le Lukacs des années 1912-1917 comme un penseur “agité par des espoirs eschatologiques dans la venue d’un nouveau Messie” et pour lequel “un ordre socialiste fondé sur la fraternité est la pré-condition de la Rédemption.” »

             « Après 1917, probablement sous l’impact de la Révolution russe, le messianisme de Lukacs se politise ; dans une conférence de 1918, il rend hommage aux anabaptistes et revendique leur impératif catégorique : “faire descendre à l’instant même le Royaume de Dieu sur la terre” (cf. G. Lukacs, « Idéalisme conservateur et idéalisme progressiste » (1918), trad. par M. Löwy, Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires. L’évolution politique de Lukacs, 1909-1929, Paris, 1976). Finalement, en décembre 1918, il publie un article (« Le bolchevisme comme problème moral ») où il est question du prolétariat comme “porteur de la rédemption sociale de l’humanité” et comme “classe-messie de histoire du monde”. Le messianisme s’est ainsi “sécularisé” et tend se confondre avec la révolution sociale, conçue à cette époque (1918-1919) par Lukacs comme bouleversement total à l’échelle mondiale. » (Cf. « Messianisme juif et utopies libertaires en Europe Centrale (1905-1923) », Archives de sciences sociales des religions, n° 51, 1981 ; Rédemption et utopie. Le Judaïsme libertaire en Europe centrale, Paris, 2009 ; Juifs hétérodoxes. Messianisme, romantisme, utopie, Paris, 2010. Voir aussi, Étienne Balibar, « Le moment messianique de Marx », Revue germanique internationale, n° 8, 2008 ; Pierre Broué, « Note sur l’action de Kark Radek jusqu’en 1923 », Annales, n° 21, 1966 ; Sean McMeekin, The Red Millionaire: A Political biography of Willy Münzenberg, Yale, 2004 ; Elisabeth K. Poretski, Les nôtres, Paris, 1985 ; Margarete Buber-Neumann, La révolution mondiale. L’histoire du Komintern (1919-1943) racontée par l’un de ses principaux témoins, Tournai, 1971 ; K. McDermott, J. Agnew, The Comintern: A History of International Communism from Lenin to Stalin, MacMillan, 1996 ; Alain Brossat, Sylvia Klinberg, Le Yiddishland révolutionnaire, Paris, 2009)

 
 
 
 
 

Sandu Tudor

Léo Taxil

Ignatius Trebisch-Lincoln

Mirra Alfassa

Albert Frank-Duquesne

L’approche du marxisme comme du messianisme marquèrent les discussions d’Ernst Bloch et Walter Benjamin, discussions qui ne furent pas sans encourager W. Benjamin dans son cheminement vers le communisme radical

 

Τυφῶν

(Intaille, British Museum)

Les offrandes de Caïn et Abel

(Petrus Comestor, Bible historiale, 1372)

Tilak vishnuïte

(Tirunama)

Tilak shivaïte

(Tripundraka)

8. Une anecdote curieuse publiée dans le Mercure de France en 1911 (t. XCI, n° 33) permet d’avoir une idée de la véritable origine des influences souterraines auxquelles se rattache en réalité l’antisémitisme du sédentarisme dévié : « Pendant une des manifestations d’antisémitisme qui eurent lieu dernièrement, sur la place du Théâtre-Français [Vraisemblablement celle dirigée contre Henri Bernstein (1876-1953), en février 1911, pour avoir donné à la Comédie-Française une pièce controversée, à la fois en raison des origines juives de l’auteur et de son passé de déserteur. (NDLR)], je me trouvais un moment au coin de la rue de Rohan, auprès d’un monsieur dont l’origine israélite ne pouvait faire de doute. Devant nous, se tenait un vieillard qui, par ses gestes et ses cris, montrait combien il approuvait les manifestants. Il se retourna, par hasard, et, apercevant mon voisin, se livra à un manège qui me parut le plus bizarre du monde. D’un pan de son pardessus, il simula une figure qu’il me dit ensuite être une tête d’âne et la montra avec insistance au monsieur juif qui, gêné d’être là, se retira discrètement au bout de quelques minutes. Voyant qu’il s’en allait, le vieillard se mit à rire bruyamment et m’adressa la parole en ces termes : “Il est parti ! il est parti ! Quand j’en vois un, je lui montre toujours la tête d’âne, c’est le vieux geste de l’antisémitisme français. En 1850, les écoliers le faisaient encore à leurs camarades juifs. Je ne l’ai jamais oublié. Au collège, nous simulions des têtes d’âne avec nos tabliers noirs ; maintenant je me sers de mon pardessus. Et je suis le seul à me souvenir de ce signe : la tête d’âne. Il doit être très ancien, et, si je n’en comprends plus le sens, j’en ai souvent constaté l’efficace. La tête d’âne les fait fuir. Elle leur rappelle apparemment des souvenirs déshonorants, oui, je crois, déshonorants, et ils partent, ils s’enfuient à son aspect.” »

Le vieillard antisémite ne savait évidemment pas la nature des influences qui l’animaient pour agir ainsi ni que c’était lui qui se déshonorait en y cédant. Rappelons que c’est avec une mâchoire d’âne (maxilla asini) que Caïn tue Abel dans les commentaires bibliques. Selon Isaac ha-Cohen, un rabbin castillan du XIIIe siècle, Samaël, le « chef des démons », est représenté par un âne. Il correspond à la plus grande des sephiroth de l’impureté : Hamor. Il s’agit évidemment de la « Bête écarlate » mentionnée dans l’Apocalypse. (Cf. Les motifs des neumes (Taa-mei ha-taanim), cité par Jean Baumgarten, « La popularisation de la cabale », Réceptions de la cabale, p. 163, Paris/Tel-Aviv, 2007 ; Roland Goetschel, « Kabbale théosophique et piétisme juif rhénan au XIVe siècle », Revue des Sciences Religieuses, t. 75, n° 4, p. 560, 2001). Pour ceux qui ne comprendraient pas de quoi nous parlons, cf. « Seth », in fine, Le Voile d’Isis, octobre 1931.  

9. Cf. « Les dualités cosmiques », É. T., janvier-juin 1972 (écrit en 1921 pour la Revue de Philosophie).

10. Ceux qui travaillent pour le temps sont stabilisés dans l’espace ; ceux qui errent dans l’espace se modifient sans cesse avec le temps, ceux qui vivent selon le temps, élément changeant et destructeur, se fixent et conservent ; ceux qui vivent selon l’espace, élément fixe et permanent, se dispersent et changent incessamment. « Il faut qu’il en soit ainsi pour que l’existence des uns et des autres demeure possible, par l’équilibre au moins relatif qui s’établit entre les termes représentatifs des deux tendances contraires. [...] Le sacrifice animal est fatal à Abel, et l’offrande végétale de Caïn n’est pas agréée ; celui qui est béni meurt, celui qui vit est maudit. L’équilibre, de part et d’autre, est donc rompu ; comment le rétablir, sinon par des échanges tels que chacun ait sa part des productions de l’autre ? » (Le Règne de la Quantité, ch. XXI)

             Cette interprétation par Guénon de l’histoire de Caïn et Abel, si elle avait déjà été esquissée par Fabre d’Olivet (cf. Cahiers de l’Unité, n° 4, 2016), est la plus profonde jamais exposée à ce jour. Si on a la curiosité de la comparer avec celle de Jacob Bœhme, par exemple, on s’étonnera que certains puissent encore lire le Mysterium Magnum (traduit par N. Berdiaeff, Paris, 1945), commentaire biblique du Cordonnier de Gorliz. Il est encore plus étrange de voir quelqu’un comme M. Vivenza s’en tenir farouchement à l’interprétation exotérique, et presque enfantine, de Saint-Martin et de Willermoz. (Cf. J.-M. Vivenza, René Guénon et la Tradition primordiale, 2017) À ce propos, et puisqu’il en a été question dans cette revue, il nous paraît intéressant d’ajouter une référence à l’étude de notre confrère, dans le n° 5 de cette revue, qui a soutenu l’importance initiatique de « Tubalcaïn » dans la Maçonnerie. Nous avons ainsi relevé que Jacob Bœhme écrit : « Le nom de Tubalcaïn recèle un sens excellent, car il indique la roue sulfureuse et mercurielle, ainsi qu’elle apparaît dans la naissance des métaux et l’origine de la vie. Dieu en effet avait soumis toutes choses à l’homme et tout lui avait été remis pour jouer : Aussi fallait-il que Tubalcaïn se révélât dans l’arbre humain afin qu’ils le comprissent. Mais les nôtres nous comprendront à demi-mot. » (Op. cit., pp. 348-349 ; pour comprendre ce passage, cf. Cahiers de l’Unité, n° 5, p. 82, 2017)

11. Vishnu est le principe conservateur des choses, qui correspond à la tendance attractive, tandis que Shiva est le principe transformateur qui représente la tendance expansive. Les deux tendances ont un aspect positif et un aspect négatif, de même qu’elles peuvent avoir un côté actif et un côté passif. Ce recours à l’Hindouisme montre que si le point de vue religieux des traditions abrahamiques a évidemment l’avantage de fournir une direction spirituelle, en revanche, en raison de la forme qu’elle revêt, ce point de vue n’est pas universellement acceptable, contrairement à celui qu’apporte une forme traditionnelle non-religieuse comme celle de la tradition hindoue.

12. Cf. René Guénon, « Les doctrines hindoues », Revue bleue, 15 mars 1924 ; rééd. établie à partir du manuscrit original dans Vers la Tradition, n° 12, déc. 2010-fév. 2011.

13. Cf...

La suite de cet article est exclusivement réservée aux acheteurs

du numéro 11 des Cahiers de l'Unité

 

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